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Le cyclisme, une passion papale 1/4

13 juillet 2020 | 16:23
par I.MEDIA
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Le cyclisme est devenu un sport populaire de premier plan au début du 20e siècle, dès la création du Tour de France en 1903 ou du Giro d’Italia (Tour d’Italie) en 1909. Un engouement qui va rapidement franchir les murs du Vatican. Les papes, de Pie X à François, ne sont pas restés indifférents au charme de la petite reine.

Un prêtre peut-il enfourcher une bicyclette? La question est posée au début du 20e siècle dans une revue française pour prêtres – repérée par l’historienne Catherine Marneur – L’ami du clergé. Il s’agit de répondre à l’étonnement qui saisit toute la société européenne devant l’avènement et le succès de cet étrange véhicule à deux roues. Prudente, l’Eglise ne tranche pas: «Le Saint-Office n’a pas encore donné son avis sur le vélo. Avant tout, il faut tenir compte de l’effet que cela produira sur la population». Les doutes ne subsistent pas longtemps, et quand en 1948, Fernandel se met dans la peau de Don Camillo, adepte d’un joli cycle hollandais, plus personne ne doute de l’extraordinaire compatibilité de la soutane et du coup de pédale.

Maillot jaune: Pie X, le premier

Entre temps, le cyclisme est devenu un sport populaire de premier plan, en témoigne le succès qu’il rencontre dès la création du Tour de France en 1903 ou du Giro d’Italia (Tour d’Italie) en 1909. Un engouement qui va rapidement franchir les murs léonins, même si nul n’a encore osé transformer les pentes abruptes et goudronnées des jardins du Vatican en un circuit de critérium jusqu’ici. A la veille du conclave de 2013, on a vu le cardinal Philippe Barbarin, cycliste et alors archevêque de Lyon, arriver sur son célèbre vélo et le garer à l’entrée du petit État; car ferveur ne signifie pas fanatisme.

Pie X (1903-1914), «l’Européen le plus moderne» de son temps selon Guillaume Apollinaire, ne s’y trompe pas: derrière toutes ces passions sportives qui prospèrent à son époque, il y a quelque chose de profondément chrétien dont l’Eglise doit s’emparer. C’est l’âge d’or des patronages. Pie X le premier, bénit une course amateur au départ de Rome, et son successeur Benoît XV (1914-1922) l’imite quelques années plus tard. Le vélo est dès lors perçu comme une pratique vertueuse, accessible à une petite bourgeoisie. Sur le vélo, le chrétien découvre l’intérêt d’un véritable dépassement de soi, ou le sens d’un sacrifice radical mais décorrélé de tous les penchants guerriers alors en vogue. Reste que sur le pavé ou l’asphalte, les spectateurs comprennent que la victoire finale nécessite d’unir initiative individuelle et esprit d’équipe.

Maillot à pois: Pie XII, la passion au sommet

Cependant, la passion papale pour le cyclisme va prendre une toute autre dimension avec un autre pape, Pie XII (1939-1958). Ce dernier est même célèbre pour avoir fait bâtir en 1948 une petite chapelle sur les hauteurs du col de Ghisallo, l’équivalent pour le Tour de Lombardie du mythique col du Galibier du Tour de France. Il baptise l’édifice «Notre-Dame universelle des cyclistes». Aux côtés du pontife de la Seconde guerre mondiale, un héros de l’asphalte comme il n’y en aura jamais plus démontre à lui seul à quel point les coureurs sont alors en odeur de sainteté au Vatican: Gino Bartali, dit «Gino le pieux».

Ce membre de l’Action catholique, aussi rugueux dans l’effort que discret en dehors des terrains, n’est pas uniquement le héraut de la vertu et d’un certain conservatisme dans la gigantomachie qui l’a opposé à cet époque au très laïc et fantasque Fausto Coppi, légende du vélo dont le monde entier connaît encore le nom. Après la mort de Bartali, sa famille a en effet découvert que le double vainqueur du Tour de France avait été un des humbles et silencieux serviteurs des plus faibles dans la sourde lutte engagée par l’Eglise catholique contre le fascisme de Mussolini ou le nazisme d’Hitler lors de la Seconde guerre mondiale. Acheminant pour le Vatican des faux-papiers dans le cadre de son vélo, il les livrait à certains monastères pour permettre d’exfiltrer des familles juives. Gino Bartali est d’ailleurs aujourd’hui reconnu comme ›Juste parmi les Nations’ par Israël.

Le sportif, tertiaire carmélite, a indubitablement été le relais du pontife dans le peloton. En 1950, année jubilaire, le Giro d’Italia arrive à Rome, et le pape Pie XII décide d’accueillir en personne les champions. Cependant, le grand Bartali a trouvé plus fort que lui: le Suisse Hugo Koblet, un calviniste, réussit cette année-là l’exploit d’être le premier non-Italien à remporter le Giro. Le pontife, dans un geste où l’esprit sportif rejoint le désir de dialogue œcuménique, décide alors de bénir les deux champions.

Maillot blanc: Paul VI, théologien du sens la course

Son successeur, Jean XXIII, n’est pas un pape sportif. Paul VI (1963-1978), en revanche, fervent défenseur de l’exercice physique, est un digne successeur de Pie XII sur ce plan. Il reconnaît notamment avoir éprouvé une véritable passion pour ce sport depuis sa tendre enfance. En 1964, il prononce même un discours très inspiré, spécialement adressé aux coureurs au départ du Giro, notamment les célèbres Félice Gimondi et Eddy Merckx: «Le sport, en plus d’être une réalité sensible et vécue, est le symbole d’une réalité spirituelle, qui constitue la trame cachée, mais essentielle, de notre vie: la vie est un effort, la vie est une épreuve, la vie est un risque, la vie est une course, la vie est un espoir vers un but qui transcende la scène de l’expérience commune, et que l’âme entrevoit et la religion nous présente».

Quelques années plus tard, aux participants du Tour de Sardaigne 1975 qui commence place Saint-Pierre à Rome, il réaffirme une fois de plus toute son admiration pour la discipline et la ferveur que demande la pratique de ce sport.

Le «dossard rouge» de l’équipe cycliste de Jean Paul II

Le pape Jean Paul II, grand sportif et cycliste amateur, reprendra le flambeau d’une toute autre façon. Alors que son pontificat est celui des premières révélations sur l’usage de produits dopants dans les compétitions cyclistes, qui jettent un discrédit très pénalisant sur la pratique sportive, c’est en soufflant à l’oreille d’un jeune directeur d’une équipe cycliste italienne, Ivano Fanini, qu’il marque la scène sportive. Il lui suggère de nommer son équipe Amore e vita (Amour et vie, en italien), car selon lui le sport est une affirmation puissante de ces deux principes catholiques quand il s’exprime pleinement. Fanini prend le pape au mot. Affichant sur le maillot de son équipe non plus un sponsor mais un message de foi qui lui donne des airs d’encyclique, l’écurie Amore e vita détonne dans ces années où l’appât du gain et l’obsession pour la performance individuelle, jusqu’à la triche, semble corrompre de toute part le bel idéal sportif autrefois tant aimé par Paul VI ou Pie XII.

Ivano Fanini, catholique militant, décide même d’assortir son maillot d’un message anti-avortement lors d’une saison entière! La démarche est moyennement appréciée par le milieu, mais l’homme assume pleinement et sans scrupules de rouler pour le pape, qui s’est alors porté au front sur les questions de défense de la vie pendant ces dernières années du 20e siècle. Plus généralement, Amore e Vita est une équipe hors norme, en ce qu’elle décide de donner une seconde chance à des sportifs qui ont été bannis pour dopage, et qui servent trop souvent de boucs émissaires dans un sport où plus personne ne semble être propre. Au contraire, Amore e Vita propose de pardonner une fois la peine purgée.

Le pape Jean Paul II reçoit plus d’une vingtaine de fois le fantasque Fanini. L’équipe de ce dernier n’a certes pas le plus grand palmarès de l’histoire du cyclisme. Mais contrairement à tant d’autres, elle existe toujours, faisant preuve de cet esprit de combativité si apprécié du public, pour lequel on attribue souvent aujourd’hui un dossard rouge dans les courses par étape.

François, maillot vert?

Depuis la fin du pontificat de Jean-Paul II, le vélo est moins mis à l’honneur, Benoît XVI, dit-on, préfère la Formule 1. Le pape François, fervent amateur de football, a néanmoins été sollicité pour bénir le maillot rose, porté par le premier du classement sur le Tour d’Italie, dès son élection en 2013. S’il n’a pas des mots aussi inspirés que Paul VI sur le sens de la course, le chef de l’Eglise catholique insiste, dans un tout autre domaine, sur la nécessité de repenser les moyens de transports urbains.

Avec Laudato si’, il invite notamment à sortir de la logique de transports polluants. Dans son encyclique, le pontife exhorte aussi à trouver une alternative en faisant preuve de créativité: le vélo semble être un bon candidat pour limiter la consommation énergétique excessive et polluante des hydrocarbures, tout en permettant une réelle mobilité dans les villes. Plus largement, la défense de la ›Maison commune’ portée par le chef de l’Eglise semble d’ailleurs plaire aux cyclistes: le slovène Peter Sagan, la superstar du sprint depuis une dizaine d’années, a décidé d’offrir un vélo floqué aux couleurs du Vatican ainsi que son maillot de champion du monde – le mythique maillot arc-en-ciel – au pape argentin lors d’une visite en 2018. Mais peut-être aurait-il dû opter pour un maillot vert? (cath.ch/imedia/cd/bh)

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Paul VI aux côtés du champion belge Eddy Merckx | © Vatican Media

Les papes et le sport

Depuis le début du 20e siècle, le Saint-Siège montre un intérêt singulier à la pratique du sport. Ce phénomène social récent, les différents papes l’ont tous scruté d’un œil bienveillant, voire passionné, y décelant parfois même un vecteur d’évangélisation ou de perfection chrétienne. Au travers de quatre disciplines sportives, I.MEDIA se propose de vous raconter, en quatre épisodes, les petites et grandes histoires de sport du Saint-Siège.

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