Le Père Pierre Emonet, sj | © Maurice Page
Dossier

Pierre Emonet: «Le Concile a été un grand pas en avant!»

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Le jésuite valaisan Pierre Emonet a vécu de près le Concile Vatican II. Etudiant à Rome il a été «au coeur du cyclone». Pour lui le Concile a été «un grand pas en avant, une libération».

Par Maurice Page

«Je suis entré dans la compagnie de Jésus en 1976, après avoir passé plus d’une dizaine d’années dans une autre congrégation en Espagne.

En tant que Valaisan, je viens d’une terre assez traditionnelle, où à l’époque on ignorait le clivage progressiste-intégriste. Je suis d’une famille radicale de Martigny, catholique convaincue, assez ouverte, pratiquante, mais pas spécialement cléricale. À une époque où les curés étaient omnipotents, on n’hésitait pas à les critiquer.

«Les chanoines de St-Maurice m’ont ouvert l’esprit»

Au Collège de l’abbaye de St-Maurice, où j’ai passé huit ans, j’ai eu la chance d’avoir pour maîtres une génération de chanoines savants qui nous ont marqués par leur science, leur ouverture d’esprit et leur grande intelligence. Des hommes jamais coincés dans des normes et des règles. Nos professeurs étaient capables de nous dire: ‘Monsieur, (au collège on nous appelait ‘monsieur’ alors que nous étions des gamins de 14-15 ans) pensez ce que vous voulez, pourvu que vous puissiez le prouver’.

«Il y avait les nouvelles audaces liturgiques, et un intérêt plus grand pour une lecture critique de la Bible»


À l’époque du collège, j’ai été marqué par les écrits de ceux que l’on appelait les ‘convertis du XXe siècle’ (Péguy, Claudel, Bernanos, etc.), par tous ces écrivains qui venaient du monde de la culture et qui avaient découvert le christianisme.

Dans l’Eglise beaucoup de choses bougeaient déjà avant Vatican II

En fait beaucoup de choses bougeaient et me touchaient. Entre autres, une nouvelle manière d’exercer le sacerdoce avec les prêtres ouvriers. Un livre qui, à l’époque, m’a interpellé était Les saints vont en enfer de Gilbert Cesbron, un roman qui raconte cette épopée et qui m’apparaissait comme une nouvelle charte du sacerdoce ! Il y avait aussi les nouvelles audaces liturgiques, et un intérêt plus grand pour une lecture critique de la Bible grâce à l’apport des langues que nous apprenions, le latin et le grec. Nous nous enthousiasmions pour cela, même si c’était encore assez marginal dans l’Église.

«Le Concile nous a réveillés»

On peut dire que le Concile nous a réveillés. Nous avons compris que tout cela n’était plus l’exception, mais pouvait devenir le nouveau style d’Église qui se démarquait de certains mouvements traditionnels pour ne pas dire traditionalistes. Le Concile nous a ouvert d’autres horizons, un rapport différent de l’Église à la société, au monde et à la culture. Pour moi, le Concile réconciliait la foi et la culture.

Au coeur du cyclone romain

J’ai eu la chance de faire des études à Rome, à l’Université grégorienne, à l’époque même du Concile. Parce que nos professeurs étaient des experts au Concile, nous étions en plein dans le cœur du cyclone. C’était passionnant d’être de plain-pied dans cette Église qui se renouvelait. Nous trouvions la confirmation de nos convictions, comme la liberté de conscience, la liberté de religion, le respect des autres confessions et religions, l’œcuménisme, une conception moins cléricale de l’Église, une liturgie et un langage plus proche des gens. Nous le ressentions comme un grand pas en avant, une libération.

«Je peux dire que je ne suis jamais senti comme appartenant à une caste séparée du reste du monde»

Je rappellerai aussi la belle floraison de la littérature spirituelle avec des auteurs comme Jacques Loew, René Voyaume, Teilhard de Chardin, Madeleine Delbrel, et tant d’autres. Le Concile nous apparaissait comme la reconnaissance et l’authentification de ces démarches; il ne s’agissait plus de tendances ou de mouvements, mais c’était l’Église.

Pour une Eglise qui accompagne

Dans ma formation et mon évolution, je peux dire que je ne me suis jamais senti comme appartenant à une caste séparée du reste du monde. Une année de ministère en secteur de mission ouvrière dans la banlieue parisienne m’a ancré dans cette conviction. C’est pourquoi je n’aime pas arborer les signes distinctifs du monde clérical. Je suis heureux et à l’aise dans ma vocation et mon sacerdoce, des choix qui n’ont jamais été remis en question. Mon ministère a toujours été d’accompagner les gens, de les rejoindre là où ils sont pour les aider à faire un pas de plus, à trouver ce qu’ils cherchent. C’est une conviction personnelle, une vision du monde et de l’homme que le Concile a confirmée, et que je trouve merveilleusement illustrée par l’enseignement du pape François (un confrère !).

Les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola ont été pour moi l’instrument privilégié de mon ministère et m’ont permis de structurer ma propre vie. Ce qui m’a marqué dans la Compagnie de Jésus? Cela peut se résumer en peu de mots : l’amour du Christ, la disponibilité, l’inculturation et le compagnonnage au service de l’Évangile». (cath.ch/mp)

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