L'église de Montcherand (VD) en 2022 | © Grégory Roth
Dossier

Montcherand: des fresques quasi-millénaires

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L’église de Montcherand, dans le Jura vaudois, possède les plus anciennes fresques à personnages de Suisse romande. Inscrit parmi les sites clunisiens en Europe, cet ancien prieuré dédié à saint Étienne se trouve à la croisée de la Via Francigena et de la Via Jacobi.

Par Grégory Roth

L’église de Montcherand a été construite au 11e siècle, sur les ruines d’une ancienne chapelle détruite par le feu, datant du siècle précédent. Elle a conservé intacte son abside. «Le trésor que contenait cette église a été, pour ainsi dire, ignoré jusqu’au 20e siècle», indique Jean-François Tosetti, fondateur de l’Association pour l’église romane de Montcherand. En 1902 furent découvertes des peintures murales qui seraient parmi les plus anciennes fresques à personnages de l’art religieux en Suisse romande.

Le mystère des fresques

La fresque représente les douze apôtres, en demi-grandeur naturelle, portant un rouleau, rangé en demi cercle, autour d’un personnage central dont on ignore toujours l’identité. «C’est l’énigme des fresques de Montcherand: est-ce la vierge Marie, placée lors de sa découverte en 1902? Est-ce son fils Jésus, en forme terrestre? Ou encore Marie-Madeleine, l’apôtre des apôtres? Pour ne rien faciliter, il faut aussi savoir qu’à la Réforme, les Bernois ont percé une fenêtre, au milieu de l’abside», remarque Jean-François Tosetti.

Dans la partie supérieure figure un Christ en gloire fragmentaire. Bénit-il ou juge-t-il?  Dans tous les cas, il siège dans la mandorle, (figure ovale ou en forme d’amande dans laquelle s’inscrivent des personnages sacrés), flanqué des quatre animaux du «tetramorphe», dont seul le taureau ailé, représentant l’évangéliste Luc, subsiste.

Montcherand: Le Christ en gloire fragmentaire | © Grégory Roth

Premiers balbutiements de la peinture «suisse»

«Elles peuvent paraître bien naïves ces fresques, pour celui qui les regardent pour la première fois, reconnaît Jean-François Tosetti. On peut constater des défauts dans le dessin et les couleurs, la monotonie des attitudes, la pauvreté de la palette, etc. Mais il faut juger cette œuvre en fonction de son ancienneté. Il s’agit d’un des premiers balbutiements de la peinture après les invasions barbares. C’est ainsi qu’on peignait il y a mille ans: face inexpressive, robe en cloche, pieds dressé sur les orteils, etc.».

L’inscription latine qui figure au-dessus de la tête des apôtres est tirée de Matthieu 19, 27-28: «Pierre dit à Jésus: ‘Voici que nous avons tout quitté pour te suivre: quelle sera donc notre part?’ Jésus leur déclara: ‘Amen, je vous le dis: lors du renouvellement du monde, lorsque le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes…’». Le texte a été complété lors de la troisième restauration, en 1992.

Montcherand : Le douze apôtre et le personnage mystère au centre | © Grégory Roth

Inspiration de l’art byzantin

Les archéologues ont conclu que l’auteur de la fresque, dans le début du 12e siècle, s’était inspiré de l’art byzantin. Des chercheurs ont même retrouvé le modèle dans un monastère près d’Assiout (Egypte), aux confins du désert libyque. L’illustration vient d’un ancien manuscrit représentant une vision de l’Apocalypse: Dieu trône en majesté dans le ciel, au milieu des apôtres et de la vierge. «Pour nous, à Montcherand, ce serait le Christ en majesté, et non Dieu, par opposition au Christ terrestre, que nous avons choisi de représenter au milieu des apôtres», précise Jean-François Tosetti.

Les étapes de restauration

Découvertes en 1902, les fresques sont restaurées par les frères August et Otto Schmid. En 1969, une deuxième restauration est conduite par Théo Hermanes. Les compléments sont supprimés et les peintures murales sont dès lors présentées dans l’état lacunaire dans lequel elles ont été trouvées.

Cet aspect lacunaire ne convainc guère les habitants de Montcherand, qui finissent par lancer une pétition. La commune cède des moyens pour permettre une troisième restauration, en 1992, par la restauratrice Thérèse Maurice, diplômée de l’Istituto Centrale per il Restauro à Rome, en collaboration avec le peintre et lithographe Jacques Perrenoud, qui s’installa pendant plusieurs mois pour observer la fresque et compléter, à la sanguine, les contours des apôtres, tel que nous pouvons le voir aujourd’hui.

Chronologie: https://viacluny.ch/montcherand/echelle-du-temps/

Jean-François Tosetti | © Grégory Roth

La même année, Jean-François Tosetti – alors secrétaire de la commission qui a présidé aux travaux – fonde l’Association pour l’église romane de Montcherand. L’association a pour but d’entretenir l’intérêt pour cette église dans des milieux aussi divers que possible. Elle organise régulièrement des concerts de soutien, en tout cas deux fois par année.

Le rayonnement de Moncherand

Depuis 2008, le prieuré de Moncherand est membre de la Fédération européenne des sites clunisiens, tout comme Payerne et Romainmôtier (VD). Et en 2010, il a été intégré à la fête des 1100ans de la fondation de Cluny. «Nous avons de nombreux visiteurs et pèlerins, qui passent et laissent un mot dans notre livre d’or. Ils nous remercient, entre autres, parce que l’église était ouverte. C’est une particularité de Montcherand, l’église est ouverte tous les jours de l’année», vante le président.

«Notre église, qui fait partie de la paroisse réformée Ballaigues-Lignerolle [de l’EERV, Église évangélique réformée du canton de Vaud, ndlr] accueille régulièrement des cultes et des enterrements. Mais la petite notoriété du lieu fait que nous avons aussi des célébrations de mariages, avec des demandes venant également de l’extérieur de la paroisse. Nous n’avons évidemment pas les dimensions d’une abbatiale, tel que Payerne ou Romainmôtier, mais c’est aussi ce que les gens recherchent volontiers. Et les concertistes que nous invitons apprécient également, en plus de l’acoustique, cette proximité avec le public, même si l’auditoire est plus restreint et limité à cent places». (cath.ch/gr)

La chapelle de Donatyre (FR) connaît l’iconoclasme et voit ses peintures recouvertes à la chaux blanche. | © hiveminer.com

Réplique des fresques à Donatyre (VD)
En 1907, le peintre Ernest Correvon a choisi le motif de Montcherand, remis au jour par les frères Schmid, pour décorer l’abside de l’église romane de Donatyre (VD). Le Christ en gloire, avec les quatre animaux du «tetramorphe», ont été complétés. Seulement douze personnages «terrestres» sont illustrés et d’autres couleurs ont été employées pour la réalisation. GR

Pour approfondir le sujet:
Karina Queijo, L’église Saint-Étienne de Montcherand, Association pour l’église romane de Montcherand

Suite
L'église de Montcherand (VD) en 2022 | © Grégory Roth
2 août 2022 | 17:00
par Grégory Roth

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