Homélie du 14 octobre 2018 ( Mc 10, 17-30 )

Père Lucien Favre, missionnaire spiritain – École des Missions, Le Bouveret, VS

Frères et sœurs, chers auditeurs,
L’Evangile de Jésus-Christ est Bonne Nouvelle pour les pauvres, les opprimés, les malades, les pécheurs, les laissés-pour-compte,
mais ce même Evangile est mauvaise nouvelle
pour les riches, les biens portants, les bien-pensants, les justes.

Et à ce jeune homme qui cherche à obtenir la vie éternelle :
« Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » (Mc 10,17)
les paroles de Jésus sont aussi « énergiques et coupantes qu’une épée à deux tranchants » (He 4,12) :
« Va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; tu auras un trésor dans le ciel.
Puis viens, suis-moi. »

Effectivement c’est une mauvaise nouvelle pour ce jeune homme qui se croit riche :
riche de sa jeunesse passagère,
riche de l’observance des commandements,
riche de son compte en banque. Ce jeune homme est devant un choix de vie.
Finalement, il préfère se cramponner à ses richesses éphémères plutôt que d’entreprendre un chemin de Vie avec Jésus. Ce choix, sans réelle perspective d’avenir, le rend sombre et, nous dit l’Evangile,
« il s’en alla tout triste car il avait de grands biens. »

Défendre le peuple opprimé

Frères et sœurs, chers auditeurs,
Si nous optons pour la vie proposée par l’Evangile de ce dimanche, nous n’avons pas le choix.
Et Mgr ROMERO, canonisé aujourd’hui même par le pape François, s’était lui-même tardivement `converti ‘en 1977 à la suite de l’assassinat de Rutilio Grande, un de ses prêtres engagé aux côtés des pauvres.
Mgr Romero avait alors tourné le dos aux riches et aux puissants pour défendre le peuple opprimé du Salvador.
En février 1980, il avait vigoureusement interpellé le président Jimmy Carter :
« Une aide militaire accrue de la part des États-Unis aurait sans doute pour effet d’accentuer l’injustice et la répression infligée à des hommes qui s’organisent pour défendre les droits humains les plus fondamentaux. » .

Un mois plus tard, Mgr Romero sera assassiné en pleine messe. Saint Romero nous inspire parce qu’il s’est laissé lui-même inspirer par le Christ qui, par amour, a donné sa vie pour l’humanité toute entière.

Le trésor qui remplit la vie de joie

En ce mois de la mission universelle, le pape François nous rappelle que
« chaque homme et chaque femme est une mission, et c’est la raison pour laquelle on vit sur terre ».
Et il invite tout particulièrement les jeunes à trouver « le trésor qui remplit la vie de joie »
et il nous partage sa propre expérience : « grâce à la foi, j’ai trouvé le fondement de mes rêves et la force de les réaliser».

Le dieu argent

Par son témoignage, François vous invite, vous les jeunes, à ne pas avoir peur, à aller au bout de vos rêves, sans calcul, avec une foi vécue en Eglise. L’Eglise n’a pas besoin de fonctionnaires du culte, ni de gardiens de musée.
Notre Eglise a besoin de jeunes capables de dynamiter les cœurs de pierre, des jeunes prêts à faire sauter les murs de l’indifférence, des jeunes prêts à abattre cet ordre cannibale que le « dieu argent » impose au monde :
actuellement « les 85 milliardaires les plus riches du monde possèdent autant de biens que les 3,5 milliards de personnes les plus pauvres de l’humanité » .

Industrie et commerce des armes

Il y a quelques jours encore, le pape nous interpellait au sujet de l’armement dans le monde :
« Les dépenses mondiales pour les armes sont scandaleuses. Avec ce que l’on dépense en armes en un mois,
on pourrait nourrir toutes les personnes affamées du monde pendant un an. C’est terrible. L’industrie et le commerce des armes sont l’une des plus grandes corruptions.»

Frères et sœurs, chers auditeurs,
Nous ne pouvons pas fabriquer et vendre des armes aux pays en guerre et nous payer une bonne conscience
avec les organisations humanitaires. Il convient d’attaquer le mal à sa racine.
Après 25 ans d’engagement missionnaire au Congo/Brazzaville, particulièrement auprès des Pygmées, je vous partage, sans détour, ma conviction profonde : le Congo est 100 fois plus riche que la Suisse mais la grande majorité des familles vivent 100 fois moins bien qu’en Suisse.
Ce n’est pas logique, c’est tout simplement injuste. Et cette injustice a des ramifications jusqu’en Suisse :
le terrorisme « industriel » tue, chaque jour, bien plus que le djihad.

Risquer sa vie

Oui, notre Eglise a besoin, plus que jamais, d’hommes et de femmes radicalisés à la suite de Jésus,
elle a besoin de bâtisseurs de ponts pour créer de véritables passerelles entre les peuples.
Etre chrétien, être missionnaire, c’est finalement risquer sa vie à la suite du Christ
pour construire un monde nouveau.

Et toi, mon frère, ma sœur, quelle perspective as-tu pour ta propre existence ?
Désires-tu, un jour, être enterré riche au cimetière du village …
ou alors commencer, dès aujourd’hui, un chemin de partage avec tes frères et sœurs en humanité afin de devenir héritier ou héritière légitime de la vie éternelle ?


28e DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE, année B
Lectures bibliques :
Sagesse 7, 7-11; Psaume 89; Hébreux 4, 12-13; Marc 10, 17-30


 

Homélie du 7 octobre 2018 (Mc 10, 2-16)

Chanoine Michel-Ambroise Rey – Ecole des Missions, Le Bouveret, VS

Les touristes qui arriveront à Lima durant ce mois d’octobre 2018 auront une impression extraordinaire de la capitale du Pérou lorsqu’ils verront défiler des milliers de personnes derrière l’image du Seigneur des Miracles, spécialement les 18 et 28 octobre. Ils seront d’autant plus frappés que parmi tous ces dévots ils apercevront une quantité de fidèles revêtant des habits aux couleurs des grands ordres religieux tels que les dominicains, les franciscains, les mercédaires et ils se rendront compte de la vivacité de la foi dans ce pays, fruit de plus de cinq cents ans de présence missionnaire. Impossible d’éviter ces processions car elles sont présentes dans tous les quartiers de la métropole !

Les visiteurs s’écrieront devant la piété populaire et les processions de plus d’un million de fidèles : ici en tout cas, il n’y a ni crise de la foi ni crise des vocations !

Une piété populaire nourriture de l’âme

Tous ces participants à ces grandes démonstrations d’amour du Christ sont tout simplement des fans de saint Dominique, de sainte Thérèse d’Avila ou de Lisieux, de saint Martin de Porras, ou du Christ crucifié et ils portent ostensiblement la tenue de leur saint de prédilection. Leur piété populaire est la nourriture quotidienne de leur âme !

Ils souhaitent, comme le disait l’oraison d’ouverture de cette eucharistie, annoncer le Seigneur Jésus à tous les hommes et toutes les femmes de leur pays. Ils sont missionnaires !

J’aime ce pays où j’ai vécu une quinzaine d’années et j’ai  remarqué que tous les Européens qui le visitaient allaient de surprise en surprise en découvrant l’architecture des églises, la beauté du paysage, la splendeur des tissus, le goût des aliments préparés à la mode des Incas.

L’humour de Dieu

J’ai remarqué aussi que mes amis se réjouissaient de visiter des communautés chrétiennes  des quartiers populaires où ils rencontraient  des femmes avec une petite croix sur leur poitrine, entourées  de très nombreux enfants ou de mamans, faisant la cuisine ou donnant des leçons de catéchisme. Ce sont elles qui, comme « Marie, renversent les puissants de leurs trônes, élèvent les humbles, renvoient les riches les mains vides et comblent de biens les affamés (cf. Lc1,46-56) ». Ce sont ces milliers de religieuses qui jour après jour donnent leur vie en enseignant que la Loi du  Seigneur est parfaite et qu’elle redonne vie (cf. psaume 18b) et qu’il est « heureux celui qui craint le Seigneur et marche en ses voies (ps. 127».

Sans le savoir elles étaient les fondatrices de la théologie de la libération, car l’humour du Dieu des surprises est de choisir les faibles pour confondre les puissants. L’humour du Dieu des surprises est si admirable qu’il nous réserve le meilleur pour la fin, comme il le fit pour la création de la femme, dont nous parlait la première lecture (cf. Gen.2,18-24).

La théologie de la libération

Toutes proportions gardées, l’humour du Dieu des surprises ne pouvait-il pas se manifester encore d’une manière toute différente après avoir engendré un si beau pays? Toutes ces merveilles de la nature ne pouvaient-elles pas laisser présager l’engendrement d’une merveille encore plus grandiose et plus inattendue dans le monde religieux ?

Je me permets donc de prolonger mon enthousiasme  pour le Pérou par cette comparaison audacieuse : lorsque j’ai vu  le volcan Sabanqaya, le 7e volcan du monde par son altitude à 5967 mètres, se prolongeant par une éruption toujours active de fumées de 2 kilomètres de hauteur sur 500 mètres de large, j’ose dire que ce phénomène naturel exceptionnel d’une rare beauté était le présage de l’engendrement d’un homme qui allait provoquer une éruption et irruption bien plus grande que celle du volcan Sabanqaya en offrant au monde la théologie de la libération.

Né au Pérou le 8 juin 1928, âgé de 90 ans aujourd’hui, le père Gustavo Gutierrez a provoqué une irruption extraordinaire dans l’Eglise péruvienne, dans l’Eglise latino-américaine et qui poursuit encore son irruption en Europe et dans le monde. Gustavo Gutierrez, le père de la théologie de la libération, qui,  après avoir vaincu une très grave maladie dans sa jeunesse, fit des études de médecine, bifurqua ensuite vers le séminaire, devint prêtre, étudia les textes du Concile Vatican II, et plus particulièrement le pacte des catacombes, signé par 39 évêques latino-américains le 9 novembre 1965.

Ce prêtre d’origine très modeste, grâce à son cœur de pasteur, à une intelligence prodigieuse, à une érudition incroyable dans tous les domaines, potassant la Bible, a mis en route un groupe de religieuses ainsi que des gens tout simples de sa paroisse et des jeunes étudiants en les invitant à « manger la Parole de Dieu » et à la proclamer toujours et partout, si bien que le pauvre a fait irruption au cœur de la liturgie. Les communautés ecclésiales de base surgirent et provoquèrent une incroyable éruption dans le landerneau ecclésial : le pauvre prend la parole dans l’Eglise et revendique sa dignité d’enfant de Dieu, illuminé par l’Esprit Saint.

La hiérarchie et le Vatican sont paralysés par la peur. Cette théologie profondément biblique et mariale (cf. l’évangile du jour) essaima dans tout le Pérou, dans toute l’Amérique Latine, divisant les uns contre les autres bien des évêques et des prêtres soucieux de conserver leurs prérogatives et leurs privilèges.

Amour préférentiel pour les pauvres

A l’occasion de son anniversaire le 8 juin le Pape François écrivait ceci au Père Gustavo : La Croix met en valeur les lieux ou les sujets où se joue la dignité des hommes et des femmes de ce temps.

  • La Croix va sur le terrain, et met en lumière des acteurs de l’actualité, célèbres ou modestes.
  • La Croix vous donne, au quotidien, des raisons d’espérer.

« Je m’associe à ton action de grâces à Dieu et je te remercie aussi pour ta contribution envers l’Église et l’humanité à travers ton service théologique et ton amour préférentiel pour les pauvres et les exclus de la société ».

 « Merci pour tous tes efforts et pour ta façon d’interroger la conscience de chacun, afin que personne ne reste indifférent au drame de la pauvreté et de l’exclusion. Je t’encourage à persévérer dans la prière et ton service aux autres en offrant un témoignage de la joie de l’Évangile ».

Aujourd’hui, dans notre diocèse de Sion, à Leysin  et aux Diablerets, la théologie de la libération est bien vivante et rafraichissante dans nos eucharisties. Lorsque par exemple un  handicapé  au quotient  intellectuel très faible servant depuis 12 ans la messe tous les dimanches prend difficilement la parole en enjoignant  ses frères et sœurs à se donner la paix avant la communion ; en l’entendant, tout le monde ressent une impressionnante émotion. La théologie de la libération est aussi présente lorsque la Parole circule librement pendant la prière universelle  quand de nombreux fidèles de toute langue, de toute race et de toute couleur  expriment leurs demandes ou leurs actions  de grâce en ayant en main un micro baladeur.

Lorsque la théologie de la libération resplendira dans toutes les églises du monde et dans toutes les communautés religieuses permettant de libérer la liturgie de son carcan ancestral et intellectuel pour nous offrir la nouveauté et la fraîcheur de l’Evangile, alors les pauvres du monde nous évangéliseront comme Marie en laissant la Parole du Christ opérer son éruption et son irruption dans nos vies, « faisant de tout son peuple un peuple de prophètes (cf.Nombres 11,29) »!

Pour ma part, ma reconnaissance à l’égard de Gustavo Gutierrez, que j’ai eu l’honneur de très bien connaître, et de l’Eglise du Pérou est incommensurable et source d’une joie inépuisable.

Qu’il en soit ainsi pour vous toutes et tous. Amen. Alléluia !


27e dimanche du temps ordinaire , année B

Lectures bibliques : Genèse 2, 18-24; Psaume 127, 1-2, 3, 4-6; Hébreux 2, 9-11; Marc 10, 2-16 (ou 10, 2-12)