Enfants placés: ATD Quart Monde a contribué au mea culpa de la Confédération

En Suisse, quelque 100’000 enfants de la pauvreté ont été placés de force dans des familles ou des institutions au cours des années, et ce jusqu’en 1981. Le mouvement ATD Quart Monde demande qu’une recherche approfondie de croisement des savoirs entre des chercheurs, des personnes qui ont elles-mêmes l’expérience de la pauvreté et des acteurs du terrain soit lancée pour établir le lien entre la grande pauvreté et le placement des enfants.

Le mouvement ATD Quart Monde, dont la section suisse lutte contre l’extrême pauvreté depuis un demi-siècle, a contribué par son combat au mea culpa de la Confédération. C’est ainsi que le 11 avril 2013, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga demandait pardon, au nom du Conseil fédéral, pour les grandes souffrances infligées aux victimes des mesures de coercition à des fins d’assistance.

La cérémonie de commémoration de ce 11 avril à Berne, à laquelle participèrent des centaines d’anciens enfants placés de force et d’autres victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance, devait marquer le point de départ d’un travail historique approfondi sur cette page difficile de l’histoire de la Suisse.

Des lieux de misère sur tous les continents

«La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP), apporte son soutien à notre démarche», confie à cath.ch Eugen Brand, responsable de la Délégation générale du mouvement ATD Quart Monde au plan international de 1999 à août 2012. Les violences sociales et structurelles infligées par les pouvoirs publics aux enfants placés, aux filles-mères et autres adultes ont été finalement reconnues.

«C’est là une avancée, mais ce n’est pas suffisant», insiste Eugen Brand, un natif de l’Oberland bernois, né dans une famille de paysans de montagne de Turbach, sur les hauteurs de Gstaad.   Après avoir été instituteur dans une école primaire près de Thoune, «avec le rêve de créer une école qui réussirait avec tous les enfants», il rejoint en 1972, à l’âge de 22 ans, le mouvement ATD Quart Monde et devient volontaire permanent. Durant ces quatre dernières décennies, il a fréquenté les lieux de misère sur tous les continents.

Réécrire cette histoire ensemble

«Il est absolument nécessaire de faire le lien entre cette demande d’excuse publique des autorités et la stratégie de lutte contre la pauvreté. Il s’agit de réécrire cette histoire ensemble, de ne pas tourner tout simplement la page, afin de développer une politique efficace contre la grande pauvreté. Si ce lien ne se fait pas, cette politique est vouée à l’échec», poursuit le volontaire d’ATD Quart-Monde.

La venue de Simonetta Sommaruga dans le village fribourgeois de Treyvaux, siège suisse d’ATD Quart Monde, le 16 septembre 2017, lors de la première du spectacle musical «Couleurs cachées», a été un moment clé. A cette occasion, la conseillère fédérale a accepté de dialoguer avec une délégation du mouvement, composée d’une trentaine de militants du Quart Monde, d’alliés et de volontaires d’ATD.

Créer de la connaissance ensemble

«Elle s’est montrée d’une très grande attention et à la fin, elle a dit avoir écouté beaucoup de gens ayant subi des placements et qui en ont gardé des cicatrices. Mais ici, a-t-elle insisté, vous ne restez pas dans un statut de victimes, vous développez la solidarité, vous créez de la connaissance ensemble dont notre Etat de droit et notre recherche du vivre ensemble ont besoin….»

Le mouvement ATD Quart Monde soutient la création d’une institution nationale des droits de l’homme destinée à renforcer la protection et la promotion des droits de l’homme en Suisse et dans le monde. Pour Simonetta Sommaruga cette création qui passe par l’adoption d’une loi reste un combat difficile mais très important à gagner.

Notre plaidoyer politique a contribué à ce que la communauté internationale s’engage à ne laisser personne de côté

Au plan international, Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde a obtenu que la grande pauvreté soit considérée comme une violation de l’ensemble des droits humains et que les plus pauvres soient reconnus comme un partenaire indispensable dans leur mise en œuvre.

«Depuis cette date, notre plaidoyer politique a contribué à ce que la communauté internationale s’engage à ne laisser personne de côté et appelle à ce que nous nous mettions ensemble, d’ici 2030, pour mettre fin à la pauvreté partout et sous toutes ses formes. C’est un pas énorme par rapport aux précédents Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) visant à réduire le nombre des pauvres de 50%, mais laissant de côté les personnes, les familles et les populations en situation de plus grande injustice et exclusion».

Victoire dans la lutte pour l’éradication de la pauvreté

L’adoption par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU des Principes directeurs sur l’extrême pauvreté et des droits de l’Homme en 2012 constitue une victoire significative dans la lutte pour l’éradication de la pauvreté par des politiques globales, cohérentes et prospectives reconnaissant expressément que la grande pauvreté n’est pas une simple question de manque de revenus mais une question de droits pour tous, à gagner ensemble pour tous. Ces principes directeurs identifient explicitement les démarches que les gouvernements et les acteurs concernés devraient entreprendre pour garantir que toute personne puisse jouir de ses droits et que la misère soit éradiquée.

Un outil puissant servant de repère dans tous les pays

«C’est un outil puissant qui peut servir de repère dans tous les pays. C’est une nouvelle étape du combat international pour préciser quels sont les indicateurs de la grande pauvreté, qui n’en restent pas à des données purement quantitatives». Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a notamment  élaboré des critères davantage multidimensionnels. Le mouvement ATD Quart Monde a lancé un projet de recherche, avec des universitaires et des militants de divers pays, pour cerner au plus près les critères de la grande pauvreté tels que la honte, la discrimination, l’exclusion, l’absence de pouvoir politique…

«Il s’agit d’instaurer vraiment une connaissance sur le développement utile à l’éradication de la grande pauvreté et de créer des indicateurs qui soient ensuite pris en compte dans les Objectifs de développement durable (ODD). (cath.ch/be)


570’000 personnes en situation de pauvreté en Suisse

570’000 personnes sont en situation de pauvreté en Suisse et 1,18 million sont menacées de l’être, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique de mai dernier. Comparée à l’année précédente, la précarité a légèrement augmenté dans notre pays. ATD Quart Monde avance le chiffre de 700 à 900’000 personnes vivant dans la pauvreté en Suisse.

La pauvreté ne se résume pas à l’insuffisance de revenus et de ressources pour assurer des moyens de subsistance durables. «Ses manifestations comprennent la faim et la malnutrition, l’accès limité à l’éducation et aux autres services de base, la discrimination et l’exclusion sociales ainsi que le manque de participation à la prise de décisions. La croissance économique doit être partagée pour créer des emplois durables et promouvoir l’égalité», selon le programme de l’ONU pour le développement durable à l’horizon 2030. JB


De Paris à Bâle en passant par New York et à La Paz

Originaire de l’Oberland bernois, Eugen Brand est marié et père de trois enfants. Ses engagements l’ont mené dans une cité de transit à Créteil, près de Paris, à New York, à Bâle, à La Paz…

«Lorsque j’étais à Créteil, nous avions chaque semaine une rencontre avec le Père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement. Il nous demandait: «Qu’apprends-tu avec les enfants et les familles ?» Il nous les faisait découvrir comme la source et le moteur des grandes transformations à réaliser au sein de nos sociétés. Cela a été le fil rouge de mon engagement lorsque je me suis retrouvé dans la sphère de la vie publique internationale».

Après le décès en 1988 de Joseph Wresinski, Eugen Brand a assuré, avec Gabrielle Erpicum et Claude Ferrand, le premier Secrétariat général puis la représentation d’ATD Quart Monde au plan international avec la diplomate néerlandaise Alwine de Vos van Steenwijk et la Française Huguette Redegeld. Le Bernois fut ensuite responsable de la Délégation générale du mouvement de 1999 à août 2012.

Film documentaire «Qui sommes-nous devenus ?»

Il prépare aujourd’hui, en compagnie de son épouse Anne-Claire et de leur fils Simeon, le film documentaire «Qui sommes-nous devenus ?», qui est en cours de réalisation. Il a pour objectif d’inviter le grand public à rencontrer des personnes de différents horizons, liées par la marche de 60 ans du Mouvement ATD Quart Monde. Des «acteurs» et «actrices» de Suisse, de France, du Liban, de Centrafrique, d’Haïti, de Taiwan, des Etats-Unis du Pérou et de la Bolivie y participent. JB

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Bernois Eugen Brand, ancien responsable de la Délégation générale du mouvement ATD Quart Monde ¦ © Jacques Berset
3 novembre 2017 | 06:37
par Jacques Berset
Partagez!