Homélie du 18 novembre 2012

Prédicateur : Abbé François-Xavier Amherdt
Date : 18 novembre 2012
Lieu : Eglise Saint-Germain, Savièse
Type : tv

Supposons que par un petit tour de passe-passe céleste donné à la ronde des astres, le Créateur ajoutait une vingt-cinquième heure à nos journées. Qu’en ferions-nous? Serions-nous prêts à consacrer quotidiennement ces soixante minutes supplémentaires à la prière et au service bénévole de nos frères et sœurs ? Pas sûr ! Nos «obligations» obéissent immuablement à la loi d’expansion des gaz : dès qu’un vide existe, ils le remplissent aussitôt à ras bord !

Le Seigneur est le Maître de l’histoire, il nous fait le cadeau du temps. Qu’en faisons-nous ? Où plaçons-nous nos priorités ?

«En ce temps-là se lèvera Michel le chef des anges. Ce sera un temps de détresse. Mais en ce temps-là viendra le salut de ton peuple et beaucoup s’éveilleront pour la vie éternelle» annonce le Livre de Daniel. «Après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite du Père», affirme la Lettre aux Hébreux. «En ce temps-là on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. Mais quant au jour et à l’heure où cela arrivera, nul ne le connaît si ce n’est le Père » dit l’évangile de Marc.

1ère lecture, 2ème lecture, Evangile : quelle insistance ! Les textes de ce jour parlent sans cesse du temps. Temps de catastrophes et de crises, comme Sandy à New York – mais, dans le langage biblique, ce ne sont que des signes avant-coureurs de la libération et du salut pour l’humanité.

Temps des premières feuilles du figuier, quand les branches deviennent tendres – signes des temps qui annoncent une floraison prometteuse et des fruits d’avenir. Comme une belle vigne saviésane !

Nous approchons du terme de l’année liturgique. Cela sent la fin. Et pourtant c’est le prélude à un nouveau début, à un nouvel Avent qui nous rapprochera encore plus du retour du Christ, lorsqu’il viendra instaurer les cieux nouveaux et la terre nouvelle. Je l’attends avec impatience!

Dieu nous fait la grâce du temps, passé, futur, présent. Comme une valse à trois temps, une valse trinitaire. Si nous nous ouvrons à l’Esprit Saint, nous «avons» littéralement le temps. «J’ai le temps», c’est-à-dire que le temps m’a été remis par toi, Père. Je l’ai reçu comme un cadeau quand j’ai commencé d’être. Il m’accorde la possibilité des lentes et sûres germinations, jusqu’à l’heure suprême où je donnerai pleinement mon fruit, en présence de ton Fils Jésus-Christ qui rassemblera toutes les nations auprès de lui.

Temps passé, dont nous pouvons faire mémoire : ce Jubilé des 50 ans du Concile Vatican II, actualisé par le Synode des évêques sur la «nouvelle évangélisation» le mois dernier. Et aussi l’action de grâce pour tous ces bénévoles de la paroisse, celles et ceux qui ont depuis toujours offert de leur temps, de leur amour, de leur compétence, pour visiter les malades, faire la décoration florale, organiser un apéritif, animer la catéchèse, distribuer le pain bénit à la sortie de la messe… Ils ont ainsi répondu à leur vocation de baptisés.

Le passé, puis le futur, auquel nous sommes appelés à nous abandonner, avec confiance, avec foi et fidélité, fides en latin, amen en hébreu, parce que la promesse de Dieu est solide, nous pouvons nous appuyer sur elle, comme sur un roc valaisan, pas turc.

Nous savons où nous allons, l’histoire a un sens, une direction. Nous sommes promis à une éternité de délices. Lorsque les sages brilleront comme les constellations du firmament et que les justes resplendiront comme les étoiles dans le ciel de Dieu. Les sages, les justes, ce sont nos bénévoles, bene-volentia, bien-veillance en latin, ceux qui « veulent et font du bien » aux autres, ceux qui portent la lumière au cœur de chaque vie. Ce sont déjà les «stars» dans le regard de Dieu. Nous pouvons tous devenir «stars» de la bienveillance divine par notre bénévolat.

Faire mémoire, nous tourner vers l’avenir, mais c‘est aujourd’hui que tout commence. La grâce du temps s’offre au présent. Car le «présent» est cadeau. Avec Dieu, c’est toujours le moment favorable de continuer, de persévérer, de se convertir. Carpe diem : cet adage latin dit la spiritualité du temps chrétien. Déguste le présent, cueille ce jour, vis-le comme si c’était le dernier. Nul ne sait ni le jour ni l’heure.

Fukushima, secret bancaire, suppression d’emplois : pourtant, ne paniquons pas, n’ayons pas peur. Car le Seigneur est le Maître du temps, il conduit l’histoire à bon port.

La seule chose qu’il nous demande ? Tirer profit des années et des mois, des jours, des heures et des minutes qu’il nous donne. Accueillir la perfection que le Christ nous a acquise une fois pour toutes et avancer sur ce chemin de sainteté qu’il nous propose.

Les années s’accumulent, cette année 2012-2013 est spéciale, nous allons le souligner tout à l’heure : c’est l’année de la foi, l’occasion d’ouvrir nos portes à la relation intime avec Dieu, car c’est cela la foi.

Ou alors, pourquoi pas, comme certains jeunes, prendre une année sabbatique, avec une ONG, dans un «Point Cœur», pour vivre l’expérience durable du don de soi.

Les mois se succèdent, c’était en octobre le mois du rosaire et de Marie; ce sera en décembre, le mois de l’Avent; novembre, c’est le mois du souvenir de nos défunts, le mois de tous les saints, de notre propre sainteté, puisque nous sommes tous appelés à être des saints, c’est-à-dire à vivre dans l’Esprit et à participer à la vie divine par notre bonté fondamentale et nos paroles bienfaisantes.

Les jours ? C’est la journée annuelle de corvée, dans un des nombreux villages de Savièse, celle du nettoyage des bisses; c’est la journée de la solidarité et du bénévolat comme aujourd’hui; c’est la sortie organisée pour son filleul, si propice aux confidences partagées; c’est le dimanche, jour du Seigneur, de l’action de grâce et du repos, pour échapper à l’esclavage du travail et des magasins ouverts sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’heure, c’est l’heure de catéchèse ou d’enseignement religieux à l’école, les quarante heures d’adoration dans la paroisse chaque mois; c’est l’heure offerte pour un grand-papa âgé qui sourit d’aise en présence des membres de sa famille; c’est la communion apportée à domicile, la visite à l’hôpital ou au home. C’est la durée d’une belle eucharistie à Chandolin, plus brève qu’un épisode de «Top Model». C’est une réunion du conseil, du groupe, efficace et utile, c’est la répétition hebdomadaire de la chorale; c’est la haie taillée chez le voisin en échange de la voiture lavée, dans un troc de services rendus.

La minute, c’est le verre d’eau tendu qui nous fait entrer au paradis, comme le promet l’Évangile; c’est l’oreille prêtée à l’adolescent en mal d’écoute, c’est le sourire donné à tous ceux que je croise, c’est la parole bienfaisante qui relève. C’est la brassée de secondes que je présente au Seigneur dans mon oraison quotidienne.

Seigneur, Maître du temps, fais que je sois toujours prêt à rendre le temps que tu m’as donné.»

 

33ème dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Daniel 12, 1-3; Hébreux 10, 11-18; Marc 13, 24-32

Homélie du 11 novembre 2012

Prédicateur : Abbé Patrick Werth
Date : 11 novembre 2012
Lieu : Eglise Sainte-Marie, Bienne
Type : radio

« Charité bien ordonnée commence par soi-même » dit le bon sens populaire. On peut donc en déduire que la veuve que nous découvrons dans l’évangile d’aujourd’hui n’est pas raisonnable. On peut aussi en déduire que Jésus lui-même n’est pas raisonnable. Et c’est juste. Le simple bon sens n’est vraiment pas le souci principal de Jésus. Lui aimerait nous entraîner plus loin, parfois beaucoup plus loin que là où nous aimerions aller. Si la méditation sur un texte biblique ne s’arrête pas à une petite leçon de morale, où donc Jésus aimerait-il nous amener aujourd’hui ?

Beaucoup d’entre nous sommes probablement effrayés des formes que peut prendre l’individualisme contemporain. Passe encore que chacun fasse ce qu’il veut. Mais non seulement chacun veut faire ce qu’il veut, chacun veut encore être compris et accepté. Très peu de personnes réalisent l’importance d’être contrariées, dérangées. C’est pourtant bien ce que Jésus fait avec nous. Il est assis au bord du chemin sur lequel nous passons tout stressés comme toujours et soudain, il nous dit quelque chose. Il nous dit quelque chose qui nous oblige à une réaction, ne serait-ce que parce que la plupart d’entre nous allons au moins le regarder, ne serait-ce que parce que le regard de la plupart d’entre nous va être dévié.

En quoi Jésus veut-il dévier le regard d’incompréhension que nous portons sur l’attitude déraisonnable de cette veuve ? Quel est le ressort de l’attitude de cette femme pauvre ? Est-ce que ça pourrait être la générosité ? Et quand la générosité est authentique – et c’est bien là-dessus que Jésus insiste – qu’est-ce que c’est d’autre, sinon une ouverture aux autres ? A une société individualiste où chacun a tendance à se refermer sur ses envies, Jésus propose peut-être de lui demander où elle va.

L’Eglise a donné au 32e dimanche du temps ordinaire – comme ce dimanche s’appelle de manière fort peu poétique -, l’Eglise lui a donné une couleur – et je ne choisis pas le mot par hasard -, l’Eglise en a fait le Dimanche des peuples et le Dimanche des peuples, c’est toujours aussi une réflexion sur l’immigration.

Il n’est pas question ici de sous-estimer les problèmes qu’une petite partie des immigrés cause à l’ensemble de la population. Mais il n’est pas non plus question ici de sous-estimer tout ce que les immigrés ont donné et donnent encore à ce pays.

Au-delà des habitudes de vie des immigrés qui dérangent parfois et parfois même beaucoup, nous devons découvrir l’essentiel. Et c’est quoi cet essentiel ? Cet essentiel, c’est la pulsion de vie qui prend sa source dans la vie de famille, dans la vie de groupe et souvent aussi – notre communauté biennoise en est un bon exemple – dans la vie de foi.

Même si cela ne convient pas à la majorité des habitants de ce pays, la chance que nous offrent les immigrés, c’est qu’ils nous interrogent – à la suite de Jésus – sur notre conception de la vie. Où allons-nous ? Est-ce que le but de la vie est d’avoir le moins d’enfants et d’obligations possibles, mais le plus possible d’objets et de loisirs. Est-ce que le but de la vie, c’est d’être pris pour un extraterrestre quand on salue une personne seule dans la rue où à une table de café ? Est-ce que le but de la vie est que chacun marche ou mange en regardant droit devant lui, ni à droite ni à gauche ? Est-ce que le but de la vie est de finir très âgé et très solitaire ? Est-ce que c’est ça le but de la vie ? Est-ce que c’est ça le modèle que nous avons à offrir ?

Je ne suis pas naïf. Je sais bien qu’il y a un lien entre le niveau de vie et les habitudes. Je sais bien que partout où la richesse augmente, le nombre d’enfants diminue. Je suis aussi parfaitement conscient qu’un pays riche attire les immigrés. Mais il en a toujours été ainsi. Et d’ailleurs comment pourrions-nous vivre aussi confortablement sans les immigrés d’hier et d’aujourd’hui ?

A la suite de Jésus, le but n’est pas de faire la morale, mais de se poser des questions qu’on ne se poserait pas si quelqu’un ne nous bousculait pas. Et ces questions s’adressent à chacun d’entre nous. Elles ne s’adressent pas qu’aux Suisses d’origine, elles s’adressent aussi aux immigrés. Eux aussi sont invités à comprendre que ce pays de vieille tradition est fait de gens très différents, qu’il s’est bâti lentement, avec beaucoup de travail et que son équilibre tient à la recherche continuelle et difficile du consensus.

Mon père est né en 1929 en Allemagne. Il n’a pas fait la guerre, mais il l’a vécue. A vingt ans, il est venu en Suisse, il s’y est marié et y a bâti toute sa vie. Il a été – et moi à sa suite – un Suisse passionné. C’est parce que j’aime ce pays qu’à la suite du Christ j’aimerais qu’il reste un lieu vivant et respectueux de gens différents. Et cela, vivant et respectueux, nous n’y arriverons qu’ensemble : Suisses de longue date, immigrés de tous horizons et de toutes époques. Amen»

32e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : 1 Rois 17, 10-16; Hébreux 9, 24-28; Marc 12, 38-44

Homélie du 04 novembre 2012

Prédicateur : Abbé Nicolas Bessire
Date : 04 novembre 2012
Lieu : Eglise Sainte-Marie, Bienne
Type : radio

À première vue, le vocabulaire ne colle pas ! L’amour ne s’impose pas à coups de lois ! “Aimer” Dieu dans le vide ? “Aimer” le prochain qui dérange ? On a envie de répliquer : “L’amour ne se commande pas’. Qu’est-ce qu’un amour “sur commande”, auquel on se contraindrait parce qu’il est imposé d’en-haut ? Comment réagirait-on s’il nous était dit : “Je vous aime parce que Dieu me le commande ?”

Pourquoi dire que l’amour pour Dieu et pour le prochain est le plus grand commandement ? Pour les juifs, la volonté de Dieu s’est exprimée dans la Loi et tout est vu à sa lumière. La Loi est comme une incarnation de la volonté de Dieu. “Quel est le premier commandement ?” Quel est l’essentiel de nos vies ? Jésus fait une seule et double réponse: aimer Dieu de toutes ses forces, aimer le prochain comme soi-même. Un seul mot dit tout : aimer.

Jésus respecte ce scribe, qui était un professionnel de la Loi, en utilisant le même langage que lui.

Mais il fait éclater le cadre trop juridique. Il commence par citer le Deutéronome : «Écoute, Israël… » C’est beaucoup plus qu’un commandement. C’est l’affirmation fondamentale de la foi au Dieu unique. Plus encore, ce texte est devenu la prière que les Juifs fidèles, aujourd’hui encore, disent trois fois par jour. Marie et Joseph l’auront apprise à l’enfant Jésus. Elle est aussi précieuse pour Israël que le « Notre Père » pour les chrétiens. Elle demande donc à être méditée. Elle nous dit d’aimer Dieu « de tout notre cœur, de toute notre intelligence et de toute notre force. »

De fait, l’amour se compose de trois éléments qui se lient les uns aux autres. D’abord, « de tout notre cœur. » C’est le mouvement qui s’empare de tout notre être, qui nous bouleverse et nous tire hors de nous-mêmes, comme une vague qui bouscule tout en nous. C’est «le cœur» de l’homme qui est touché.

Puis « de toute notre intelligence. » Pour aimer humainement, il faut mettre en œuvre notre intelligence, c’est-à-dire aussi notre raison. II faut apprendre à se connaître soi-même et à connaître l’autre, à prendre du recul, à réfléchir ensemble, pour discerner ce qui est important et ce qui secondaire : l’amour exige la lucidité.

Enfin, « de toute notre force ». En amour, il ne faut pas seulement dire : «Je t’aime». Il faut aussi dire : «Je veux t’aimer. » Vouloir implique de dépasser son sentiment, même son ressentiment, de mettre son énergie, sa force de caractère pour construire une relation solide, pour traverser les inévitables épreuves de la vie. Voilà l’amour véritablement humain, l’amour selon la volonté de Dieu. Il lie l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. Le scribe l’avait bien compris : cet amour-là «vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices », parce qu’il s’empare de tout notre être. Il est la vie.

Il est vrai qu’aimer n’est pas seulement éprouver un élan du cœur. C’est aussi et surtout vouloir et faire du bien à une autre personne, porter d’elle un souci actif. Jésus veut sans doute élargir l’espace de l’amour au-delà de la spontanéité jusqu’en sa volonté, qui donne à l’homme de changer sa relation avec les autres.. Mais est-ce vraiment “aimer comme soi-même” ?

Plus que commandement, la parole de Jésus est révélation et appel. Il déchire notre inconscience en nous montrant que notre capacité d’aimer est plus grande, sans limites. Il nous fait désirer un monde où l’amour imprégnerait toutes les relations humaines. Il nous dit, dans sa folle ambition sur l’homme, qu’un jour viendra où l’amour pour Celui qui nous a rendu capables d’aimer et l’amour pour les autres, pour tous les autres, ne seront plus qu’un seul amour. Laissons-nous emporter dans cette aventure!»

31e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Deutéronome 6, 2-6; Hébreux 7, 23-28; Marc 12, 28-34

Homélie du 28 octobre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 28 octobre 2012
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

La scène se passe à l’intérieur d’une voiture taxi. Nous pouvons y suivre, en dix séquences – d’où le titre du film d’Abbas Kiarostami, « Ten » (y défilent une série de personnages avec leurs problèmes existentiels) – le trajet de Mania, la conductrice, qui essaie de convaincre son enfant du bien-fondé de son divorce et de son remariage. L’enfant est insupportable : il est le représentant de ce machisme primaire, souvent mis en scène par le réalisateur iranien. Voir « Une séparation », son dernier film. En fin de compte, c’est la défaite des femmes, toujours victimes d’hommes immatures et violents.

La vie de chacun de nous est un « trajet ». Au sens littéral du terme latin « trajicere » : jeter à travers. Une traversée en plusieurs étapes, avec des rencontres, des événements qu’il faut gérer. Et, quand je jette un regard sur mon trajet personnel, je vois qu’il est tissé de combats, d’échecs, de victoires, de cuisantes défaites. Pourtant je sais que je marche vers un terme. Un horizon que chacun rêve et nomme selon ses convictions et sa croyance. A l’être humain est donné de concevoir l’existence comme une traversée qui le conduit vers un mieux, un achèvement. Le psaume 125 que nous méditions tout à l’heure traduisait cette aspiration dans les catégories de la foi juive. Il était impensable, en effet, que Dieu laisse le trajet de son peuple se clore sur une défaite, l’exil. Pour qui se fie en Dieu, le chemin de la vie, quoique semé dans les larmes, est un retour et une montée vers la ville sainte.

Les évangiles que nous lisons depuis quelques dimanches dans l’évangile de Marc peuvent être interprétés comme un trajet et une montée. Jésus prend conscience que la traversée de ce monde doit prendre un sens particulier. Son chemin est une mission dont il voudrait confier le secret à ceux et celles qui sont capables de l’accueillir et de devenir ainsi les collaborateurs de cette mission dans le monde. La mort du Fils de Dieu, reconnu toutefois comme Messie par les disciples, marquera l’échec de la mission de Jésus. Mais – et là nous mesurons le caractère paradoxal du trajet de Jésus – la Croix devient une ouverture. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu », s’exclame le centurion païen, tout à la fin de l’évangile de Marc. Ouverture, pour qui s’est laissé initier au secret de Dieu sur l’humanité, pour qui a consenti au mystère pascal que Jésus annonce par trois fois dans les évangiles de ces derniers dimanches. Notre existence de disciples se révèle paradoxale : nous disons que nous suivons l’Evangile du Christ, pourtant la lecture de cet Évangile nous prend à chaque fois en faute.

Pour preuve il n’est que de relire les péricopes évangéliques de ces derniers dimanches : la parole du Christ éclaire à chaque fois des situations de vie ; elle en désigne les limites, les impasses, l’hypocrisie – comme dans le film « Ten ». Nous sommes des aveugles. Mais, consolons-nous, les disciples l’étaient tout autant.   Exemples. Ils se discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand ; et Jésus de leur rappeler qu’en humanité chacun est serviteur de ses frères et de ses sœurs (Marc 9, 33-37 et Mc 10, 35-45)). Ils s’imaginent que le bien ne peut se faire que par eux ; et Jésus de réagir contre le sectarisme de son Eglise (Mc 9, 38-43). Sans oublier les conflits à l’intérieur du couple où il y a toujours risque de domination de l’un sur l’autre (Mc 10, 2-12). Ni bien sûr le problème récurrent, et combien actuel, des richesses – les « grands biens » qui finalement constituent l’obstacle par excellence à notre entrée dans le royaume de Dieu. « Mais alors, qui peut être sauvé ? » (Mc 10, 26)

C’est ici – c’est-à-dire quand j’ai mesuré les défaites qui ponctuent mon trajet de vie et que je me reconnais aveugle et que j’en viens à mendier de l’aide à celui-là seul qui peut m’en fournir. C’est donc ici qu’intervient l’évangile de notre dimanche. Il n’y pas grand chose à lui ajouter sinon qu’en Jésus Dieu est victorieux de l’incompréhension des disciples, et donc des hommes. La victoire de Dieu c’est quand des hommes et des femmes, illuminés par l’Évangile, se mettent à suivre le Christ, désirant vivre de sa parole.

La conclusion de notre passage d’Évangile, c’est que Bartimée se met à la suite de Jésus sur la route. Voilà bien l’Eglise – du moins une prophétie de cette dernière : elle est la communauté fondée sur des options nouvelles, celles que Jésus –invoqué comme le Maître par l’aveugle (cf. Marc 10, 41 « Rabbouni ») –   nous propose au fil des ch. 9 et 10 de l’évangile de Marc. Or voilà qui se situe à l’opposé de la domination du frère sur le frère, de la jalousie des uns à l’endroit des autres, de l’accaparement des richesses par quelques-uns, … autant de perversions dont le cercle des disciples sont comme le miroir.

Désormais, avec le Christ marchant vers l’accomplissement de son mystère pascal, un trajet neuf s’ouvre pour l’humanité.»

30e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Jérémie 31, 7-9; Hébreux 5, 1-6; Marc 10, 46-52

Homélie du 21 octobre 2012

Prédicateur : Père Pierre Bou Zeidan
Date : 21 octobre 2012
Lieu : Eglise Notre-Dame de la Prévôté, Moutier
Type : radio

Dominer versus Servir…

Chers auditeurs et auditrices, je ne sais pas si vous le savez, mais la communauté qui accueille une messe radiodiffusée écoute les infos de 9h avant que ne commence l’eucharistie. Je ne connais pas les raisons de cette habitude mais je la trouve intéressante. Assis dans l’église, chacun peut entendre l’actualité de Suisse et d’ailleurs avant que ne débute notre célébration. Cela nous permet ainsi d’élargir notre horizon, mais aussi d’offrir à Dieu les joies et les peines de notre monde, spécialement aujourd’hui, dimanche de la Mission universelle.

En moins de deux minutes, la radio nous présente des thèmes variés, presque contradictoires. Les thèmes récurrents de ces derniers dimanches sont divers et variés, j’en retiens deux : la guerre en Syrie et le lancement d’un appareil de téléphonie mobile dernier cri.

La disparité des préoccupations des gens de notre monde est frappante !

D’un côté un peuple qu’on massacre, de l’autre un produit qu’on lance ;

D’un côté, des gens qui cherchent l’essentiel pour eux : survivre ; de l’autre, des consommateurs qui cherchent le luxe…

Eh bien, chers frères et sœurs cette disparité des préoccupations de nos contemporains, nous la retrouvons aussi dans les lectures proposées par la liturgie de ce dimanche…

D’un côté, un juste attaqué et broyé par la souffrance d’après la première lecture d’Isaïe ; de l’autre, les grosses pointures, Jean et Jacques rusent pour s’assurer la meilleure place, une place de luxe… On se croirait en pleine campagne électorale.

Disparité ? Disais-je? En est-ce vraiment une ?

Dans les cas du juste attaqué et des situations d’atrocités vécues par les victimes de guerre, comme dans la recherche de la première place et de la volonté de vendre toujours plus aux consommateurs… il s’agit d’une même et seule réalité, celle de domination et de pouvoir : « Les grands, nous dit Jésus, font sentir leur pouvoir et les chefs commandent en maîtres… » et les disciples tombent dans le piège du pouvoir.

Ne sourions donc pas de la demande des deux fils de Zébédée, cousins de Jésus. Ces tentations n’épargnent personne. Tous les êtres humains cherchent à dominer, toutes les entreprises font pression pour se placer aux premiers rangs des chiffres d’affaire et de rentabilité excessive…

La passion la plus élémentaire serait-elle donc la volonté de puissance ?

Cela semble vrai puisqu’il nous arrive d’aduler les premiers, les plus forts, les plus riches, les gagnants.

Cette passion de domination, presque universelle, traverse les frontières et les différents aspects de l’activité des êtres humains… La tentation de dominer et l’abus d’autorité peuvent se rencontrer dans les écoles, dans les églises et même au sein des familles. il y a des épouses et des enfants opprimés et même battus, il y a des maris et des gosses terrorisés.

Face à ce besoin de la nature humaine, la parole de Jésus est décapante : La grandeur, la noblesse est dans le service ! c’est ce que Jésus a dit, répété et vécu jusqu’au risque même de sa vie. La priorité n’est pas au succès, au prestige, mais au service. Le service gratuit. Un service à risques.

Or, il y a des services très périlleux. Par exemple, militer et protester contre l’oppression, l’exploitation de l’homme par l’homme peut même conduire au martyre.

Comme l’argent, l’autorité n’est pas mauvaise en soi. Pour Jésus, la responsabilité n’est pas une domination, mais avant tout un service étendu aux hommes, ouvert au monde… Ceux qui sont grands devant Dieu, ce ne sont pas ceux qui se font servir, mais ceux qui servent.

Ceux qui seront aux bonnes places, ce ne sont pas ceux qui se contentent d’en rêver, mais ceux qui imiteront le Christ, en buvant la coupe des épreuves comme lui, en devenant serviteur comme lui qui a donné sa vie en rançon pour les autres… voyez, c’est diamétralement opposé à l’esprit de domination… c’est le renversement des valeurs. Servir de façon désintéressée, jusque dans la souffrance face aux ingratitudes ou aux agressivités, ce n’est pas facile.

Les partis politiques se disent au service des citoyens, les syndicats affirment être au service des travailleurs, les médecins se veulent au service des malades, les professeurs au service des élèves, les parents au service des enfants, les curés au service des paroissiens… mais qu’en est-il dans la réalité ?

Les meilleurs chefs sont ceux qui savent faire participer leurs subordonnés. Les meilleurs professeurs sont ceux qui savent susciter l’initiative de leurs étudiants. Les meilleures paroisses sont celles où les fidèles participent le plus à tous les services. Le mot latin « auctoritas » (autorité) vient de la racine faire croître, augmenter. Pour Jésus, c’est bien cela : l’autorité est le service qui aide les personnes à grandir, à devenir elles-mêmes responsables. Le vrai chef est celui qui sait écouter, comprendre, mettre en valeur et respecter…

Chers frères et sœurs, chers auditeurs et auditrices, le Christ nous invite à prendre au sérieux nos responsabilités dans le monde, que nous vivions ici à Moutier, en Suisse ou ailleurs.

Il nous invite à bien exercer le pouvoir… avec cette conception radicalement nouvelle qu’il nous rappelle aujourd’hui : « Le Fils de l’homme est venu pour servir »… Il faut donc apprendre à donner plutôt qu’à dominer.

Cet engagement est à la portée de tous… servir les autres, les valoriser, les faire grandir…

Aujourd’hui, nous accueillons la parole du Seigneur, aussi bouleversante qu’elle soit ; accueillons-la comme un cadeau…

Elle ne fera certainement pas disparaître les rencontres avec l’injustice, l’inégalité, l’atrocité et la souffrance des innocents… Mais sa Parole habitera notre cœur et notre esprit… Elle nous poussera à nous engager au service des autres… Elle nous mettra en route ; elle balise la route pascale de chacun de nos quotidiens…

Ainsi, nous serons, nous aussi porteurs de vie et de sens, et notre parole sera cadeau pour les autres. A vrai dire, chaque jour deviendra « journée missionnaire ». Amen»

29e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Isaïe 53, 10-11; Hébreux 4, 14-16; Marc 10, 35-45

Homélie du 14 octobre 2012

Prédicateur : Gaby Noirat, diacre
Date : 14 octobre 2012
Lieu : Eglise Notre-Dame de la Prévôté, Moutier
Type : radio

Quelle drôle de question pose cet homme à Jésus : « Que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »

Il me semble que pour recevoir un héritage, il n’y a rien à faire ! Il suffit simplement d’être le “fils de” et de le prouver, si besoin est.

Notre homme, qui est très riche, pense comme un riche. Les choses se gagnent, ou s’achètent. Ainsi doit-il en être de la vie éternelle. Il est certainement sincère, et le regard aimant que Jésus porte sur lui le montre bien, mais il semble étranger au langage du don et de la grâce.

La vie éternelle, le Salut, le Royaume de Dieu, la plénitude de la vie en Dieu, cela ne se gagne pas, cela se reçoit.

Et pour le recevoir, il faut être héritier, donc se considérer déjà soi-même comme fils.

La réponse de Jésus pourrait être formulée ainsi : « Te sens-tu fils de Dieu et vis-tu ce lien filial en suivant les commandements ? »

« Oui, répond l’homme, et cela depuis ma jeunesse ». Il est en ordre avec la Loi et mérite donc le titre de fils, du moins au sens de sa religion.

Jésus apporte cependant une autre dimension inséparable de la filiation : c’est la fraternité. Les Béatitudes sont venues accomplir la Loi et les Commandements.

Ce n’est pas par hasard que, quand il cite les commandements, il omet les commandements envers Dieu et les devoirs religieux auxquels on s’attendrait d’abord, pour insister sur les commandements envers le prochain. Et comme il a affaire à un homme très riche, il en rajoute un : ne fais de tort à personne. En effet derrière la richesse se cache souvent une injustice.

« Une seule chose te manque : Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres…puis viens et suis-moi ».

Une double invitation et un avertissement.

Une première invitation à partager ses biens, ce qui lui permettra ainsi de se rendre libre pour la seconde invitation : suivre Jésus. Avec cet avertissement : suivre Jésus, c’est le suivre sur le chemin de Jérusalem, là où il donnera sa vie pour nous. Cela comporte donc une part de renoncement, voire de souffrance, et même de persécution pour ses contemporains.

Le Royaume de Dieu que Jésus annonce et auquel tous sont invités, où il n’y a plus « ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni l’homme et la femme (Ga 3,26) », ce Royaume est un Royaume d’amour, de justice et de paix. On ne peut le désirer et en même temps construire sa vie sur le profit et le pouvoir, qui sont les valeurs de base de la richesse. Il y a incompatibilité. « Vous ne pouvez servir deux maîtres à la fois, Dieu et l’argent » (Lc 16,13).

Le partage n’est pas une condition pour obtenir le bonheur éternel, mais c’est le fait de partager qui produit du bonheur, de la justice et de la paix. Le Royaume de Dieu s’expérimente dans la fraternité.

La richesse matérielle n’est pas une interdiction mais un empêchement pour vivre les béatitudes du Royaume.

Vous avez déjà essayé de passer une porte avec une grosse valise dans chaque main. Vous n’y arrivez pas. Il n’est pourtant pas écrit « Interdit aux porteurs de deux grosses valises ». Donnez une de vos valises à quelqu’un qui n’en n’a pas et vous passerez tous deux aisément l’obstacle.

N’en déplaise à certaines Eglises américaines, la réussite sociale et financière n’est pas un signe de bénédiction divine. Pas au sens de l’Evangile en tous cas.

Elle est dure, la Parole de Dieu. Elle est tranchante et pénètre au plus profond de nous-mêmes, là où ça fait mal,… jusqu’au portemonnaie, pourrait-on rajouter à la lettre aux Hébreux. Nous avons tous envie de nous en aller tête basse, car beaucoup d’entre nous avons de grands biens.

Bien sûr, il y a toujours plus riche que nous.

Il y a ces richesses scandaleuses qui ne savent pas où déposer leurs milliards, entre la France ou la Belgique, au lieu de se demander s’il est acceptable qu’une personne possède autant d’argent à elle seule, alors que partout on ferme des usines, faute de liquidité, dit-on.

Il y a ce politicien qui disait à la radio : « Il faut que la population suisse se rende compte qu’on a besoin des riches pour notre économie ». Monsieur, distribuez un milliard entre mille familles et vous verrez que l’économie se portera tout aussi bien.

Oui, elle fait mal, la Parole de Dieu. Elle touche là où on n’ose pas toucher.

Et nous, qui pensons vivre modestement, nous savons bien que notre confort est construit sur l’exploitation des ressource naturelles de pays où des enfants triment encore dans des mines, pour ne pas mourir de faim.

Alors, c’est foutu ? Personne ne peut y arriver, dirons-nous avec les disciples.

« Pour l’homme, cela est impossible, mais pas pour Dieu », répond Jésus.

Nous ne savons pas ce que l’homme riche a fait finalement, après avoir quitté Jésus. Peut-être s’est-il assis au bord du chemin et s’est-il mis à prier, pour que Dieu lui donne la force de changer son cœur et sa vie.

Peut-être a-t-il relu, comme nous ce matin, ces lignes du livre de la Sagesse : « J’ai prié, et l’intelligence m’a été donnée. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi ».

« Car tout est possible à Dieu ».

Amen.

28e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Sagesse 7, 7-11; Hébreux 4, 12-13; Marc 10, 17-30

Homélie du 07 octobre 2012

Prédicateur : Père Pierre Bou Zeidan
Date : 07 octobre 2012
Lieu : Eglise Notre-Dame de la Prévôté, Moutier
Type : radio

Chers frères et sœurs,

Il vous arrive peut-être comme moi de vous émerveiller devant la nature, par exemple devant une fourmi transportant une petite graine ou une brindille vers la fourmilière. Sa capacité à porter jusqu’à 60 fois son poids, pour peu qu’on soit attentif à ce « détail » si proche de nous, est impressionnante.

Et bien il y a quelques temps, un article de journal m’a édifié également : il m’apprenait que le cœur humain bat environ – tenez-vous bien ! – 100’000 fois par jour, soit en moyenne 3 milliards de fois durant une existence humaine. Un chiffre hallucinant si l’on y réfléchit bien : le cœur humain est d’une résistance extraordinaire, lui aussi capable d’une force presque inimaginable, de fournir une somme d’énergie colossale sur la durée ! L’occasion de s’émerveiller encore un peu plus de cette Création qui ne doit décidément rien au hasard. Et pourtant, aussi forte que soit notre pompe, elle finit tôt ou tard par « lâcher ».

Dans les textes bibliques de ce dimanche, il est aussi question de battements de cœur, de ces battements qui s’emballent lorsque naît une relation amoureuse entre un homme et une femme. De ces battements qui se transforment parfois en arythmie cardiaque…

Mais les difficultés rencontrées par les couples dont parle le passage de l’Evangile de ce jour, c’est également bien souvent pour nos contemporains une question qui fâche quand ils évoquent l’Eglise catholique, à qui ils prêtent fréquemment l’intention de contrarier la société, d’être en porte-à-faux par principe avec les idées du monde.

La question du couple et du mariage est un sujet de controverse, aujourd’hui comme au temps de Jésus. Les pharisiens qui viennent au-devant de Lui utilisent cette thématique pour le piéger, le prendre en défaut, trouver prétexte pour le critiquer et lui coller un procès.

« – Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Cette question divisait les spécialistes du droit religieux à cette époque. Si Jésus répond par « oui » ou par « non », il lui sera forcément reproché sa prise de position par l’une ou l’autre des parties : soit il sera taxé de laxiste, soit de rigoriste. Une manière de l’enfermer dans un des deux camps et de le stigmatiser.

Mais Jésus ne se laisse pas prendre au piège, il déjoue la tactique en renvoyant à la source de ce débat : « – que vous a prescrit Moïse ? » Et si Moïse avait fixé un cadre à la répudiation de l’épouse, c’était pour adoucir une pratique de toute façon déjà existante à l’époque chez les israélites. Une pratique qui était doublement injuste, puisqu’elle était seulement réservée aux hommes, et en plus la femme était souvent répudiée pour des raisons futiles.

Jésus prend alors dans la discussion un peu de hauteur, pour réajuster le débat : « – C’est en raison de votre endurcissement que Moïse a formulé cette loi ». En évoquant le texte de la Création, que nous avons entendu dans la première lecture, Il renvoie à l’intention originelle du Créateur. Créés homme et femme, dans la dualité et la complémentarité des sexes, les humains sont « à l’image de Dieu ». La grandeur de leur union se situe là, ils sont appelés à être le reflet de Celui qui leur a donné la vie.

En citant le livre de la Genèse, au chapitre 2, Jésus rappelle que « l’homme quittera son père et sa mère, qu’il s’attachera à sa femme et que tous deux ne feront plus qu’un ». De nos jours, les humoristes ont vite fait d’interroger cette affirmation. L’un d’eux disait : « Dans le mariage, l’homme et la femme ne font plus qu’un, reste à savoir lequel »…

mais il ne s’agit bien sûr pas de promouvoir le mariage comme une fusion de deux êtres : ils ne font plus qu’un, en ce sens où leur couple est une entité particulière, unique au monde, mais elle est aussi formée de leurs deux particularités. Ils sont appelés à n’être plus qu’un… couple, tout en restant deux… personnes.

Jésus, le Messie, l’envoyé de Dieu, vient donc redire l’intention du Créateur à propos de l’humanité. Il a de l’ambition pour elle, qui s’accompagne d’un appel et d’une certaine exigence. Mais Il ne tombe pas dans le rigorisme des pharisiens, Il est tout accueil pour chacun, quel que soit sa situation de vie en regard de la loi. On le voit lorsqu’Il choisit des publicains comme amis, dans sa manière très libre de s’approcher de ceux que l’on considère alors comme impurs, les lépreux, les pécheurs, dont Marie-Madeleine qu’Il accueille de façon inconditionnelle là où tous la condamnent. Jésus ne veut pas s’en tenir au légalisme, il vient nous appeler à tisser des liens plus profonds et plus vrais, mais avec une compréhension et un non jugement qui évitent à la personne de se sentir écrasée. En quelque sorte, Jésus ouvre ses bras pour mieux ouvrir les cœurs.

Cette attitude, à la fois exigeante et bienveillante, peut et doit nous inspirer pour aujourd’hui : en tant que chrétien, comment est-ce que je regarde ceux qui traversent des difficultés, quelles qu’elles soient, et en particulier des difficultés de couple ? Comment est-ce que je me pose en juge ou en soutien ? Tout être humain a ses fragilités, moi y compris. L’institution ecclésiale rappelle régulièrement combien l’amour, pour être vrai, a ses exigences. Elle ne communique probablement pas toujours de manière idéale sur ce sujet. Mais l’Eglise, pour accueillir chacun dans ce qu’il vit, n’a pas d’autres relais que nous, les baptisés d’ici, de notre région, de notre coin de pays. A nous d’être ces porteurs d’espérance, ces annonceurs de Bonne nouvelle, ces contagieux de l’Amour reçu de Dieu.

Un Amour qui a fait des merveilles au cœur même de la Création : alors comme le dit Adam à propos d’Eve qui lui est donnée pour compagne dans le récit imagé de la première lecture, nous pourrons nous exclamer au sujet de la Vie et de cette planète qui la porte (je paraphrase, c’est juste une traduction pour aujourd’hui) : « – Oh ! Quelle est belle ! C’est le top ! Merci Seigneur, c’est encore mieux que ce que j’espérais ! »

Cette prière, Seigneur, nous qui sommes dans cette église et unis bien au-delà, grâce aux ondes de la radio, nous te l’offrons maintenant, ensemble. AMEN.»

27e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Genèse 2, 18-24; Hébreux 2, 9-11; Marc 10, 2-16

Homélie du 30 septembre 2012

Prédicateur : Chanoine François Roten
Date : 30 septembre 2012
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

« Madame, Monsieur, pour vous, rien que pour vous, nous avons sélectionné l’offre exclusive suivante. »

Mes sœurs, mes frères,

Nos boîtes aux lettres sont remplies de tels messages publicitaires, d’offres exclusives (ou qui en donnent l’impression), d’offres VIP, d’invitations à des ventes privées réservés à quelques initiés triés sur le volet…

Car les publicistes l’ont bien compris : on peut vendre à des êtres humains qui aiment à être considérés spécialement, à se sentir quelqu’un de particulier, hors de la masse ; on peut vendre à des gens qui ont besoin de se savoir différents des autres.

Rien de nouveau sous le soleil puisque déjà du temps du Christ, le groupe des apôtres a les mêmes travers humains. Ayant reçu de Jésus la mission d’aller chasser les démons, les disciples supportent mal de voir un étranger à leur groupe avoir le même succès en exorcisme… N’ont-ils pas été formés et envoyés, eux, spécialement par Jésus ? L’exclusivité de l’exorcisme n’appartient-elle pas uniquement à ceux qui ont été mandatés par Jésus ? A ce petit groupe choisi de disciples pas comme les autres ? Rien qu’à eux, exclusivement ?

Dimanche dernier, nous avons été témoins du fait que les disciples, sur la route de Jérusalem, discutaient pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand. Cette semaine, nous entendons saint Jean s’indigner de voir que ce qu’il pensait être une exclusivité apostolique ne l’est pas.

Nous restons toujours aux mêmes préoccupations de préséance, de prestige, de volonté de puissance… Si la semaine dernière la peur de la concurrence était interne au groupe des apôtres (« qui est le plus grand parmi nous ? »), cette fois la concurrence vient de l’extérieur. De ceux qui agissent hors du groupe des apôtres, au nom de Jésus, mais non mandatés par lui.

Il est intéressant de noter l’adjectif possessif utilisé par saint Jean qui se fait le porte-parole des douze dans cette affaire : cet homme, « n’est pas de ceux qui nous suivent ». Jean ne dit pas « ceux qui te suivent » mais bien ceux qui nous suivent. Pour lui, il semblerait que l’on ne peut réaliser des prodiges et des guérisons au nom du Christ que dans la mesure où l’on est explicitement chrétien, où l’on fait partie du groupe défini de ceux qui accompagnent Jésus.

Pourtant saint Jean devrait bien se souvenir que, quelques temps auparavant, les disciples n’avaient pas réussi à chasser certains démons et qu’il avait fallu l’intervention de Jésus en personne pour y parvenir. Appartenir au groupe ne suffit donc pas ; ce n’est pas le seul critère de réussite… Devant l’insuccès de ses apôtres, Jésus avait précisé que certaines sortes de démons ne pouvaient être vaincus que par la prière, c’est-à-dire non par l’appartenance à un groupe mandaté par Jésus-Christ, mais par une relation intime personnelle avec Dieu.

C’est tout le secret du cœur qui est là en jeu, ce cœur de chaque homme que Dieu connaît pleinement, mais dont les autres êtres humains ne peuvent qu’ignorer les pensées. Aussi « Ne jugez pas pour ne pas être jugés »…

Revenons à saint Jean. Lorsque ce dernier veut empêcher la concurrence étrangère, il agit par lui-même, sans demander à Jésus ce qu’il convient de faire, car il se sent concerné lui aussi : il défend ses prérogatives autant que celles de Jésus !

Et Jésus, à nouveau, invite ses disciples à faire un pas, à prendre de la hauteur dans leurs considérations et leurs jugements : il les met en garde contre l’intolérance et la volonté de puissance, de domination. Lui qui avait expliqué qu’il convenait d’accueillir un enfant comme s’il était le Christ en personne, il demande à nouveau de n’exclure personne, de ne juger personne. « Qui n’est pas contre nous est pour nous».

Car l’Esprit de Dieu souffle où il veut, comme il veut, quant il veut.

Et donc être pour Jésus, agir pour lui, exige du croyant d’adopter une attitude d’ouverture permanente à l’action de l’Esprit qui est à l’œuvre dans le cœur de tout homme, de toute femme de bonne volonté. Il convient de toujours cherche à discerner dans le visage de notre prochain le visage de Dieu, de développer une largeur de vue, de cœur et d’esprit qui nous ouvre à l’accueil constant de la Divinité.

C’est un art difficile, car il exige une disponibilité de tout instant, car on ne sait jamais où et comment l’Esprit va se manifester.

La tentation est grande de penser avoir la main sur l’Esprit Saint, de penser que l’Esprit est réservé aux baptisés, ou aux pratiquants réguliers, ou à tel groupe, telle communauté, tel ministère au sein de l’Eglise.

L’évangile de ce jour nous met en garde contre tout sectarisme, car nous n’avons pas nécessairement l’Esprit avec nous parce que nous sommes chrétiens, mais bien parce que nous sommes des femmes et des hommes aimés de Dieu. L’Esprit Saint est donné à tous, il n’est pas réservé à quelques privilégiés. C’est sa présence au cœur de l’homme qui confère sa dignité à l’homme, une dignité telle qu’elle passe avant tout, car elle nous relie déjà au salut, tant l’amour de Dieu veut le bien de tous.

Voilà pourquoi il nous faut tout faire pour ne pas ternir nos âmes, pour ne pas être entraînés vers la terre. Alors que la Vie de Dieu est déjà en nous, nous sommes invités à rester des veilleurs vigilants dont les cœurs ne sont pas obnubilés par l’amas d’argent et les plaisirs du monde, par un esprit enfermé dans ses certitudes, ses prérogatives et ses habitudes (cf. lettre de Jacques).

Comme le Seigneur fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5,45), il nous faut, mes frères, mes sœurs, apprendre à voir avec la largeur de vue qui est celle de Dieu.»

26e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Nombres 11, 25-29; Jacques 5, 1-6; Marc 9, 38-48

Homélie du 30 septembre 2012

Prédicateur : Mgr Markus Büchel
Date : 30 septembre 2012
Lieu : Cathédrale de Saint-Gall
Type : tv

Après des journées riches de rencontre et de travail dans le cadre du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe, nous sommes maintenant reliés à une grande communauté de téléspectateurs et de croyants de différentes langues et cultures. Ensemble, à l’issue de cette conférence, nous célébrons notre foi.

Nous rencontrons dans l’Eucharistie le Christ au travers de la parole et du sacrement.

Vous, chers invités, vous repartez aujourd’hui ou demain, dans tous les pays de l’Europe, avec le devoir de diriger l’Eglise locale et de renforcer la foi au travers de la prédication. Un gros défi social et spirituel dans les mutations vertigineuses de notre temps !

Qui a visité, ces derniers mois ou semaines, la ville de St-Gall n’a pas pu passer à côté du grand jubilé de Gall. Des moines irlandais ont traversé l’Europe il y a 1400 ans et ont, par leur témoignage de vie et leur prédication, transmis un fondement spirituel chrétien qui a nourri une culture chrétienne qui s’est développée au cours des siècles. Le visiteur peut s’étonner du contraste entre la petite cellule du moine Gall, reconstituée sur la place du monastère, au milieu des bâtiments de l’énorme monastère de style baroque, au centre d’une ville consciente de sa propre valeur. C’est le symbole de l’essor au cours des siècles d’un commencement pourtant fort modeste.

Au début, il y avait un homme épris de Dieu avec une forte aura et aujourd’hui une communauté ecclésiale qui se bat pour sa place dans un monde sécularisé…

Dans ce champ de tensions me sont venues à l’esprit les paroles du cardinal Carlo Maria Martini, récemment décédé et qui comme président du Conseil central des conférences épiscopales d’Europe a aussi souvent séjournée à St Gall. Dans une interview, peu avant sa mort, il disait :

« L’Eglise des pays prospères de l’Europe et de l’Amérique est fatiguée. Notre culture est vieille, nos églises sont grandes, nos maisons vides, l’organisation prolifère, nos rites et vêtements sont fastueux. Mais expriment-ils ce que nous sommes aujourd’hui ? Est-ce que nos biens culturels dont nous prenons soin servent la Parole, servent encore les hommes et les femmes ? Ou au contraire entravent-ils nos énergies si fortement que nous ne pouvons plus bouger, quand un besoin nous presse ? »

Tout cela, on le retrouve dans les documents importants de la CCEE qui travaille depuis des décennies sur le thème de l’évangélisation de l’Europe.

Sur ce même thème, un grand synode des évêques va commencer à Rome dans les prochaines semaines. Dans ce contexte, la question que pose le Cardinal Martini, un homme de sagesse de par sa grande expérience de vie spirituelle et aussi son expérience de la souffrance, doit être une question centrale : Est-ce que les biens culturels dont nous prenons soin servent la parole, servent-ils les hommes et les femmes d’aujourd’hui ? Expriment-ils ce que nous sommes aujourd’hui ? Je souhaite et je prie que toutes ces réflexions et tous ces efforts pour une nouvelle évangélisation soient accompagnés par une grande confiance en l’efficacité du Saint Esprit et par le souci de reconnaître ce que sont et où sont les hommes et les femmes d’aujourd’hui.

Chers participants à cette messe, ici dans l’Eglise ou chez vous.

Nous sommes invités à suivre le Christ en nous allégeant grâce à la foi. Les lectures bibliques de ce dimanche nous indiquent la voie à suivre.

Moïse conduit le peuple de Dieu de la captivité en Egypte vers la liberté – mais le chemin à travers le désert est ardu et pénible, le futur incertain. Le peuple grogne et cherche à revenir, Moïse, tout seul, est dépassé et sollicite l’aide de Dieu. Dans le livre des Nombres, nous lisons : « Le Seigneur descendit dans la nuée pour s’entretenir avec Moïse. Il prit une part de l’esprit qui reposait sur celui-ci, et le mit sur les septante anciens du peuple. Or, deux hommes étaient restés dans le camp ; l’un s’appelait Eldad, et l’autre Médad. L’esprit reposa sur eux ; bien que n’étant pas venus à la tente de la Rencontre, ils comptaient parmi les anciens qui avaient été choisis, et c’est dans le camp qu’ils se mirent à prophétiser. »

L’Esprit va où il veut, il se diffuse aussi auprès des autres. Dans le Nouveau Testament, le Christ partage les dons de l’Esprit sur toutes celles et tous ceux qui sont prêts à le recevoir. Le Concile Vatican II compare l’Eglise avec le peuple de Dieu cheminant à travers le temps. Comme pasteurs du peuple, puissions-nous reconnaître, encourager et rendre fructueux, au service de l’Eglise, les appels et les dons de l’Esprit qui sont offerts aux hommes. La nouvelle évangélisation suppose avant tout d’ouvrir les cœurs et les oreilles à la Parole de Dieu et de redécouvrir la communauté chrétienne remplie de l’Esprit.

Dans la lettre de Jacques, la communauté est confrontée à une autre forme de captivité : l’enfermement dans les choses de ce monde, dans le bien-être et dans les possessions. Les hommes qui profitent de la vie et du monde sont exhortés à ne pas perdre des yeux la richesse plus profonde de la vie. Beaucoup d’hommes aujourd’hui sont en quête de valeurs intérieures. Qui laisse sa vie se transformer par l’amour du Christ, sait que le Fils de l’homme lui demandera au moment du jugement comment nous avons pris soin des plus pauvres, des plus méprisés parmi nos frères et sœurs. C’est ainsi que nous est indiqué, de manière très claire, la place de l’Eglise dans la société actuelle. C’est pourquoi nous sommes très reconnaissants pour chaque engagement des chrétiens en faveur des plus pauvres et avant tout pour les causes pour lesquelles le Pape Benoît XVI ne cesse de nous interpeller en matière de paix, de liberté et de justice.

Comme troisième impulsion, tirée de l’Evangile de Marc, Jésus est en opposition avec le mal, l’ennemi, mais il ne connaît aucun fanatisme quand il s’agit de l’humain. La parole de sagesse : « Celui qui n’est pas contre nous est avec nous » nous ouvre aujourd’hui à une attitude d’ouverture afin d’aller vers toutes les femmes et tous les hommes de notre temps, d’aller les chercher là où ils sont, de les accompagner dans une bonne communauté et les conduire sur le chemin vers le Christ qui dit de lui-même : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. »

Prions aujourd’hui pour obtenir cet amour libérateur, l’amour du Christ et du prochain qui offre courage et confiance contre toutes les désespérances et contre toutes les résignations.

Adaptation en français : Evelyne Oberson, CCRT/RTS»

Messe des Nations

Lectures bibliques : Nombres 11, 25-29; Jacques 5, 1-6; marc 9, 38-48

Homélie du 23 septembre 2012

Prédicateur : Pasteur Pierre Wyss
Date : 23 septembre 2012
Lieu : Temple de Delémont
Type : radio

Avec « Notes d’Equinoxe », ce week-end, ici à Delémont, est placé sous le signe de l’universalité de la musique. Alors, pas besoin d’aller cherche trop loin le thématique de cette prédication, – c’est du tout cuit ! Je vous invite donc à nous saisir de cette notion d’universalité. « Universel », un mot que nous retrouvons d’ailleurs, tout à l’ heure, dans notre liturgie, lorsque nous réciterons le Credo : « Nous croyons la sainte Eglise universelle », comme le disent les Réformés, « Nous croyons la sainte Eglise catholique » comme le disent les catholiques. Cette petite différence terminologique vaut la peine d’être clarifiée, d’autant plus dans le cadre de ce culte œcuménique. En Grec, langue originale du Credo, « universel » se dit « katholikos », adjectif que l’Eglise catholique a repris tel quel, alors que les Réformés ont simplement traduit ce terme par « universel », pour les francophones du moins !

Ceci dit, je vous propose, dans une première phase, à réfléchir un peu et de manière globale à ce terme « universel » avant de resserrer notre propos sur la manière dont Jésus envisage l’universalité de la foi, à travers le texte de l’Evangile de Matthieu que nous avons entendu tout à l’ heure. Vous verrez, c’est plutôt décapant !

Commençons donc par les généralités ! On le sait, ce qui fait la beauté de la création, c’est la diversité, diversité du monde minéral, diversité du monde végétal, diversité du monde animal, diversité ethnique dans l’humanité. Que le monde serait terne et ennuyeux, s’il n’y avait qu’une sorte de pierre, de végétaux et d’animaux. Cela pourrait fonctionner mais serait terriblement ennuyeux. Non ! l’œuvre créatrice de Dieu a visé la diversité, les nuances, l’altérité. C’est cela qui fait le charme et la beauté de la création.

Mais le fil rouge qui traverse cette heureuse diversité, c’est précisément l’universalité. Et l’universalité, c’est ce lien profond qui fait que ce multiples éléments si divers ne sont pas isolés et absolument étrangers les uns par rapport aux autres. Eh oui ! La recherche de l’universalité est une manière de dire :

« Je ne veux pas être seul dans et avec ce que je suis ». J’ai besoin d’être en lien avec tout ce qui m’entoure. Et pour que ce lien puisse s’établir, il faut que je trouve quelque chose de moi-même dans l’autre et vice versa. C’est la condition minimale de toute possibilité de communiquer. Incroyable, – l’exemple est peut-être exagéré mais cela joue même avec un bloc de calcaire. Eh oui ! un atome de carbone de ce bloc de calcaire est exactement le même qu’un atome de carbone de mon corps. C’est déjà un début dans une relation même si cette relation avec un bloc de calcaire ne mène pas très loin ! Mais universalité de la matière tout de même …

Sur le plan humain, nous sommes souvent confrontés à des situations dans lesquelles, a priori, tout nous sépare : l’ethnie, la langue, la culture, la religion, la cuisine. Je peux bien sûr mettre en avant toutes ces différences et ainsi ériger un mur de la non-communication. Ou alors, plus positivement, je peux essayer de traverser ces séparations et chercher chez cet autre si différent, ce que nous avons de commun. Cela n’est rien d’autre que la de bienheureuse quête de l’universalité. Je le répète la quête de l’universalité est une manière de dire : « Je ne veux pas être seul dans et avec ce que je suis », besoin fondamental d’avoir un vis-à-vis, un répondant.

Ne pas être seul dans ce que je suis… Voilà peut-être ce qui pousse les astrophysiciens à aller voir inlassablement, aussi loin qu’ils le peuvent, s’il n’y aurait pas de vie sur un autre planète. La vie biologique, n’est-elle que le propre de notre petite planète perdue dans l’immensité de l’univers ou est-elle un phénomène universel ? On attend toujours la réponse.

Arrivés à ce point, nous pouvons affirmer que la conscience et la recherche de l’universalité est une sagesse, une démarche bonne en soi, quelque chose en phase avec nos convictions religieuses, dans le sens où elle vise à maintenir et établir des relations qui s’inscrivent dans l’amour, dans le meilleur des cas.

Mais hélas, comme une pièce de monnaie a toujours deux faces, la sagesse de l’universalité a aussi son revers. L’universalité devient perverse quand elle devient pensée unique, totalitarisme ou mondialisation économique. Et cette perversion ne touche pas seulement le monde politico-économique mais aussi la religion en général et notre christianisme lui aussi. Désolé de devoir le dire mais la religion chrétienne n’échappe pas à la tentation de la pensée totalitaire ! Dès qu’une église, dès qu’une communauté chrétienne se déclare seule dépositaire de la vraie foi chrétienne et du Saint-Esprit, cette église n’est plus universelle mais totalitaire. Qui aurait envie de dire : « Je crois la sainte église totalitaire » ?

Frères et sœurs ! A partir de là, je vous invite maintenant à observer comment le Christ profile l’universalité de la foi.

Voici donc, cet officier romain qui pénètre le cercle des auditeurs juifs de Jésus pour lui demander de guérir son serviteur malade. Nous sommes tellement habitués aux textes bibliques que bien souvent nous ne voyons plus la tension interne de ce texte.

Pour bien visualiser la tension qu’il y a dans notre texte, c’est un peu comme si lors de la dernière guerre, un officier SS était entré dans une synagogue pour aller consulter un rabbin ! Bref ! Cet officier réunit tout en lui tout ce qu’il faut pour ne pas aller vers le Christ :

  • Un païen polythéiste qui eu égard à sa fonction de chef militaire romain doit sacrifier aux dieux de la guerre
  • Un chef des troupes d’occupation de l’ancien Israël
  • un paria haïssable tant le plan politique que religieux.

D’ailleurs, Jésus lui-même dit son étonnement en le voyant s’approcher pour lui demander une faveur : « Quoi ? Toi, tu viens me demander une guérison » ! Et cet officier est loin d’être niais se met à argumenter. Notez bien qu’il ne dit pas à Jésus : « Oui, je sais, je ne suis qu’un pauvre païen, oppresseur de ton peuple. Mais je suis prêt à changer, prêt à te suivre, à me faire baptiser, à demander ma carte de membre… » Rien de tout cela. Chose remarquable, l’officier garde sa ligne et va puiser ses arguments dans sa propre expérience de militaire. Cet homme a l’habitude de donner des ordres et aussi l’habitude de voir ses ordres exécutés.

Conclusion : Par expérience, cet homme a une claire conscience de l’efficacité de la parole, une parole qui n’est pas langue de bois ou bla-bla mais une parole efficiente, efficace. « Alors, toi Jésus, de ton côté, dis une seule parole et mon serviteur sera guéri » !

Frère et sœurs, c’est maintenant le moment du renversement : Jésus reçoit cinq sur cinq les arguments et la demande de l’officier païen, arguments de cet homme qui croit à l’efficacité de la parole… celle de Jésus, en l’occurrence.

C’est maintenant aussi que Jésus va jeter le gros pavé de l’universalité dans la mare des particularités religieuses. « Amen, je vous le déclare, je n’ai jamais vu une aussi grande foi en Israël » ! Dire cela, c’est déjà beaucoup, une vraie provocation. Mais Jésus pousse encore le bouchon un peu plus loin en déclarant qu’un homme tel que celui-ci devancera les fils d’Israël devant Dieu !

Evidemment, en entendant cela, les chrétiens que nous sommes, se donnent du coude et rigolent puisque ce sont de nouveau les Juifs qui en prennent pour leur grade ! Vision commode, facile et simpliste parce que la translation est vite faite si l’on ne veut pas neutraliser ce texte mais y entendre une parole pour nous. Voilà ce que nous avons à entendre aujourd’hui : Face au dernier paria religieux, entendre le Christ nous dire : « Amen, je vous le dis, je n’ai jamais vu une si grande foi dans vos églises, toutes dénominations comprises » !

Ce passage de l’Evangile nous montre, à l’évidence, que l’universalité de l’Eglise ou des églises ne se joue pas sur le terrain de nos compromis institutionnels, de notre reconnaissance ou non reconnaissance réciproques. L’universalité de foi se joue exclusivement dans notre face à face avec le Christ en dépit de qui nous sommes et d’où nous venons. Et si nous redoutons ce face à face avec le Christ à cause de ce que nous sommes, pensons au pedigree de l’officier romain ! Nous avons encore de la marge, me semble-t-il.

Amen

Textes bibliques : Sophonie 3,12-20 ; Galates 3, 26-29 ; Matthieu 8, 5-13 (référence)