Le président Salva Kiir et le vice-président Riek Machar, le 20 février 2020 | © Peter Louis/AFP/Keystone
Dossier

Les sept plaies du Soudan du Sud

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C’est un peuple profondément meurtri et désillusionné par une guerre civile et d’autres conflits armés qui paraissent sans fin que va rencontrer le pape François du 3 au 5 février 2023 au Soudan du Sud. De cette visite, les Soudanais du Sud n’attendent rien de moins qu’un miracle: celui d’une réconciliation nationale. Le point sur la situation politique.

Être un Soudanais de Sud de moins de quarante ans, c’est n’avoir connu que la guerre. La deuxième guerre civile soudanaise a déchiré le pays de 1983 à 2011. Elle a opposé les populations du sud, majoritairement non arabes, chrétiennes ou animistes, à celles du nord, arabes et musulmanes. Elle a conduit à la partition du Soudan et à la naissance de la République du Soudan du Sud en 2011. Elle a été suivie, de 2013 à à 2018, par une nouvelle guerre civile, qui s’est jouée entre les partisans du président sud-soudanais, le catholique Salva Kiir, et ceux du vice-président, le presbytérien Riek Machar. Les deux hommes avaient combattu ensemble auprès du leader indépendantiste John Garang* et son Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), avant que des dissensions internes au mouvement mènent Riek Machar à prendre la tête d’une nouvelle faction indépendantiste. Depuis, de nouveaux conflits armés ont fait leur apparition.

Un peuple exsangue

De l’avis d’observateurs, l’espoir semble avoir quitté aujourd’hui la population, pourtant connue pour sa capacité de résilience. Les calamités qui la frappent s’enchaînent. La guerre et ses stigmates, couplées à de nouvelles violences localisées, a fait 400’000 morts, plus de 2 millions de déplacés et 2 millions de réfugiés dans les pays limitrophes (sur 10,5 millions d’habitants). Quatre habitants sur dix ont donc quitté leur foyer!

S’ajoutent à cela la sécheresse, un cycle d’inondations sans précédent depuis 2019 au nord du Jonglei et dans les États d’Unité et du Haut-Nil, et la déstabilisation économique du pays due, notamment, à la chute du cours du pétrole (90% des ressources de l’État). Le taux de chômage est de l’ordre de 60%.

Selon le HCR, 6,8 millions de Soudanais du Sud ont besoin d’une aide vitale urgente. L’ONU a alerté le 3 novembre 2022 la communauté internationale sur les risques de famine dans le pays.

Une guerre de pouvoir tribale

La guerre civile au Soudan du Sud a eu comme arrière-fond un conflit tribal entre les ethnies des deux leaders chrétiens, respectivement les Dinkas et les Nuers. Riek Machar reprochait déjà à John Garang de favoriser les Dinkas. Cette rivalité tribale traverse aujourd’hui toutes les strates de la société. Par exemple, tout nouvel engagement d’employés par l’État ou par les ONG présentes dans le pays exige le respect de l’équilibre entre Dinkas et Nuers pour ne pas être accusé de favoritisme.

Des espoirs de paix sans cesse déçus

Plusieurs cessez-le feu et accords de paix ont été signés entre Salva Kiir et Riek Machar, pour être aussitôt bafoués. Une première gouvernance commune entre Salva Kiir et Riek Machar a bien été tentée en 2016, mais elle n’a duré que quelques mois. Puis, en 2018, un nouvel accord de paix a été signé entre les deux belligérants. Des mois de pourparlers et d’impasses s’en ont suivi. Un gouvernement d’unité nationale de transition a finalement été formé en février 2020, grâce notamment à la médiation de la communauté Sant’Egidio, avec Salva Kiir comme président et Riek Machar comme vice-président.

Ce gouvernement de transition a été reconduit pour deux ans en août 2022 et les élections générales, prévues en 2023, repoussées en 2025. Ni Kiir ni Machar ne souhaitent la tenue d’élections, n’étant pas assurés des résultats. De toute façon, le gouvernement est incapable d’organiser le recensement de la population. Comment le faire avec tous les déplacés et les réfugiés vivant dans des camps?

Camp de Mahat, Djouba 2016 | © Patrick Bittar/ASASE

Le gouvernement avance aussi d’autres priorités pour repousser les élections, comme la malnutrition dont souffrent des millions de Soudanais du Sud ou les violences tribales qui balayent plusieurs régions du pays.

La question des gouverneurs locaux

Ces violences sont souvent liées au mode de nomination des gouverneurs des différents États qui composent la République. La mésentente au sein du gouvernement de Djouba a conduit à une vacation des pouvoirs locaux, qui a laissé toute latitude à d’autres mouvements, notamment tribaux, de fomenter des conflits.

«La logique de partage du pouvoir de l’accord de paix s’est traduite par la nomination de commissaires locaux dont le rôle est de réprimer les populations locales plutôt que de les représenter, explique un connaisseur du terrain. Dans l’État de Warrap, par exemple, les attaques des communautés locales par des Dinkas éleveurs de bétail sont soutenues par des politiciens de Djouba pour affaiblir les fonctionnaires en place.»

«Parmi les défis majeurs du pays pour assurer un avenir paisible, poursuit notre interlocuteur, la lutte contre la corruption devrait être une priorité. Elle concerne au premier chef les dirigeants du pays, mais s’étend aux soldats, policiers et membres des forces de sécurité, dont les salaires ne sont pas régulièrement assurés.»

Multiplication des sources et zones de conflits

Une opposition armée a ainsi pris le maquis au sud de Djouba, le Front de salut national, dirigée par le général Thomas Cirilo. Elle réclame une plus grande autonomie pour l’Equatoria. Et c’est sans compter les milices islamiques qui ont attaqué, en mai 2021, des villages dans la région d’Abyei, au nord du pays, et fait des dizaines de victimes.

Enfin, l’Armée populaire de libération du Soudan/Mouvement d’opposition (SPLM-IO), dirigée par le premier vice-président Riek Machar, s’est elle-même retrouvé divisée. L’aile militaire du mouvement accuse Machar de népotisme et d’avoir abandonné la vision du parti. Cette lutte interne a de lourdes répercussions dans le processus de pacification du pays. Des combats ont éclaté entre ces factions rivales en août 2022 dans l’État du Haut-Nil. Le conflit s’est depuis propagé dans le Nil supérieur et dans les parties nord des États de Jonglei et d’Unité (riche en pétrole).

La Commission des Droits de l’Homme au Soudan du Sud a déclaré en novembre passé qu’elle avait des motifs raisonnables de croire qu’un commissaire de comté dans l’État d’Unité avait orchestré des viols collectifs (dont certaines victimes n’avaient que neuf ans!) dans un camp de l’armée. Les abus documentés par les experts de l’ONU comprenaient également des brûlés vifs, des décapitations, des victimes de viol forcées à porter les têtes coupées…

Cette nouvelle escalade de violence a provoqué la fuite de 3000 personnes vers le Soudan, «intensifiant encore la crise des réfugiés sud-soudanais, la plus importante d’Afrique», déclarait le HCR le 7 décembre dernier. Elle a provoqué «le déplacement forcé d’au moins 20’000 personnes depuis le mois d’août 2022, certaines d’entre elles ayant été contraintes de fuir pour sauver leur vie jusqu’à quatre reprises en raison du conflit qui fait rage». Au moins 75% de ces nouveaux déplacés sont des femmes et des enfants, y compris ceux non accompagnés, assurent les ONG locales. Les déplacés de l’État de Jonglei qui retournent dans leurs villages ont retrouvé leurs maisons incendiées et ont été forcés de manger des plantes aquatiques sauvages pour survivre.

Une avancée: l’unification des forces armées

En avril 2022, les dirigeants rivaux se sont finalement engagés sur une disposition clé du fragile accord de paix: la formation d’un commandement unifié des forces armées.  Jusque-là, les troupes rassemblées sur des sites communs à travers le pays désertaient en raison du manque de nourriture et d’autres biens essentiels. Les soldats retournaient affamés et frustrés dans leurs villages, contribuant au climat d’instabilité.

L’insécurité que faisait régner des groupes d’hommes armés non identifiés n’a épargné personne: neuf humanitaires ont été tués en 2020; en 2021, le nouvel évêque de Rumbek s’est fait tirer dessus chez lui, un pasteur et quatre autres membres de l’Église épiscopale ont été tués par des hommes en uniforme dans le comté de Lainya, deux sœurs engagées à Djouba dans des programmes d’aide ont été tuées sur la route reliant la capitale à l’Ouganda, un convoi du PAM transportant de la nourriture a été attaqué dans le comté de Yei, faisant un mort et plusieurs blessés. (cath.ch/lb)

*Le pape participera le 4 février à une prière œcuménique au Mausolée «John Garang» de Djouba, où est enterrée cette figure centrale de l’indépendance du Soudan du Sud. Il y célèbrera même la messe le lendemain. Un acte symbolique visant à réconcilier les anciens combattants pour l’indépendance.

La cathédrale Sainte-Thérèse de Djouba où le pape va rencontrer les évêques, le 4 février 2023 | © Lucienne Bittar

Le rôle des acteurs religieux et de l’Église
Le Soudan du Sud, chrétien, ne connaît pas de conflits religieux. La population du pays est chrétienne à 65% (principalement catholique et anglicane). Viennent ensuite les membres de religions traditionnelles et les musulmans.
La séparation entre l’Église et l’État est inscrite dans la Constitution transitoire du pays, qui garantit le traitement égalitaire de tous les groupes religieux. Un principe qui se traduit dans les faits. Chrétiens et musulmans coexistent en bonne entente et s’associent volontiers lors d’événements publics. Ainsi le Conseil des Églises du Soudan du Sud et le Conseil islamique travaillent régulièrement ensemble en vue de la consolidation de la paix, comme le souligne le Rapport 2021 sur la liberté religieuse de l’Aide à l’Église en détresse.
L’Église catholique, de fait, est très engagée dans les initiatives de paix, que ce soit au niveau local ou du Vatican. Les Soudanais du Sud gardent en tête l’image du pape s’agenouillant pour embrasser les pieds du président Kiir et du vice-président Machar en avril 2019, au Vatican. Ils l’attendent avec espérance, ainsi que l’archevêque de Canterbury Justin Welby.
«La présence physique du pape François dans notre pays permettra à ses paroles de pénétrer plus efficacement les foyers et les cœurs, témoigne Betram Gordon, directeur de la Société de St-Vincent de Paul du Soudan du Sud.  Il connaît les souffrances et les besoins du peuple. Il appellera les dirigeants du pays à écouter le désir de paix du peuple. Il va aussi prier pour la renaissance du fort et riche héritage chrétien du Soudan du Sud qui a souffert depuis l’indépendance du Soudan en 1956.» LB

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Le président Salva Kiir et le vice-président Riek Machar, le 20 février 2020 | © Peter Louis/AFP/Keystone
25 janvier 2023 | 17:30
par Lucienne Bittar

Le pape François effectuera son 40e déplacement à l’étranger depuis son élection en Afrique, du 31 janvier au 5 février 2023. Il visitera d’abord la République démocratique du Congo (RDC), atterrissant à Kinshasa le 31 janvier.

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