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Avent: «La bougie résistera aux lumières artificielles» 1/6

27 novembre 2020 | 17:22
par Bernard Hallet
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Pour Arnaud Join-Lambert, docteur en théologie de l’Université de Fribourg, la bougie occupe une place centrale dans la foi catholique. Selon lui, elle résistera aux lumières artificielles de la consommation parce qu’elle est un symbole qui fonctionne encore très bien, notamment dans le temps de l’Avent et en cette période de pandémie. «Si on ne peut pas se rassembler, le feu peut se diviser.»

Quelle place occupe la lumière dans la foi catholique?
Arnaud Join-Lambert: Dans la piété populaire, le geste principal de la pratique, c’est la bougie, occupe une place centrale. C’est le geste par excellence: celui de la demande, de la prière, de l’acte de dévotion, de confiance ou de la présence continuée. Dans n’importe quelle église on trouve un emplacement pour des bougies, même sans statue de la Vierge Marie. Des personnes viendront allumer des bougies. Même des personnes qui ne sont pas croyantes font ce geste. C’est un symbole très puissant. Cela explique que la bougie résiste et résistera bien aux lumières artificielles. Je ne vois pas par quoi la remplacer.

Arnaud Join-Lambert

Comment vivre cette période de l’Avent, éloignés les uns des autres et donc éloignés de la lumière qui nous rassemble?
Il faut rappeler que l’usage de la lumière, avec les cierges, est important et constant chez les chrétiens. C’est le symbole de la prière personnelle ou en communauté. Cette lumière est commune à tout le monde, même au-delà du christianisme. Le fait de ne pas pouvoir se rassembler nous permet d’entrer encore plus dans ce symbole de la bougie et partant, du feu partagé. Les chrétiens l’ont adopté dès le début du christianisme, pour des motifs pratiques, mais aussi pour la symbolique de ce qui ne diminue pas en se partageant.
Pour l’Avent cette année, on pourrait valoriser le partage de la Lumière de la paix (cette flamme allumée dans la grotte de la Nativité à Bethléem, et transmise en Europe). Tous les chrétiens pourraient nourrir chez eux cette flamme apportée de Terre Sainte. Ce serait une manière de nous unir sans être rassemblés. Si on ne peut pas se rassembler, le feu peut se diviser.

La bougie occupe une place centrale. C’est le geste par excellence: celui de la demande, de la prière, de l’acte de dévotion, de confiance ou de la présence continuée.»

L’Avent, ce temps de l’attente, n’est-il pas dépassé par cette époque du «tout – tout de suite», symbolisée dans la lumière de l’internet, de la consommation?
Il y a une tension en effet: les éclairages et les décorations de Noël sont déjà installés, même s’il n’y a personne dans les rues. L’Avent est devenu festif alors que, historiquement, ce temps était un temps de conversion, de pénitence, avec le violet pour couleur liturgique. Il y avait des limitations strictes sur le plan liturgie: pas de Gloria, et en terme de nourriture on pratiquait le jeûne.
Actuellement l’Avent n’est plus perçu, à l’exception peut-être de quelques chrétiens, comme le temps de la conversion, du recentrement. Dans nos sociétés, c’est déjà une forme de fête, mais ce n’est pas Noël. Même si l’attente est forte, on ne fête pas Noël avant Noël. Et il serait impossible qu’il n’y ait pas toutes ces lumières pendant le mois de décembre. On est dans l’aspect consommation, avec en plus cette année, la difficulté de se réunir autour de la flamme, que ce soit les messes «Rorate», les feux de l’Avent ou des fêtes autour du thème de la lumière.

Le «Gaudete» (»Réjouissez-vous») du 3e dimanche de l’Avent, n’est-il pas déjà vaincu par le «Consommez!»?
Combien de personnes ont encore, ne serait-ce qu’une vague perception de ce «Gaudete»? Très peu. Je ne me suis pas sûr que ce mot ait encore du sens. Son origine est d’être une respiration, une anticipation de la joie de Noël dans la période de restriction qui précède Noël.
Si le temps de l’Avent n’a plus de dimension ascétique et de sobriété, ce «Gaudete» n’a plus aucun sens. John Reader, un théologien anglais, disait, que dans la théologie et la pratique chrétienne, on avait des mots et des usages «zombis»: qui ont toujours cours mais que plus personne ne comprend. Tout l’Avent est imprégné de la joie de Noël. De l’attente de réjouissances. Donc ce «Gaudete» n’a plus de sens. Parce qu’on n’est pas dans une forme d’ascèse ni de renoncement. C’est une survivance qui n’a pas beaucoup de signification.

«On touche à quelque chose de très profond dans l’humain qui est ambivalent: on maîtrise le feu et en même temps, il symbolise notre fragilité.»

Malgré tout, la flamme qui aide le chrétien à veiller, qui pouvait paraître désuète, attire toujours du monde, notamment lors des messes «Rorate», tout comme la fête Lumina, à Saint-Maurice, qui a connu un grand succès populaire. Comment expliquez-vous cela?
C’est anthropologique. On se situe presque dans la signification de Pâques: le lever du jour ou son anticipation dans l’humanité, c’est toujours une joie, une espérance et c’est aussi vaincre une nuit qui est hostile. Elle l’est moins pour nous mais pour les millions d’êtres humains qui nous ont précédés, la nuit était hostile. C’était un temps où on se protégeait. Toute la théologie de Pâques s’est greffée là-dessus. Le matin, c’est Pâques. Tout comme l’office des matines qui n’existe plus et qui précédait le jour. Et cela touche à ces pratiques de se lever très tôt, la nuit pour suivre la messe «Rorate». L’autre aspect qui explique ce succès est spirituel. On touche à quelque chose de très profond dans l’humain qui est ambivalent: on maîtrise le feu et en même temps, il symbolise notre fragilité.

Autre risque, outre la pandémie qui devrait rester ponctuelle, la baisse de la pratique. Est-ce qu’on ne risque pas de perdre l’espérance de l’attente du sauveur symbolisée dans cette flamme?
Les modalités qui touchent la célébration de Noël en Europe occidentale changeront peut-être, parce que le christianisme n’est plus au cœur de l’espace public, même si on y voit encore des crèches. Mais je ne crois pas au risque que vous évoquez parce que le mystère de Noël, le dévoilement au sens théologique du terme, reste au cœur de la foi chrétienne. Tant qu’il y aura des chrétiens, il y aura Noël, tout comme le temps inouï où le verbe de Dieu s’est fait chair. C’est une composante de la foi chrétienne aussi forte que la résurrection du Christ. C’est au cœur de la liturgie et de notre foi personnelle et de la prière domestique. On verra sans doute un effacement de Noël dans son aspect religieux de l’espace public, mais pas une disparition. (cath.ch/bh)

Un symbole profond
A Noël, période où les journées sont courtes, ce symbole parle de lui-même. C’est profond. La bougie fonctionne sans grande explication théologique et quel que soit l’âge de ceux qui la tienne. La fragilité de la flamme dit quelque chose de notre fragilité qui doit être protégé. Elle symbolise aussi la fragilité de l’enfant qui naît à Noël. On n’a pas besoin d’expliquer cela, contrairement à notre liturgie catholique où beaucoup de symboles ne fonctionnent plus. Parce qu’on ne les comprend plus.
Il y a ce fondement anthropologique du feu ou de la bougie, de la lampe à huile qui est tellement constitutif de la lumière que cela fait appel à l’imaginaire. On peut en parler spontanément sans devoir l’expliquer. Il n’y a jamais besoin d’expliquer pourquoi vous posez une bougie quelque part. Cela exprime instantanément un accent festif, solennel ou spirituel. Le moment où vous le faites suffit à l’expliquer. Ces lumières naturelles font appel au sens. Je pense au mouvement de la flamme, au parfum de la bougie. C’est un symbole qui fonctionne encore, contrairement à d’autres symboles qui ne fonctionnent plus dans la théologie catholique.

Bio express
Arnaud Join-Lambert, marié et père de trois enfants, est docteur en théologie de l’Université de Fribourg. Il est professeur de liturgie et de théologie pratique à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Ses recherches portent sur les mutations des paroisses et du ministère des prêtres, les nouvelles formes de présence chrétienne et de mission dans la société, la ritualité et la liturgie en contexte postmoderne. Il a été théologien expert pour le Concile provincial de Lille et pour plusieurs assemblées et synodes diocésains en France, Belgique et Allemagne. Il a publié récemment Faire nôtre l’exhortation Amoris laetitia (Médiaspaul 2020), Sacrés objets (Bayard 2019), Entrer en théologie pratique (Presses Universitaires de Louvain, 2018) et Donner du goût à nos liturgies (Lumen Vitae 2018). 

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Le 13 décembre 2019. Messe rorate à la basilique de l'Abbaye de St-Maurice | © B. Hallet

Série "En Avent vers la lumière"

En 2020, la période de l'Avent est très particulière. A cause de la situation sanitaire, les célébrations de la période de Noël sont très perturbées. Beaucoup voient également l'avenir en noir. Malgré tout, la Lumière du Christ est toujours là pour nous amener vers l'espérance.
Dans cet esprit, les Eglises nationales en Suisse ont lancé la démarche "Lumière quand même". cath.ch présente dans ce sillage, pour chaque weekend de l'Avent et Noël, un aspect différent de cette "Lumière". Autant d'inspirations à éclairer les obscurités actuelles.

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