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Notre-Dame de Bourguillon pose les yeux sur sa ville

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Lèpre, grandes pestes, Réforme protestante, Guerre de 14-18, grippe espagnole et coronavirus, dans toutes leurs épreuves et leurs succès, les Fribourgeois sont montés sur la colline de Bourguillon pour y implorer ou remercier la Vierge. Depuis plus de six cents ans, membres du clergé, bourgeois, autorités civiles, hautes personnalités et petit peuple ont fait et font toujours le pèlerinage auprès de leur ‘gardienne de la foi’.

Maurice Page

Bien que colonisée par les villas et les immeubles, la colline de Bourguillon a gardé un caractère bucolique a proximité de la forêt, des gorges du Gottéron et des champs. Les débuts de son histoire sont cependant moins charmants, relève le Père Ludovic Nobel, recteur du sanctuaire depuis dix ans.

Le Père Ludovic Nobel, recteur de Bourguillon depuis 10 ans | © Maurice Page

Au Moyen Age, Bourguillon est en effet une léproserie. A partir de la moitié du XIIIe siècle, les lépreux y sont parqués à l’écart de la population, hors des murs de la cité. En tant que maladie de la peau contagieuse, incurable mais pas mortelle, la lèpre est particulièrement infamante. La peur de la contagion amène à une ségrégation toujours renforcée. Les malades, on en recense en moyenne une vingtaine jusqu’à la fin du XVIIe siècle, qui ne peuvent sortir qu’a de très strictes conditions, disposent d’une chapelle et d’un chapelain pour leur permettre de remplir leurs devoirs religieux. La Vierge les soutient, les console et parfois les guérit. Cette origine explique le lien permanent de la Vierge de Bourguillon avec les malades, note Ludovic Nobel.

La première chapelle est remplacée au milieu du XVe siècle par une construction de style gothique dont subsistent le chœur, la tour et sa flèche élancée. Fribourg est alors une cité florissante, enrichie par la tannerie et la draperie. Elle est quasiment égale à sa sœur la cité rivale de Berne. La chapelle devient assez vite non seulement un refuge pour les malades et les pèlerins, mais aussi une symbole du pouvoir de la cité des Zaerhingen. Au XVIIe siècle, la nef est rénovée dans un style baroque.

Une vierge mutilée

En entrant dans la chapelle, les statues, le mobilier, les peintures, les vitraux et les ex-voto racontent avec abondance l’histoire du lieu si intimement liée à celle des Fribourgeois. En 1982, la statue de Notre-Dame a retrouvé son état d’origine de la fin du XIVe siècle. De style gothique, l’image de noyer polychrome se présente comme une jeune femme élancée dans un déhanché élégant, aux cheveux ondulés cachés sous un léger voile, vêtue d’une robe verte et d’un manteau pourpre aux larges plis, tenant fièrement sur son bras gauche son fils déjà grand.

«La Vierge de Bourguillon a une majesté simple, presque familière»

Si beaucoup de pèlerins furent ravis de retrouver ce visage éclairé d’un doux sourire, d’autres ne reconnurent pas leur madone. Trop habitués qu’ils étaient de la voir habillée d’un lourd manteau de broderies précieuses à la mode ‘espagnole’ du XVIIe siècle et coiffée d’une haute couronne en métal précieux. A une période indéterminée, elle avait été amputée d’une trentaine de centimètres, ses épaules avaient été rabotées et la position de ses bras déplacée. Installée sur le maître-autel baroque au dessus du tabernacle en 1915, comme son regard penchait vers la gauche il avait fallu lui tordre un peu le cou pour lui permettre de voir les pèlerins.

Placée désormais à gauche sur un autel latéral, elle a retrouvé une majesté simple, presque familière. «C’est aussi sa place théologique, commente Ludovic Nobel. Elle accueille le fidèle et lui présente son fils en lui indiquant le tabernacle.»

Notre-Dame de Bourguillon et la ville de Fribourg

En 1914, l’artiste Jean de Castella dota la chapelle d’une série de vitraux de style art nouveau évoquant quelques-unes des grandes heures du sanctuaire à travers les siècles et le lien étroit qui unit la Ville de Fribourg à sa Vierge.

Un des premiers grands pèlerinages remonte à 1438. Cette année là, les autorités religieuses et civiles de la ville montent à Bourguillon accompagnées par la population pour obtenir la guérison de leur suzerain le duc Frédéric IV d’Autriche. (Fribourg n’avait pas encore rejoint la Confédération helvétique ndlr).

Quelques décennies plus tard, Peterman de Faucigny, vainqueur de la bataille de Morat en 1476, vient, toujours en grandes pompes, déposer aux pieds de la Vierge, un calice pris à Charles le Téméraire sur le champ de bataille.

Gardienne de la foi

En 1523, la bataille de la foi succède aux batailles militaires. Fribourg est sous la pression de la nouvelle foi réformée. Autorités civiles et religieuses se mettent en rang pour repousser les idées nouvelles. Le Petit-Conseil décide le 7 mai que l’on irait en procession à Bourguillon tous les vendredis jusqu’au 15 septembre pour empêcher l’hérésie de se propager. La Vierge reçoit alors son titre de gardienne de la foi. A la prière, l’autorité ajoute les autodafés et le bannissement pour tous ceux qui s’opposent à la vraie foi. Une profession de foi sera jurée par tout citoyen dès l’âge de 14 ans.

«Lors de la peste de 1588, le Père Canisius dirige un pèlerinage de 3’000 personnes vers la Vierge de Bourguillon»

Bourguillon fut aussi au cœur de la Contre-Réforme qui suivit avec en particulier la figure de saint Pierre Canisius. Le jésuite hollandais débarqué à Fribourg en 1580 pour y implanter le Collège St-Michel est un dévot de la Vierge. On dit qu’il montait tous les jours à Bourguillon. Il entraînera à sa suite les pèlerinages d’étudiants et des congrégations mariales qui perdurèrent jusqu’au milieu du XXe siècle. Lors de la peste de 1588, le Père Canisius dirige un pèlerinage de 3’000 personnes vers la Vierge de Bourguillon pour implorer sa protection.

En 1655, une nouvelle vénération s’installe à Bourguillon avec l’érection d’une confrérie du Mont Carmel et la dévotion au scapulaire. Cette petite pièce de tissu symbolisant le manteau des religieux que l’on porte au cou, est une signe de la relation filiale avec Marie. La Vierge est alors invoquée sous le vocable de Notre-Dame du Mont Carmel comme l’atteste encore l’inscription du porche.

Les grandioses cérémonies du couronnement

La Grande guerre de 1914-18 est aussi une période de dévotion intense. Les soldats fribourgeois déposent à la chapelle un grand ex-voto pour remercier la Vierge de les avoir protégés de la grippe espagnole.

Un autre ex-voto rappelle les grandioses festivités du couronnement de la Vierge en 1923. Durant trois jours du 3 au 6 octobre les cérémonies se succèdent en présence d’une foule de pèlerins. La Vierge de Bourguillon est descendue en procession à la collégiale Saint-Nicolas: «Placée sur un char drapé de velours bleu, tout rutilant de fleurs de lis d’or, trainé par des chevaux caparaçonnés de velours ivoire, conduits par des lansquenets dont le costume faisait revivre les preux du Moyen Age, la statue de Marie, entourée de prêtres et de pieux fidèles apparut soudain à l’entrée de la ville», relate le chroniqueur de l’époque.

Les festivités sont organisées sous l’égide de l’œuvre des malades fondée en 1921. Dans les semaines suivantes la Semaine catholique rapporte plusieurs témoignages de guérisons inexpliquées. Dont celle d’une fillette du quartier de la Neuveville qui, allongée sur une ‘voiturette’ prêtée pour la circonstance, alla non seulement la rapporter elle-même à son propriétaire, mais s’engagea a pousser celles des autres malades.

«Merci de ne m’avoir pas exaucé»

«O Marie, merci de ne m’avoir pas exaucé puisque je vous demandais mon malheur.» L’ex-voto le plus surprenant et le plus célèbre de Bourguillon, rappelle bien aussi combien le sanctuaire est un lieu de dévotion populaire. Les anonymes sans titres ni fonctions y sont certainement beaucoup plus nombreux que ceux qui ont laissé une trace dans l’histoire. Pour Ludovic Nobel, c’est même ce qui fait la force et la résistance de Bourguillon par rapport à l’érosion vécue dans les paroisses. «Depuis 10 ans que je suis ici, je ne constate pas de baisse de fréquentation. Pendant le coronavirus, la vente de cierges a même augmenté.»

«Notre Dame de Bourguillon a ceci de particulier qu’elle est la Vierge de tous»

«Notre Dame de Bourguillon a ceci de particulier qu’elle est la Vierge de tous. La dévotion n’est liée à aucun groupe, à aucune spiritualité particulière. Ce n’est pas un pèlerinage de niche, mais un lieu ouvert à tous. Romands et alémaniques le fréquentent de même, ce qui est assez rare en Suisse. De nombreuses personnes viennent prier à la chapelle sans que je les voie pour autant à la messe ou lors des célébrations. En outre contrairement à d’autres lieux de pèlerinage actifs surtout en été, Bourguillon, aux portes de la ville, est fréquenté en continu, durant toute l’année.

Avant de descendre à la cathédrale Saint-Nicolas où ils pourront tamponner leur crédential, les pèlerins de St-Jacques de Compostelle font une halte à Bourguillon. (cath.ch/mp)

Une paroisse sans territoire

Propriété de la bourgeoisie de la ville de Fribourg, le sanctuaire de Bourguillon est un rectorat. «Le recteur est pour ainsi dire curé d’une paroisse sans territoire», explique Ludovic Nobel. «Non seulement je célèbre la messe et d’autres services religieux. Mais je peux aussi donner le baptême, bénir des mariages ou présider des funérailles.» La chapelle est toujours entourée de son cimetière.
En 1996, l’Association des brancardiers a construit un centre d’accueil, non loin de la chapelle, pour le service aux pèlerins; permettant de se rencontrer en un lieu propice à l’échange. Traditionnellement le pèlerinage des malades a lieu au mois de juin. De nombreuses paroisses romandes et alémaniques viennent également en pèlerinage à Bourguillon chaque année. On peut retenir aussi le pèlerinage militaire en novembre. MP

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La chapelle Notre-Dame de Bourguillon nsur les hauteurs de la ville de Fribourg| © Maurice Page

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