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Mariage pour tous: «Les chrétiens se marient comme tout le monde»

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Faut-il ouvrir le mariage civil pour tous? Les chrétiens sont divisés. Au fil du temps, cette union qui lie deux personnes a passablement évolué. Petit éclairage historique, proposé par Hélène Bricout, professeur de théologie à l’Institut catholique de Paris.

Par Grégory Roth

Professeur Hélène Bricout | DR

A quand remontent les premières traces du ‘mariage chrétien’?
Hélène Bricout: Pour l’Église ancienne, il vaut mieux parler du «mariage des chrétiens» que du «mariage chrétien». La première expression désigne des pratiques de célébration du mariage à une époque où la christianisation des sociétés est très partielle. La seconde suppose une élaboration systématique suffisante de ce que l’on entend par «mariage» en dépendance de la foi chrétienne.

«Augustin déjà proposait une vision du mariage des chrétiens fondée sur leur baptême»

A l’époque ancienne, cette élaboration n’existe pas encore. Mais on trouve dans les écrits chrétiens quelques principes assez récurrents: les chrétiens n’abandonnent pas leurs enfants, ils vivent la fidélité mutuelle, ils ne se répudient pas. Augustin (4-5e siècle) a en outre proposé une vision du mariage des chrétiens fondée sur leur baptême – une réflexion qui pourrait nous inspirer aujourd’hui encore. Mais l’élaboration systématique d’une pensée chrétienne du mariage date du Moyen Âge, d’abord avec les canonistes, puis les théologiens.

Quels rites antérieurs ont inspiré le mariage proprement chrétien?
Comme l’a dit un Père de l’Eglise, «les chrétiens se marient comme tout le monde» (selon un auteur anonyme du 2e siècle). Ce qui veut dire: selon les coutumes locales, qui sont en général familiales. A Rome, on a repris le rite païen de la velatio, l’imposition du voile sur l’épouse; en Orient, celui du couronnement; plus à l’Orient encore, des rites juifs de la chambre nuptiale ou d’autres encore. En Espagne ou en Gaule, on trouve fréquemment le rite de la bénédiction du lit nuptial. Par la suite, ces rites ont reçu un sens proprement chrétien.

Qu’est-ce qui définit ou rend valide ce mariage?
Là encore, pour l’époque ancienne, on doit admettre une pluralité de pratiques. Augustin témoigne de différentes formes d’engagement, plus ou moins officielles, qui dépendent en partie de la condition sociale: lui-même a vécu dix ans maritalement dans une forme reconnue socialement, le concubinat, mais pas optimale selon le droit romain.

«Jusqu’au 16e siècle en Occident, le mariage est socialement reconnu par simple cohabitation»

La validité n’est pas une catégorie utilisée à l’époque ancienne. Il faut attendre le Moyen Âge. Le mariage est socialement reconnu, soit par les rites par lesquels il est conclu (les «tables nuptiales» romaines, un accord entre les familles, une dot, un banquet, la translation de la jeune fille, une bénédiction par le père de famille, etc.) ou par la simple cohabitation – et ce jusqu’au 16e siècle en Occident. Pendant tout le Moyen Âge, les rites proprement religieux n’ont jamais été absolus, bien que l’Église ait tenté obstinément de les imposer.

À partir de quand parle-t-on de consentement et de sacrement?
Les deux doivent être distingués. Le terme de «consentement» est le premier utilisé, dans le droit romain, et à sa suite par certains Pères de l’Église, comme Ambroise de Milan (4e siècle) Il désigne alors l’accord des parties, qui ne sont pas nécessairement les intéressés! Il peut s’agir des familles – la liberté de consentement, bien qu’affirmée principiellement, est très tardive. Bien des chansons populaires de «mal mariées» (sous-entendu: par leur père) en témoignent. En réalité, il a fallu attendre plus ou moins le 20e siècle en Occident, même si formellement, on demandait le consentement des époux. L’emprise paternelle sur les jeunes filles ne leur laissait pas nécessairement le choix de dire non…

C’est donc assez tardivement que l’Église élève le mariage au rang de sacrement…
Pour le sacrement, il faut distinguer deux choses: la définition technique du mot «sacrement», dans le courant du 12e siècle, et la réalité de ce que l’on veut dire par ce mot. Techniquement, le mariage est placé parmi les sept sacrements à partir du 12e siècle. Mais la réalité que désigne ce mot, c’est-à-dire un rite ecclésiastique (quand il est accompli) signifiant de manière particulière le salut qui rejoint la vie chrétienne, existait dans la conscience de l’Église bien avant. En ce sens, il n’est pas exact de dire que le sacrement de mariage est apparu au 12e siècle, comme on l’entend parfois.

«La conception théologique du mariage conservera une perspective principalement juridique jusque au 20e siècle»

A partir de la définition du sacrement en général, en son sens technique, la théologie du mariage s’élabore, mais en fonction des catégories de l’époque, d’abord avec une perspective juridique. Elle imposera le terme de «contrat», mis en service par les canonistes. Ce terme n’est pourtant pas très heureux pour rendre compte de la nature sacramentelle du mariage, et conduira à penser le mariage surtout en termes de droits, de devoirs et de catégories morales. Ce n’est que dans la seconde moitié du 20e siècle que la théologie du mariage s’est véritablement renouvelée en développant les perspectives biblique, anthropologique, historique, spirituelle et théologique.

Est-il correct de dire qu’en Occident, le mariage religieux a inspiré le mariage civil?
Depuis le Moyen Âge, l’Église a encouragé la tenue de registres par le clergé, de manière à assurer le bon ordre social, en contrôlant les mises en ménages de sa paroisse par un acte à la fois juridique et religieux. C’est à cette époque que se multiplient aussi les Rituels pour la célébration des actes les plus fréquemment administrés par le curé. Le mariage en fait naturellement partie.

«L’enregistrement matrimonial de la paroisse a sans doute fourni le modèle pour la procédure civile»

Cet enregistrement administratif a sans doute fourni le modèle d’une procédure civile, à partir du moment où les États ont commencé à revendiquer le contrôle de l’institution matrimoniale, en raison de son importance pour la société civile. Mais c’est vraiment avec le Code napoléonien [ou Code civil, promulgué par l’empereur en 1804, ndlr] que cette procédure s’est généralisée. Il est difficile de dire à quel point la ritualisation civile a emprunté à la célébration chrétienne: l’échange des consentements jugé nécessaire a été quasiment «copié». La lecture des articles du Code civil a peut-être une fonction semblable à l’exhortation du Rituel catholique qui vise à rappeler les grands principes du mariage.

Dans la société contemporaine, c’est le mariage civil qui «fait foi»: quels défis pour les Églises?
Le mariage civil est socialement reconnu, et il l’est également par l’Église, car il consiste en un véritable engagement conjugal envers une autre personne. Le défi consiste donc, comme le suggère Amoris laetitia, [l’exhortation apostolique post-synodale sur la famille, publiée par le pape François en 2016] à faire découvrir ce que le mariage chrétien apporte aux conjoints: une compagne de route (la Parole de Dieu), un renouvellement de la grâce baptismale dans la perspective de la vie conjugale, la possibilité d’une croissance humaine et spirituelle dans la foi au Christ ressuscité, un chemin de vie où l’amour se cultive, se construit, s’entretient, se renouvelle même après une chute, la promesse de la présence de Dieu dans la vie des conjoints et des familles par l’Esprit, les sacrements, etc. En bref, une perspective toujours ouverte à la progression de l’amour conjugal, et à sa diffusion dans l’ensemble de la vie humaine. (cath.ch/gr)

Hélène Bricout est professeur de théologie à l’Institut catholique de Paris (ICP) au sein de l’Unité de Recherche «Religion, Culture et Société». Elle est également directrice-adjointe de l’Institut Supérieur de Liturgie (ISL). Ses domaines de recherches sont la théologie du mariage, le temps liturgique et la liturgie du haut Moyen Âge. GR

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