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Les Colonna, les frères ennemis des papes (4/5)

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L’histoire de la papauté, élective depuis au moins le 11e siècle, est pourtant intimement liée au rôle crucial joué par les grandes dynasties d’aristocrates romains. Bâtisseuses, législatrices, ou parfois comploteuses et intrigantes, ces lignées extraordinaires ont servi l’Église catholique romaine et ont joué un rôle essentiel dans sa transformation au cours des siècles. Aujourd’hui : les Colonna.

Anne-Quitterie Jozeau / Camille Dalmas I.MEDIA

Jean XII, Benoît IX, Martin V … Peu nombreuses sont les familles qui peuvent prétendre avoir mis trois de leurs membres sur le trône de Pierre. Le lien qui unit la ville de Rome et les Colonna précèderait l’avènement du christianisme : les racines familiales les feraient descendre, selon la légende, de la gens Julia, la lignée à laquelle appartenait Jules César. Mais le nom des Colonna resplendit – ou fait frémir – à partir du Moyen Âge, quand les premiers membres de cette famille mettent la main sur la papauté. 

Le premier membre attesté des Colonna, Teofilatto de Tusculum est un sénateur romain de la fin du 9e siècle, faisant partie de ce qu’on appelle les optimates, c’est-à-dire la haute aristocratie de Rome. Il s’illustre par son opposition féroce au pape de l’époque, Formose, qui refuse de se soumettre aux puissants ducs de Spolète, alors à la tête du Saint-Empire romain germanique. S’affrontent donc «formosiens», partisans du pape, et «spolétains», soutenus par les nobles de Rome. Ces derniers l’emportent. Le célèbre «concile cadavérique» verra Étienne VI sortir la dépouille de Formose de sa tombe pour la juger et la condamner. Cet épisode macabre signe de fait la perte d’autonomie de la papauté vis-à-vis des intérêts des grandes familles de la ville de Rome. Et les Colonna, peut-être plus que nulle autre famille, tiennent fermement, pendant de nombreux siècles, les rênes qu’on leur met alors dans les mains.

Adultère, simonie, inceste, sacrilège, meurtre et parjure

Quelques décennies plus tard déjà, un des membres de la famille est élu pape sous le nom de Jean XII (955-964). Ce fils de l’union de la famille Colonna aux ducs de Spolète a été mandaté par son père pour obtenir son poste, et son pontificat fut tout sauf exemplaire. De mœurs très légères, pratiquant le népotisme sans scrupules, il abuse de son pouvoir avec outrance. Le 6 novembre 963, un synode romain et allemand organisé par Otton Ier, ancien duc de Saxe et désormais empereur aux dépens des Spolète, accuse Jean XII d’adultère, simonie, inceste, sacrilège, meurtre et parjure, et est appuyé par toute l’assemblée ecclésiastique. Le pontife se rebelle et, après de violentes altercations militaires avec le pouvoir impérial, meurt. Les circonstances de son décès demeurant incertaines, mais, selon les chroniques de l’époque, peu flatteuses : quand ce n’est pas de la luxure, c’est le diable en personne qui, selon le chroniqueur Liutprand de Crémone, aurait décidé de le faire passer à trépas. 

Le pape suivant de la lignée Colonna n’est pas plus vénérable que son prédécesseur :  Théophylacte de Tusculum, devenu Benoît IX (1032-1044) est un pur produit du népotisme alors très courant : il est ainsi le neveu de deux papes, ses oncles Benoît VIII (1012-1024) et Jean XIX (1024-1032). À peine pubère, le jeune pape est totalement dans les mains de son clan, et donne un nouvel exemple de vie marquée par la débauche et le stupre. S’opposant encore aux pouvoirs – les Tusculum ayant la dent dure – et abusant de son autorité, il est chassé du trône de Pierre en 1044 par une émeute dirigée contre sa famille. Pendant l’exil de Benoît IX, un nouveau pape est élu, Sylvestre III. 

Cependant trois mois plus tard, les Tusculum reprennent Rome et replacent leur pape à la tête de l’Eglise. Mais Benoît IX va cette fois-ci abdiquer en 1045, pour une raison obscure. Certains chroniqueurs disent que c’était pour épouser sa cousine, d’autres que c’est par remords. Le tout est qu’il cède sa place et disparaît d’une vie publique romaine désormais déchirée par les guerres claniques entre familles.

Toutefois, cela n’est pas terminé, puisque Benoît IX va connaître un troisième pontificat : en 1047, à la mort du pape Clément II (1046-47), les Tusculum remettent habilement leur pape en place. Certaines familles protestent auprès de l’empereur, qui fait élire son propre pape, Damase II, qui ne règne cependant que 23 jours, sans rejoindre Rome. En 1048, Benoît IX est cependant définitivement chassé, et après une tentative avortée de reconquête du Saint-Siège, se réfugie dans un monastère des terres de sa famille et meurt en 1055, laissant dans les mémoires l’image d’un des pires papes de l’Histoire.

Au 12e siècle, la famille Tusculum prospère encore, et c’est à cette époque que le nom de Colonna, ville qu’ils gouvernent, est pris par la famille. À la tête de milliers d’hectares, la famille romaine possède de nombreux châteaux et terres agricoles situés autour de la Ville Éternelle et développe de multiples activités commerciales faisant d’elles l’une des familles les plus riches d’Italie. 

Une vengeance familiale, la «gifle d’Anagni»

Affublée de ce nouveau patronyme, la famille Colonna va encore entacher l’histoire de la papauté d’un méfait. Ayant perdu la main sur le Saint-Siège au profit des Caetani et de leur candidat Boniface VIII (1235-1303), Giacomo Sciarra Colonna, alors sénateur romain, organise un complot en collaboration avec le roi de France Philippe IV dit le Bel, en très mauvais termes avec le pontife. Envoyant son homme de main, le puissant Guillaume de Nogaret, Philippe IV tente de renverser ce pape qui l’empêche de mener des réformes dans son royaume. Le projet échoue, et deux frères cardinaux, Pietro et Giovanni Colonna sont excommuniés. 

En septembre 1303, le pape se réfugie à Agnani, au sud-est de Rome pour fuir la chaleur de la Ville. Une cohorte de mercenaires et de soldats se dirige vers son palais. À leur tête, Sciarra Colonna et Guillaume de Nogaret, dépêchés par le roi de France. Leur but : forcer le pape à démissionner. Le prenant par surprise, le sénateur romain s’en prend alors violemment au souverain pontife, l’insultant et lui assénant la célèbre «gifle d’Anagni», crime considéré comme une des plus viles atteintes à la papauté de son histoire. Refusant de coopérer, le pape est fait prisonnier par les Colonna. Nogaret aurait eu l’intention de le ramener en France pour le faire juger. Mais tout ne se passe pas comme prévu. Les habitants de la ville, apprenant que leur pape est attaqué, foncent vers sa résidence pour le délivrer. Les Colonna sont chassés de la ville, et Nogaret s’enfuit. Sciarra est de plus chassé de Rome, et la famille Colonna se voit éloignée pendant un temps des affaires du Saint-Siège.

Martin V, le rétablissement de la puissance familiale 

Oddone Colonna, le pape Martin V (1417-1431) restaura l’unité de l’Eglise romaine

La famille latiale redevient cependant un des clans régnant de la cité, bataillant avec leurs rivaux Orsini. Le Grand Schisme d’Occident va lui permettre de remonter sur le trône de Pierre. Oddone Colonna est élu lors du Concile de Constance et rétablit la papauté romaine, qui s’était éloignée de Rome en s’installant à Avignon pour éviter l’influence des seigneurs romains. Il prend le nom de Martin V (1417-1431). Les États pontificaux, occupés par Jeanne II de Naples sont reconquis, et débarrasé de toute tutelle, vont pouvoir prospérer. Martin V permet à sa famille de recouvrer sa fortune. Mais il se met aussi au service des Romains : il reconstruit d’importants édifices religieux tels que Saint-Jean-de-Latran, basilique ayant été saccagée pendant le Grand Schisme d’Occident. Ses travaux en termes d’aménagement assainissent considérablement la cité. 

De ce fait, ce dernier pape issu de la famille Colonna laisse à sa mort un souvenir très positif auprès des habitants de Rome, celui de l’ordre et du prestige retrouvés. Son règne n’est pas dénué de manigances pour autant : en récupérant les droits et les biens de sa famille, Martin V en profite pour détrousser les Orsini. Leur querelle ne prendra fin qu’en 1511 : lors d’une cérémonie solennelle, deux chefs des familles respectives s’embrassent devant le pape Jules II, afin de proclamer et de souligner leur désir de paix entre les familles. Un événement si important pour la cité qu’on le nommera Pax Romana. 

Une famille au service de l’art

La famille Colonna, qui continue de donner de nombreux cardinaux au Sacré Collège, n’échappe pas à la règle des grandes familles romaines en mettant en place un authentique mécénat. En 1540, Raphaël prend Vittoria Colonna, femme cultivée et réputée pour sa grande beauté, comme modèle et la peint à ses côtés dans la chapelle Sixtine. 

Mais les affaires politiques restent importantes, et Marcantonio II Colonna est nommé gouverneur de la flotte papale de Pie V (1566-1572) qui, à la tête de 12 flottes terrasse les Turcs lors de la glorieuse victoire de Lépante en 1571.

Durant le 17e siècle, le cardinal Girolamo Colonna et son neveu Lorenzo Onofrio Colonna, grands amateurs d’arts, poursuivent les rénovations au sein de leur palais et appellent les plus grands artistes pour enrichir de beauté les pièces de leur palace, qui devient rapidement une belle résidence aristocratique baroque. Les deux hommes profitent de cette époque de paix pour promouvoir l’art et la culture chez eux. La galerie des Colonna est construite à cette époque-là, et le cardinal Girolamo Colonna entreprend d’y exposer la collection familiale d’œuvres d’art. 

De nos jours, ce palais ayant survécu aux nombreux sacs de Rome à commencer par celui de Charles Quint puis aux diverses guerres ayant ravagé le pays, est la preuve directe du prestige et de la puissance qu’ont réussi à véhiculer la famille romaine des Colonna. (cath.ch/imedia)

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L'arrestation du pape Boniface VIII à Agnagni, en 1303 selon une chronique de l'époque

Les familles romaines

Certaines familles romaines sont si profondément enracinées dans l’histoire de la Ville Éternelle qu’il est parfois difficile de démêler la réalité de la légende. Certaines ont compté plusieurs papes dans leurs rangs. D'autres faisaient ou défaisaient les papes.

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