Homélie du 04 décembre 2011

Prédicateur : Chanoine Claude Ducarroz
Date : 04 décembre 2011
Lieu : Institut Sainte-Ursule, Fribourg
Type : radio

2e dimanche de l’Avent

Un petit conseil gratuit pour votre mode d’hiver : une robe en poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins. Et voici pour le menu de fête : un plat de sauterelles et du miel sauvage. Bon appétit !

La recette n’est pas de moi, mais de Jean-Baptiste dans l’évangile de ce dimanche.

Après avoir annoncé en une courte phrase « la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu », l’évangéliste Marc pointe aussitôt sur Jean le Baptiste, le précurseur du Seigneur.

C’est pourtant cette première phrase, très brève, qu’il nous faut d’abord méditer. Pour Marc, c’est un commencement, comme au livre de la Genèse, un commencement qui conditionne tout le reste. Il y a vraiment du nouveau, du neuf, de l’originel. Et c’est une bonne nouvelle, de quoi réjouir le cœur, dilater l’esprit et même apaiser le corps. Car ce n’est pas une belle idée, même pas une déclaration d’amour. C’est quelqu’un, de chair, de cœur et d’esprit : Jésus de Nazareth, le Christ, donc le Messie et en même temps le Fils de Dieu.

Durant ce temps d’Avent, nous ne pouvons pas faire comme si nous ne savions pas déjà qui est au cœur cette Bonne Nouvelle.

Certes, il nous est proposé de re-parcourir l’itinéraire du peuple hébreu en espérance du Messie puisque Marc mélange aussitôt des citations de l’Exode et des prophètes Malachie et Isaïe. Certes, il nous faut nous laisser entraîner par Jean-Baptiste depuis le désert jusqu’au bord du Jourdain et entrer dans la dynamique exigeante d’une véritable conversion, en reconnaissant nos péchés.

Certes la simplicité de vie, la pauvreté des moyens et la frugalité des plaisirs entrent dans cette phase de préparation intérieure, tout le contraire de ce que nous proposent les pubs matérialistes qui nous envahissent et nous suffoquent.

Mais si l’Avent est en effet le temps d’une espérance, nous savons déjà en qui nous avons mis notre espérance. Celui que nous attendons est déjà venu, nous n’ignorons pas entièrement celui qui vient. Jean-Baptiste, qui attendait le Messie en même temps qu’il voyait le Christ venir à lui pour le baptême, pouvait déjà s’écrier : « Voici venir derrière moi celui qui est plus grand que moi. Moi, je vous ai baptisés dans l’eau ; lui vous baptisera dans l’Esprit-Saint ».

Telle est la spiritualité un brin paradoxale de ce temps de l’Avent : nous ne pouvons pas faire semblant d’attendre un inconnu, un anonyme, un absent. Baptisés dans l’eau et l’Esprit, nous sommes à la fois des enfants de Noël et des fils et filles de Pâque. Nous nous souvenons de sa venue, dans le sein d’une humble servante et dans la misère de la crèche. Mais nous vivons actuellement de cet Esprit qu’il nous a donné en abondance dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, en attendant son retour dans la gloire.

Alors quel devrait être notre « état d’Esprit » durant ces semaines d’Avent ?

* La conversion, sur laquelle insiste tellement Jean-Baptiste, car nous n’en finirons jamais de nous préparer à recevoir en nous, toujours plus profondément, toujours plus intimement, celui qui est déjà venu et qui vient encore, à travers ses visites intérieures, lui qui frappe sans cesse à la porte de notre cœur, attendant patiemment que nous l’invitions librement à entrer pour partager le repas de fête avec nous.

* La conversion personnelle, certes, mais aussi l’évangélisation. Car si Jean-Baptiste eut un rôle important à jouer auprès du peuple en attente, alors que Jésus était pourtant déjà au milieu des siens, c’est que Jésus comptait sur lui pour « préparer à travers le désert le chemin du Seigneur, tracer dans les terres arides une route aplanie pour notre Dieu. » Les Jean-Baptiste d’aujourd’hui, c’est nous, qui que nous soyons. Indignes de nous courber pour défaire la courroie des sandales de Jésus ? Jean-Baptiste le premier en avait conscience. Mais ça ne l’a pas empêché d’annoncer la Bonne Nouvelle du Messie et même de baptiser, y compris Jésus lui-même. Il savait qu’il avait à diminuer pour que Jésus grandisse, mais il n’a pas dé-missionné de sa mission : être le porte-voix du Seigneur Jésus, y compris en conduisant ses propres disciples vers lui. Exactement ce que sont appelés à faire les chrétiens dans ce monde où tant d’êtres humains ne connaissent pas encore leur Seigneur… ou l’ont déjà oublié.

*Enfin, l’apôtre Pierre nous rappelle que le chrétien est toujours en attente d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle, où résidera la justice. Nous savons que nous ne pouvons pas les réaliser pleinement ici-bas. N’empêche que nous pouvons et nous devons les préparer en rendant notre histoire humaine justement un peu plus humaine. Tous les engagements sociaux, politiques, économiques, culturels, écologiques qui vont dans le sens d’une plus grande fraternité sur cette terre déjà ont quelque chose à voir et à faire avec notre rôle de Jean-Baptiste et avec l’attente du monde nouveau dans le Royaume de Dieu.

L’Avent n’est pas le paradis des boutiques, mais le tremplin du Royaume de Dieu.»

Lectures bibliques : Isaïe, 40, 1-11; 2 Pierre 3, 8-14; Marc 1, 1-8

Homélie du 27 novembre 2011

Prédicateur : Chanoine Claude Ducarroz
Date : 27 novembre 2011
Lieu : Institut Sainte-Ursule, Fribourg
Type : radio

1er Avent

Vous connaissez. La petite lampe bleutée dans la chambre d’hôpital. On l’appelle « la veilleuse ». Elle éclaire assez pour chasser les angoissantes ténèbres de la nuit. Elle est aussi assez humble pour ne pas empêcher de dormir en paix.

Mais la veilleuse – la vraie -, c’est une personne, l’infirmière de la nuit, celle qu’on peut appeler à tout moment en cas de malaise ou de problème. Elle arrive, elle est là : ça va déjà mieux, n’est-ce pas ?

Dans l’évangile de ce premier dimanche de l’Avent, Jésus nous invite quatre fois à veiller. L’évangéliste Marc se place dans la perspective du retour du Seigneur, dont personne ne connaît ni le jour ni l’heure. Et les communautés chrétiennes auxquelles il s’adressait estimaient probablement que ce moment était proche, peut-être même imminent.

Une leçon demeure, quelle que soit la montre de notre histoire : le chrétien est un veilleur. Pas dans la panique anxieuse, mais dans la confiance sereine. Oui, parce qu’il sait d’abord que quelqu’un veille sur lui, jour et nuit, par amour.

Le grand veilleur, le premier, c’est Dieu lui-même. Et il veille sur nous, sur chacun de nous, fidèlement, amoureusement.

Il a veillé sur Israël tout au long de sa marche à travers l’immense désert (Cf. Deutéronome 2,7). « Tu as veillé sur mon souffle », dit Job au milieu de ses épreuves (10,12). Le psaume 66 étend la vigilance de Dieu à toute l’humanité : « Les yeux sur les nations, Dieu veille. » Psaume 66,7.

Oui, parce que nous sommes veillés par le Dieu d’amour, nous pouvons veiller à notre tour dans l’attente de sa venue. Nous sommes au chaud dans le nid de sa tendresse, selon cette magnifique profession de foi de Moïse juste avant sa mort : « Dieu est comme l’aigle qui veille sur sa couvée. Il plane au dessus de ses petits. Il déploie ses ailes et les porte sur son pennage. » Dt 32,11.

Alors notre veille devient une espérance, tout le contraire de la peur. Veiller, ce n’est plus une mauvaise insomnie, quand l’inquiétude nous empêche de fermer les yeux. Veiller, c’est savoir que quelqu’un est toujours là, vigilant, attentionné. Il vient toujours au moindre appel parce qu’il nous connaît et nous aime. Il fera tout pour nous sauver. Il nous donne les signes de sa proche venue, comme ces bruits apaisants dans le couloir quand s’approche la veilleuse.

L’Avent, c’est le temps de sa venue. Il est en route vers nous, le Sauveur du monde. Ecoute ! N’entends-tu pas ses pas dans le silence ? On appelle cela la méditation de sa parole. Tu sonnes à la porte de son cœur : donc tu pries. Ne perçois-tu pas l’écho de son approche ? L’Esprit remue en toi, avec ses désirs de bonté, la force de pardonner, la bienheureuse démangeaison de rendre service, la joie de faire des heureux autour de toi.

Et puis regarde : il vient, d’une certaine manière il est déjà là, puisque la table est mise. Il y a un couvert exprès pour toi. Il y a le pain, il y a le vin. Il y a une famille pour partager le repas: l’Eglise. Prends, mange : c’est moi, dit Jésus, c’est déjà moi, celui qui est, qui était et qui vient.

Tu es veillé. Pas surveillé comme le ferait un policier qui guette l’automobiliste en possible infraction. Non ! Tu es veillé par l’Amour majuscule, comme l’enfant dans son berceau, comme le malade dans son lit, comme la fiancée par celui qui l’aime, tendrement.

Et après, me direz-vous ? Il te reste une chose à faire : devenir toi-même veilleur, un veilleur pour d’autres. Car nul n’est autant veillé par Dieu son Père que celui qui devient un frère veilleur, une sœur veilleuse pour quelqu’un d’autre qui en a besoin, surtout en ce temps d’Avent.

L’apôtre Paul nous a dit que dans le Christ, « nous avons reçu toutes sortes de richesses, qu’aucun don spirituel ne nous manque, à nous qui attendons de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ » (I Co 1,5 et 7).

Veillé, veilleurs, nous veillons sur les autres, avec la délicatesse de la charité, celle qui s’exprime, comme Marie, en services, en visites, en attention aux plus pauvres et malheureux. Celle qui s’engage aussi dans les combats pacifiques pour une société plus juste, plus fraternelle, plus humaine en somme.

Veiller avec le Christ, c’est le contraire de sommeiller dans son confort égoïste, dans sa bonne conscience narcotique, dans sa richesse matérielle ou culturelle.

Veiller, c’est faire comme Jésus maintenant à cette eucharistie : dresser la table, faire de la place aux autres, inviter largement, partager l’avoir et surtout l’être, et finalement expérimenter ce bonheur : « Heureux les invités au repas du Seigneur. »»

Lectures bibliques : Isaïe, 63, 16-19; 64, 2-7; 1 Corinthiens 1, 3-9; Marc 13, 33-37

Homélie du 20 novembre 2011

Prédicateur : Mgr Joseph Roduit
Date : 20 novembre 2011
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

Fête du Christ, Roi de l’univers

Un Règne, de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix.

Bien chers frères et sœurs,

Chères auditrices, chers auditeurs,

Dans une chanson sur la tendresse, l’acteur Bourvil chantait : « Des princes et des princesses, il n’y a pas beaucoup. Non, non, non, il n’y en a pas beaucoup…. » On peut dire autant des rois ou des reines terrestres. Dès lors, est-il opportun de célébrer le Christ comme un Roi ?

Il importe ici de préciser qu’il s’agit bien du Royaume des cieux. Parmi les quatre évangélistes, Matthieu est bien celui qui parle le plus de royaume des cieux. Et il est le seul à présenter le Jugement dernier comme un tribunal royal.

Combien de tympans de cathédrales n’ont-ils pas représenté ce Jugement dernier dans leurs sculptures romanes et surtout gothiques! Aujourd’hui on ne voit guère d’artistes sculptant ou peignant une telle scène ! Ne risque-t-on pas dès lors d’oublier ce texte magistral de saint Matthieu et que le moyen âge gardait sous ses yeux ?

La séparation des brebis et des chèvres

Pourquoi Jésus prend-il comme exemple la séparation des brebis et des chèvres ? Un berger des déserts d’Israël, aujourd’hui encore, sépare les brebis des chèvres dans deux enclos différents, car les chèvres sont plus agitées et dérangent les moutons plus calmes durant la nuit.

Dès lors, Jésus va exploiter cette comparaison pour les humains. Il ne laisse pas de place pour le centre. Ou bien on est avec les élus et c’est le bonheur éternel ou bien on est réprouvé et c’est la damnation éternelle. Mais le jugement porte essentiellement sur l’amour du prochain, en commençant par les plus démunis.

La double interrogation

Le texte est bâti sur un parallélisme entre ceux qui ont fait le bien et ceux qui ne l’ont pas fait. Les questions sont claires et concrètes et gardent toute leur actualité aujourd’hui comme alors.

Les affamés et les assoiffés

A l’heure où on rappelle souvent que des millions de personnes, et surtout d’enfants, meurent de faim, à l’heure où on rappelle que l’exploitation abusive de l’eau prive des populations entières d’eau potable, ces textes interpellent fortement autant les états que les multinationales, les riches que les pauvres.

Dans notre Eglise, combien de fois les papes n’ont-ils pas écrit des textes qui sonnent comme des appels au secours des affamés et des assoiffés ! Notre monde qui ne parle que de croissance entendra-t-il ces appels, à la solidarité plus qu’au profit, au partage plus qu’au bénéfice, à la saine gestion plutôt qu’à l’exploitation des pays pauvres ?

Les malades et les prisonniers.

Et il n’y a pas que les affamés et les assoiffés. Jésus pose aussi la question des malades et des prisonniers.

Dieu merci, dans nos pays, les soins, – fort coûteux par ailleurs,- sont pris en charge par les institutions et prodigués avec attention. Mais qu’en est-il des pays moins favorisés ? De merveilleuses institutions médicales et sanitaires opèrent sur place et il importe de les aider.

Combien de prisonniers le sont aussi injustement par des gouvernements tout aussi injustes ! Là aussi on peut aider des institutions attentives à ces questions et qui parviennent à visiter des prisons, à diminuer la torture et même à libérer des prisonniers. Une carte signée peut libérer un prisonnier. Même une simple visite aux malades que chacun de nous peut faire, c’est déjà un geste bienfaisant. Une simple visite peut aussi soulager : le patient se sentira moins seul.

Les étrangers

Enfin, Jésus rappelle aussi le sort des étrangers. Combien de détresses à ce point de vue ! Les solutions de xénophobie qui se manifestent en Suisse comme ailleurs ne sont pas évangéliques.

Certes des lois sont nécessaires pour endiguer les flots de réfugiés, mais cela ne devrait pas empêcher d’être humains. Je connais personnellement des cas où l’application des lois suisses tiennent des méthodes fort réprouvées depuis la dernière guerre. Des policiers eux-mêmes sont mal à l’aise de devoir agir violemment tôt le matin et opérer de telles arrestations pour la simple raison qu’il s’agit d’étrangers !

L’aide internationale que nos gouvernements soustraient aux œuvres d’entraide sont autant de réfugiés économiques que l’on force à quitter leur propre pays devenu trop pauvre par des gouvernements injustes soutenus par des exploitations minières ou autres. Aujourd’hui même, le pape Benoît XVI interpelle depuis le Bénin où il adresse un message aux Africains.

Prédication, péroraison ?

Vous me direz qu’il n’est pas difficile de pérorer du haut de la chaire et que les problèmes sont bien plus complexes que leur simple énoncé. J’en conviens, mais je suis vivement interpellé par l’évangile et les textes de ce jour me dérangent. Je me dois cependant d’être la voix des sans voix, je dois être le cri muet de tant de pauvres.

Conclusion

Nous célébrons aujourd’hui le Christ, Roi de l’Univers. Son royaume est loin d’être établi dans nos cœurs et dans les réalités concrètes de notre monde. Aussi, dans notre prière, nous demanderons au Seigneur, dans la Préface tout à l’heure, d’établir une règne de vie et de vérité, de grâce et de sainteté, un règne d’amour de justice et de paix.

Ce règne ne viendra pas sans nous car Jésus s’est identifié aux plus petits de ses frères. Et c’est dans le cœur du pauvre, de l’affamé, du malade, du prisonnier et de l’étranger qu’il nous attend. Ne passons pas sans le voir ! Amen.»

Lectures bibliques : Ezékiel 34, 11-17; 1 Corinthiens 15, 20-28; Matthieu 25, 31-46

 

Homélie du 13 novembre 2011

Prédicateur : Abbé Olivier Jelen
Date : 13 novembre 2011
Lieu : Eglise Sts-Pierre-et-Paul, Meinier, GE
Type : radio

33e dimanche du temps ordinaire

L’homélie ci-dessous est celle qui était prévue le 13 novembre. En raison d’un problème technique et la non-diffusion de la messe, elle n’a pas été prononcée ce jour-là.

Chers frères et sœurs en Christ ou, bien aimés du Seigneur,

Nous nous trouvons ce dimanche devant des textes difficiles, ardus, des textes qui ne sont pas tendre avec notre destinée, avec l’homme. Oui, ces textes se trouvent bien loin de l’image d’Epinal d’un Christ, Bon berger, doucereux, aux yeux bleus, accueillant toutes ses brebis, les prenant et les serrant dans ses bras l’une après l’autre.

Dans notre passage de la lettre aux Thessaloniciens, lettre écrite par Timothée, qui l’a adressée à son maître saint Paul, l’auteur évoque la question délicate de la parousie soit de l’avènement du Seigneur. Ce texte révèle très clairement le couple antithétique de la lumière et des ténèbres, de la vigilance et de la paresse. Timothée va même jusqu’à parler de « catastrophe » : je cite : « C’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux ». Comme dans le livre d’Amos ou de Jérémie, il y un réel affrontement entre les fils de la lumière et les fils des ténèbres. Il y a en fait opposition entre le monde des justes et celui des impies. Enfin lorsqu’un homme, fils de la nuit, se convertit pour devenir fils de la lumière, il se prépare au Jour, avec un grand J, tant attendu de l’arrivée du Seigneur.

Dans notre passage d’évangile, dans notre parabole dit parabole des talents, commun également avec saint Luc, le contexte général n’est guère plus rassurant. On y pointe du doigt la situation ambigüe de travailleurs, dont certains ont peur de leurs employeurs. « Seigneur, je savais que tu es un homme dur » dit notre texte « J’ai eu peur ». Et puis enfin afin de noircir définitivement notre tableau : La fin de notre évangile, c’est la condamnation claire et nette, sans appel, du serviteur inutile : « Jetez-le dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents ».

Oui, tous ces textes qui nous préparent à une nouvelle période liturgique, celle de l’Avent, ce sont des textes qu’on peut qualifier d’intermédiaires, nous rappelant que trop bien, la difficulté de nombreux de nos contemporains à aller vers la lumière. Trop nombreuses sont les personnes que nous connaissons qui n’osent pas franchir le pas vers la vraie liberté. La foi ? « Mais à quoi ça sert » s’exclament-elles ? L’église, l’institution, « j’en ai peur » diront d’autres, « elle ne veut que nous endoctriner » ? Se définir comme catholique, comme croyant, cela peut-il encore être crédible en ce XXI° siècle ? La foi est-elle encore à la mode, est-elle encore, dit dans le langage des jeunes, in ? Notre passage du jour, nous met en garde : « Ne restons pas endormis comme les autres ». Et puis un peu plus loin « soyons vigilants et restons sobres ».

Oui, quand je regarde certains programmes de la télévision, et certains de ces jeux télévisés, je me pose la question de savoir si je n’assiste pas là à un endormissement général de la population. Un peu comme à l’époque des Romains où l’empereur offrait du pain et des jeux à sa population pour que celle-ci ne se rebelle pas. Ces sitcoms, ces séries télévisées qui n’en finissent jamais et qui nous viennent en grande partie des Etats-Unis, n’est-ce pas là que se trouve le véritable et seul opium du peuple, tant décrié par un certain Karl Marx ? « Le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit » n’est-ce pas la définition même de ce que vivent beaucoup de ceux qui justement ont déserté l’église, n’ont plus de repères, ont gaspillé tout leur talent en achat éphémère.

Oui, ne nous laissons pas prendre par la paresse, l’individualisme et le chacun pour soi contre tous. Soyons comme croyants des éclaireurs, des éveilleurs de sens. Sachons être optimistes, sûr que le sel donne du goût au pain, sûr que la petite bougie saura éclairer une grande salle. La parole de Dieu, les talents que Dieu nous offre, notamment celui de croire, celui de pouvoir prononcer le Credo que nous avons hérité des premiers croyants, sont des trésors inestimables que nous ne pouvons garder égoïstement que pour nous-mêmes. Dieu a risqué sa Parole, même son Fils, comme un banquier sa principale mise. Dieu a tout misé sur l’Homme, Il n’a pas voulu thésauriser sa parole. Il a voulu offrir sa Parole à la responsabilité de tous afin que tous puissent la gérer. Le dernier serviteur, refusant maladivement toute forme de risque, a choisi en réalité une sécurité trompeuse. Or nous le savons, une richesse qu’on n’investit pas, se dévalue très rapidement ! Qui ne multiplie pas les dons reçus, les dilapide ! Enfin afin d’être encore plus pertinent, plus perspicace, qui « enterre » son talent, le don de Dieu qu’il a reçu, par peur de le compromettre, s’enterre lui-même et opte pour la mort…

Tout dernièrement une étude scientifique a démontré que dans la société civile, ce ne sont que 5% de la population totale qui prennent des initiatives. Les autres, soit les 95%, la masse, ne font que suivre. Le baptisé d’aujourd’hui encore plus que le citoyen lambda, le citoyen électeur se trouve certainement de plus en plus dans ces 5 %. Mais il se trouve aussi devant un choix crucial. Soit celui de faire un peu comme tout le monde, de ne pas pratiquer, de parler peu de sa religion, ou de pratiquer, peut-être en silence, chez lui. « Ma foi » disent ces personnes « ne vous regarde pas, cher monsieur ». Soit au contraire, et c’est un peu l’initiative bienheureuse du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, le baptisé n’aura pas peur d’afficher très clairement sa foi, sa croyance en invitant par exemple ces voisins à découvrir la Parole de Dieu en groupe chez lui. En Suisse-Romande, il n’est pourtant pas facile d’ouvrir sa porte, même à ses voisins les plus proches. Ce baptisé saura également de temps en temps se joindre à la prière dominicale en communauté. Les chrétiens en effet, encore plus en Europe qu’ailleurs en ce XXI° siècle, n’ont plus pour fonction de se diluer dans la masse. S’ils ont reçu des talents, notre lecture en cite quelques-uns, la fidélité, la persévérance, l’ingéniosité, l’optimisme, ils se doivent de les revendiquer, de les mettre à profit et de les utiliser.

En conclusion, demandons au Seigneur de faire partie de ses éveilleurs, de ses porteurs de sens dans notre monde en perte de valeurs. Demandons au Seigneur qu’Il nous donne la force, l’énergie pour que, conscients des talents, des dons reçus par Lui, nous sachions convaincre les autres, nos proches, nos voisins, du message dynamisant du Christ. Un message qui sait nous mettre debout, nous donner confiance et espérance et, qui nous confère une véritable dignité d’homme et de femme de l’avenir. Amen

Lectures bibliques : Proverbes 31, 10-31; 1 Thessaloniciens 5, 1-6; Matthieu 25, 14-30

Homélie du 13 novembre 2011

Prédicateur : Abbé Marc Donzé
Date : 13 novembre 2011
Lieu : Eglise Saint-Maurice, Ursy
Type : tv

Dimanche des peuples

Un petit garçon est venu me voir tout à l’heure
Avec des crayons et du papier
Il m’a dit : je veux dessiner un homme en couleur
Dis-moi comment le colorier

Ces paroles, vous les avez peut-être reconnues, appartiennent à une chanson d’Hugues Aufray intitulée « Les crayons de couleur ». Elle se poursuit ainsi :

Je voudrais qu’il soit pareil à moi quand je serai grand
Libre, très fort et heureux
Faut-il le peindre en bleu, en noir ou en blanc
Pour qu’il soit comme je le veux ?

Il est bien, ce petit garçon. Dans sa tête et dans son cœur, il a reçu quelques dons essentiels. Il porte un regard attentif sur les hommes. Il souhaite que tous aient la même possibilité de grandir. Il aspire à la liberté, à la force, au bonheur pour tous. Si ces dons deviennent opérationnels, si cet enfant se bat pour que ses beaux désirs se réalisent, ce sera magnifique. Ses dons seront alors des talents efficaces.

Ce petit garçon me fait penser à la parabole des talents que nous venons d’entendre. Jésus prend appui sur une réalité très concrète des hommes de son temps pour nous ouvrir des chemins de vie.

Au temps de Jésus, un talent, c’est de l’argent, et même beaucoup d’argent. Cet argent est confié à des personnes, pour qu’il tourne, pour qu’il permette des réalisations, pour qu’il fructifie. Jésus, c’est évident, choisit avec soin son exemple. Car tout le monde se sent concerné par l’argent et par sa gestion. Tout le monde peut comprendre que, s’il reçoit une fortune, une propriété, une usine, il est investi d’une responsabilité pour que cela prospère, dans la justice et pour le bien de tous. Tout le monde, sauf quelques-uns, comme le dit la parabole.

Mais justement, c’est une parabole. L’argent représente les talents, les dons, les capacités que j’ai reçus et que je suis appelé à faire fructifier, pas seulement pour moi, mais pour le bien de tous. Simple à comprendre. Et les deux premiers protagonistes de la parabole, celui qui a reçu cinq talents et celui qui en a reçu deux, l’ont bien compris. Et le troisième alors, quelle est son erreur ?

Il s’est trompé sur Dieu. Il en fait même un portrait assez offensant. « Maître (dans la parabole, le maître représente Dieu), je savais que tu es un homme dur ; tu moissonnes là où tu n’as pas semé ; tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur… ». Dieu, le menaçant, l’accapareur, le profiteur esclavagiste : autant se mettre aux abris ! Autant se cacher, et les talents avec !

Mais l’Evangile nous dit tout autre chose sur Dieu. Il est Vie, il est Don, il est Amour. Tout ce que j’ai, je le reçois de lui. Et il ne me traite pas comme un objet ou comme un bébé. Il me confie des responsabilités ; il me prend au sérieux ; il me donne une part de la gestion du monde pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création. Pour reprendre les termes de la parabole, c’est lui qui donne les talents, pour que j’en fasse avec lui une belle œuvre. Donc, attention à porter sur Dieu un regard juste… Et attention à porter les responsabilités qu’il me confie, à la mesure des talents qu’il me donne, parce qu’il compte sur moi.

Mais il n’y a pas que l’erreur sur Dieu. Il y a aussi l’erreur sur les responsabilités que chacun est appelé à porter parmi les hommes et au service des hommes. Le refrain de la chanson d’Hugues Aufray le dit très bien :

Si tu le peins en bleu, fils
Il ne te ressemblera guère
Si tu le peins en rouge, fils,
On viendra lui voler sa terre
Si tu le peins en jaune, mon fils
Il aura faim toute sa pauvre vie
Si tu le peins en noir, fils
Plus de liberté pour lui.

Le spectacle est inquiétant. Faisons l’impasse sur les petits hommes bleus ou verts ; si l’on excepte les Schtroumpfs, on n’en connaît pas. Mais oui, les Peaux-rouges ont été dépossédés de leurs terres. Oui, les Jaunes ont parfois subi des famines terribles. Oui, des Noirs ont été traînés en esclavage. Oui, l’homme n’a pas toujours été respecté.

En ce jour de fête des peuples, où nous essayons de manifester que nous sommes tous frères et sœurs, que nous soyons noirs, jaunes, rouges ou blancs, que nous soyons siciliens ou polonais, vietnamiens ou rwandais, il faut oser dire que les talents des hommes – et leur argent aussi – n’ont pas toujours servi au respect de chaque personne. Et c’est aussi grave que de se tromper de manière offensante sur Dieu. Il faut oser dire que les grandes ondes spéculatives qui agitent les bourses sont totalement amorales, aveugles sur les conséquences qu’elles peuvent porter sur les hommes. Et que c’est parfaitement inquiétant !

Jésus, à travers la parabole des talents, nous invite à reconnaître tout ce que nous avons reçu. Il nous invite à reconnaître le Dieu de la vie, de la justice, de la liberté, de l’amour. Mais il nous invite aussi – cela va ensemble – à combattre avec tous nos talents, avec tous nos moyens pour que devienne vraiment réalité la liberté, l’égalité, la fraternité : ces beaux mots qui prennent leur source dans l’Evangile.

Mais la vie n’est pas que combat. Elle est fête aussi. Et la fête nous rassemble dans la joie, de quelque peuple que nous venions. Qu’il en soit ainsi dans la fête de la communion à Jésus-Christ. Qu’il en soit ainsi dans toutes les rencontres qui auront lieu à l’occasion de cette fête des peuples.

Afin que le petit garçon sache qu’il peut mêler les couleurs pour dessiner l’homme. Et avoir l’espérance que tous puissent devenir « libres, très forts et heureux ».»

Lectures bibliques : Proverbes 31, 10-31; 1 Thessaloniciens 5, 1-6; Matthieu 25, 14-30

Homélie du 06 novembre 2011

Prédicateur : Abbé Olivier Jelen
Date : 06 novembre 2011
Lieu : Eglise Sts-Pierre-et-Paul, Meinier, GE
Type : radio

32e dimanche du temps ordinaire

Chers frères et sœurs en Christ, chers paroissiens, chers auditeurs de Suisse-Romande et d’ailleurs,

La sagesse. C’est le premier mot, le premier terme de notre lecture de l’Ancien Testament. Et c’est déjà tout un programme. Comment acquérir cette sagesse ? Comment diriger sa vie, ses affaires, ses nombreuses occupations dans un style proche de la sagesse. Bien souvent le monde dans lequel nous vivons, nous paraît fragile et éphémère. Regardez ces indignés dans la rue. Il y en a pas très loin de notre village, ainsi au parc des Bastions à Genève. Et bien, ces indignés ne se lassent pas de dire qu’ils en ont ras-le-bol et qu’ils ne sont pas d’accord avec ce système qui fragilise toujours plus l’être humain, qui déshumanise toujours plus les plus pauvres de nos sociétés… Notre système économique devient de plus en plus caduc, et les élections du mois dernier, soit de la fin octobre en Suisse l’ont bien démontrées aussi, le système politique devenant tout entier chaotique. On est bien loin de la sagesse.

Oui ce que l’on aimerait au plus profond de soi-même c’est un peu plus de sagesse, un peu plus de cette certitude que la Transcendance est bien là, à nos côtés, et qu’Elle ne nous a pas abandonné. Chacun de nous ne souhaiterait-il pas en fin de compte plus de sagesse pour son propre Moi, – pour reprendre le langage freudien -, mais aussi plus de sagesse pour son propre gouvernement, plus de sagesse pour son propre pays voire son continent.

Pourtant nous le savons aussi, sans le Seigneur, sans Lui, nous construisons en vain, comme sur des dunes de sable fin. La sagesse de l’Homme consiste à accepter que Quelqu’un le précède et se trouve à l’origine de tout ce qu’il possède. L’homme est appelé à s’ouvrir à la gratuité de Dieu et à quitter son égoïsme. Car le secret de la sagesse, nous en sommes persuadés, nous les croyants, il réside en Dieu. C’est Dieu, notre Dieu, ce Dieu créateur, ce Dieu Tout Autre, qui est le moteur premier de tout élément de sagesse. Et nous sommes tous invités à calquer notre rythme de vie, notre rythme de pensée, sur celui de Dieu. « La sagesse est resplendissante, elle est inaltérable » dit la Sainte Ecriture. « Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent »

… Quand je me promène dans ces forêts, dans ces campagnes magnifiques de l’automne, je me rends bien compte que dans cette nature, -un tant soit peu domptée par l’Homme, car Rousseau et sa Nouvelle Héloïse n’a qu’à bien se tenir la nature n’étant pas toujours aussi idéale -, et bien cette nature elle sait répondre malgré ces tremblements, ces tsunamis, à cette sagesse de Dieu. Cette petite graine d’un arbre que je découvre sur mon chemin va bel et bien devenir quelques mois plus tard ce arbre qui nourrira de nombreux oiseaux. Cette petite semence qui n’a l’air de rien du tout et que le paysan vient de mettre en terre, et bien elle donnera cette belle fleur qu’est la marguerite. Point de rébellion en elle, point de négation de sa destinée. Cette graine, cette semence répondent simplement, modestement au projet de Dieu sur elles. Cette petite graine, cette minuscule semence, qui paraissaient si démunies, si fragiles, se sont laissées conduire par Dieu. Dans notre évangile, des dix jeunes filles, êtres fragiles et vulnérables, seul cinq vont faire partie des élues. Les autres cinq vont être rejetées, car elles n’ont pas répondu au projet de Dieu sur elles… Les insensés, ce sont justement celles auxquelles il manque la sagesse de prévoir, la sagesse de se poser un instant pour réfléchir…. Etre avisé, c’est ne pas laisser s’épuiser son huile, c’est-à-dire l’huile dans le sens biblique, élément qui évoque l’onction royale, la lumière et la force, et faire fructifier la grâce reçue. C’est se tenir prêt pour la Rencontre, avec un grand R et l’attendre activement. Etre insensé, c’est laisser s’épuiser son énergie, la gaspiller, ne pas la rendre productive. C’est ne pas prévoir la Rencontre, ne pas envisager l’épreuve du temps, de la durée…

Bien trop de jeunes, des jeunes que nous connaissons, sont pris aujourd’hui dans les tourmentes de la consommation. A travers la publicité, bien souvent trompeuse et aguichante, ils se sont laissés prendre au piège du tout, tout de suite et se sont laissés bercés par de fausses illusions de richesse, de bling-bling. Ils n’ont pas appris à construire patiemment. A mettre telle brique, telle pierre, la pierre angulaire, avant de placer le toit. Ces jeunes, mais bien des quadra voir quinquagénaires en font partie, se sont précipités et ont usé toutes leurs ressources, toutes leurs énergies en un rien de temps. Ils croulent déjà sous les dettes et vivent maintenant dans une certaine désillusion, découvrant que leur rêve ne peut se réaliser sans effort important de leur part. Ils ont bien trop souvent oublié la dimension même de Dieu, la dimension de la prière, du recueillement en communauté. Ce sont les insensés d’aujourd’hui.

Oui, on a raison de se soulever contre l’argent-roi, contre le profit à tout prix, contre la déshumanisation des entreprises, mais en même temps, il faut continuer à construire, il faut continuer à avancer. Ne nous laissons pas berner par de fausses illusions. Avançons, mais pas à pas, dans un certain ordre et non pas en courant. Les insensés, nous dit notre évangile du jour, avaient pris leur lampe sans emporter d’huile… Elles n’avaient pas prévu que l’époux aller se faire attendre, peut-être justement pour tester la fidélité, l’ingéniosité de ses futurs épouses. Au retour de l’époux, il y a eu trop de précipitation et, tout un monde s’est écroulé pour certaines, la porte s’est fermée… Elles n’avaient pas appris à se mettre sous le regard de Dieu.

Cette parabole, aussi appelée parabole des vierges folles et des vierges sages ne se trouve rapportée que par saint Matthieu. On ne la trouve pas dans les autres évangiles. Ce récit a toujours été associé à l’apocalypse et au thème du Jugement dernier… L’an dernier certains d’entre-nous ont eu l’occasion de se rendre à Strasbourg. Strasbourg, une des capitales européennes, mais aussi et surtout le siège d’une des plus célèbres cathédrales médiévales de France. Et bien sur cette cathédrale de Strasbourg, célèbre par son unique flèche qui pointe vers le ciel, sur le portail droit, du côté de la façade ouest, on peut admirer quatre statues, datant du milieu voire de la fin du XIII° siècle, représentant justement les vierges folles et les vierges sages. Et ce n’est donc pas par hasard que ces statues se trouvent placées à cet endroit précis, puisqu’elles entourent des scènes du jugement dernier. Cela rejoint bien l’intention de saint Matthieu puisque ce récit se trouve à un moment clé de son Evangile, soit entre le récit de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et le récit de la Passion. Cette parabole, comme celle sur les talents qui suit, ou celle du serviteur fidèle qui précède, annonce la venue du Christ. Le Christ qui va opérer, en vue du jugement final, un discernement dans le cœur de tout homme. La tradition de l’Eglise a transformé très tôt cette parabole de l’imminence du Royaume en une allégorie des noces du Christ et de l’Eglise, voyant dans l’époux une figure du Christ et dans son jugement, les conditions pour participer au banquet des noces.

L’appel à la vigilance est donc une priorité pour tout croyant. Ce n’est pas du jour au lendemain, nous le savons bien, que l’homme juif, dans l’Ancien Testament a fait l’apprentissage de la vigilance. Tout au long de son histoire, Israël, le peuple élu, a montré qu’il avait la nuque raide, préférant les sécurités païennes, et même l’esclavage d’Egypte, à l’inconfort de la rencontre du Dieu vivant. Israël n’acceptera pas de suivre un Messie, Jésus de Nazareth qui lui propose la voie exigeante d’un amour sans frontières, d’un amour au renoncement total. L’entrée dans le régime de la foi peut paraître parfois bien exigeante. Elle n’est pas toujours de tout repos. Ce qui est sûr, c’est qu’elle entraîne un vaste processus d’intériorisation, individuelle, familiale et donc souvent collective. Ce n’est que petit à petit qu’Israël va mesurer la profondeur du dépouillement requis par la foi. Ce n’est que petit à petit que Claudel, Charles de Foucauld, François d’Assise vont comprendre ce pourquoi ils ont été appelés. Ils vont pouvoir suivre, chacun à sa manière et selon son temps, en mettant pierre après pierre, brique après brique, celui qui a su être vigilant toute sa vie, le Christ. Car Jésus de Nazareth symbolise le Vigilant par excellence. Accordé à la volonté de son Père, comme Lui seul, Fils de Dieu, peut l’être, il révèle le dessein du Créateur et le vrai visage de ses interventions parmi les hommes, dans le moment même, où il y répond positivement.

Avec Jésus et en lui, la vigilance de la foi décline sa véritable et ultime identité : Elle est accueil de l’aujourd’hui de Dieu dans l’histoire des hommes. Un accueil, rappelons-le, qui déploie toutes les énergies d’une liberté humaine restituée à sa vérité. Sachons suivre cette voie du Salut, un Salut promis à tous, possible pour tous. Et qui attend notre réponse, une réponse brève, mais sûre. Amen»

Lectures bibliques : Sagesse 6,12-16; 1 Thessaloniciens 4, 13-18; Matthieu 25, 1-13

Homélie du 30 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Marc-Louis Passera
Date : 30 octobre 2011
Lieu : Eglise de Chêne-Bourg, GE
Type : radio

31e dimanche du temps ordinaire

  1. « Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères » (Mt 23, 8). Ces paroles de Jésus, Matthieu veut qu’elle retentissent dans la communauté des chrétiens. On devine, au moment où il rédige son évangile, une communauté en train de se construire qui doit encore s’organiser et qui a le souci de le faire selon la volonté de son Seigneur.

Ces paroles, c’est à nous qu’elles s’adressent aujourd’hui. A nous qui « devons accepter sans regret, sans retour, la fin des chrétientés. C’est à dire, qui devons partir de l’évangile, de la personne, de la liberté, comme les chrétiens des premiers siècles » (CLEMENT, Olivier, La révolte de l’Esprit, Paris, 1979, p. 193). C’est un véritable défi, mais c’est aussi une chance extraordinaire, qu’il nous faut saisir sans oublier que nous n’avons « qu’un seul maître, le Christ » et que « nous sommes tous frères ».

En effet, qu’est-ce que Jésus reproche aux scribes et aux pharisiens ? Non pas ce qu’ils disent, mais de dire et de ne pas faire (Mt 23,3). Non pas leur connaissance de la Torah et de la tradition d’Israël, mais leur manière de s’en servir pour se mettre en avant. Non pas d’être des points de repère au milieu du peuple croyant, mais d’imposer de pesants fardeaux qu’eux-mêmes ne veulent pas remuer du doigt (Mt 23,4).

Autant de dangers qui menacent aussi nos communautés.

Par sept fois, Jésus dira : « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites ». Et ces paroles c’est pour nous qu’elles retentissent aujourd’hui, pour que nous ne nous enfermions pas à notre tour dans ce malheur.

  1. Comme pasteur, j’ai souvent eu l’occasion de recueillir les confidences de femmes et d’hommes de tous âges qui m’ont parlé de certains poids qu’on leur avait imposés. Certains ont fini par tout rejeter, d’autres ont fait leur chemin. C’étaient pour beaucoup un ensemble de choses qu’il fallait faire coûte que coûte mais dont ils ne comprenaient pas vraiment le sens. Partout pourtant se manifestait beaucoup de bonne volonté, un désir de bien faire. Comme chez les scribes et le pharisiens de l’Evangile…

Alors, qu’est-ce qui a manqué ?

La réponse, je crois que nous pouvons la donner de nous-mêmes en partant de notre expérience de croyants et en retournant la question : qu’est-ce qui nous a aidés, qu’est-ce qui nous a fait avancer dans la foi ?

Ce sont probablement ces témoins crédibles qui nous ont montré quelque chose du visage du Seigneur. C’est peut-être un climat favorable dans lequel nous avons évolué et où nous avons perçu qu’il était là, présence discrète, mais fidèle. Pour certains, ce fut une rencontre inattendue avec lui dans un moment fort de la vie où il a fallu faire face et décider pour le futur.

Pour chacun, c’est une histoire toute personnelle, mais toujours une rencontre avec lui. Et dès lors, nous sommes passés de la découverte à l’émerveillement, de l’écoute à la confiance, de la fréquentation à la disponibilité. Petit à petit, il est devenu beaucoup plus qu’une référence, beaucoup plus que quelqu’un pour qui on a de l’estime et dont on partage les idées, nous avons saisi qu’il est le Seigneur.

« Voici que je me tiens à la porte et je frappe -dit le Seigneur – si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai le repas avec lui et lui avec moi ». (Ap 3, 20).

A l’attitude que l’on devine austère et distante des scribes et des Pharisiens, le Christ oppose celle de la convivialité, de l’être avec, du repas partagé. C’est bien l’être avec le Seigneur qui est au cœur de notre foi et de notre vie. C’est bien lui qui est notre joie.

  1. Jésus est Seigneur (Kurios). L’affirmation pourrait n’être qu’un slogan vide. Mais c’est dans nos vies qu’elle manifeste sa consistance, c’est par nos vies que nous voulons proclamer qu’il est Seigneur. Ouvrir la porte, l’accueillir quand il frappe, partager le repas avec lui. Voilà ce que les scribes et les pharisiens ne savent pas encore faire. Voila aussi ce que nous devons sans cesse apprendre à vivre dans nos communautés !

Devenir disciples du Christ, voilà bien la grande aventure de notre vie. J’aime la petite phrase glissée par Ignace d’Antioche dans la lettre qu’il adresse aux Romains. Alors que déjà âgé, il est en chemin vers le martyre, il écrit : « C’est maintenant que je commence à être disciple » (Romains 5,3). Elle me fait penser au témoignage de Paul : Je ne suis pas encore arrivé, « je ne suis pas encore parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir parce que j’ai été moi-même saisi par Jésus Christ » (Phil 3,12).

  1. Devenir disciples du Christ, c’est un chemin tout personnel. L’accueillir, c’est mettre nos pas dans ses pas. C’est une aventure qu’on ne peut vivre qu’à la première personne.

Mais devenir ses disciples, c’est aussi nous découvrir frères et sœur en Christ.

Permettez-moi de le dire en toute simplicité : il me semble que nous souffrons parfois d’une certaine solitude dans nos vies de disciples. Certes, il nous faut respecter le chemin de chacun et nous tenir à l’abri de toute curiosité déplacée comme de toute théâtralité. Mais nous ne pouvons pas être disciples exclusivement dans ce que l’on aime appeler de nos jour « la sphère privée ». Etre disciple du Christ, c’est aussi, toujours, être membres de son corps. Etre présents les uns aux autres et prendre notre place dans notre monde en son nom.

Il nous faut faire nôtre l’attitude de Paul. Au Thessaloniciens qui avaient commencé à l’imiter (cf Thess 1,6) il écrit « avec vous, nous avons été pleins de douceur comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons » (I Thess 2,7)

Etre disciples, c’est avoir l’audace de suivre le Christ par toute notre vie. C’est un grand paradoxe de notre expérience de foi : plus on lui fait confiance et plus on devient soi-même, plus on lui est obéissant et plus on devient libre. Mais pas dans l’agitation ou dans la peur de ne pas y arriver. Pas non plus dans l’isolement. On a parfois l’impression que nos vies de chrétiens sentent plus la transpiration que la « bonne odeur du Christ » (cf II Cor 2, 15). C’est peut-être aussi ce que Jésus reproche aux scribes et des pharisiens. Ils veulent bien faire, mais faire d’eux-mêmes. Alors, ils finissent par se fatiguer. Tout en sauvant les apparences, ils en viennent –sans le vouloir- à troquer leurs efforts contre une hypocrisie dans laquelle ils disent mais ne font plus. Combien de frères et de sœurs se sont fatigués et ont fini par se dessécher ! Ils voulaient bien faire, mais seuls et par leurs propres forces.

Tout autre est le profil du disciples du Christ. Nous l’avons chanté avec le psaume: « Mon âme est en moi comme un petit enfant contre sa mère ». Cette attitude dit bien qui nous sommes avec le Seigneur et qui il est pour nous, elle dit aussi ce que nous avons à être les uns pour les autres.

  1. Vous n’avez qu’un seul maître. Vous êtes tous frères. Que le Seigneur fasse de nous ses disciples aujourd’hui. Qu’il nous protège et qu’il protège nos communautés du « levain des pharisiens » (Mt 16,6). Qu’il nous donne à sa suite de prendre la place du serviteur, de manière à ce que, comme lui, partout où nous passons nous fassions le bien. (cf Act 10,38)

Lectures bibliques : Malachie 1, 14 – 2, 2-10; 1 Thessaloniciens 2, 7-13; Matthieu 23, 1-12

Homélie du 30 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Hugo Gehring et Stefan Arnold
Date : 30 octobre 2011
Lieu : Eglise Saints Pierre et Paul, Winterthur
Type : tv

Chers Frères et Sœurs,

Cela paraît être une loi de la nature : les forts dominent les faibles, l’étranger ou celui qui est différent n’est pas considéré, il est écarté, même discriminé et les puissants tirent avantage du pouvoir pour eux-mêmes – heureux celui qui connaît quelqu’un, dans une position de chef, qui n’agit pas de la sorte !

Il n’y a qu’un domaine où nous nous comportons autrement : quand il s’agit de notre propre descendance. Oui, dans la famille, d’autres règles sont appliquées. Les forts utilisent leur force pour protéger les plus faibles, et là, personne n’est perçu comme étranger ou différent, là, le pouvoir sert à accroître le potentiel de vie des sans-pouvoir. Dans ce cas, c’est vraiment l’autorité au sens originel du terme qui est exercée. En latin, le mot auctoritas vient du verbe AUGERE, qui signifie augmenter/ accroître. Autorité est alors véritablement un pouvoir exercé dans le sens d’un « devenir plus », de faire advenir.

Jésus vit à une époque et dans un contexte où la famille, c’est le clan qui représente un cercle de personnes relativement grand. Une situation que l’on observe encore souvent aujourd’hui en Orient et dans de nombreux pays du Sud. Le maître de Nazareth encourage à dépasser le système clanique, qui, à plusieurs égards, peut être enfermant. Jésus élargit cette organisation familiale traditionnelle. Pour lui, la famille se comprend comme la communauté de tous les êtres humains. Ainsi il accorde une place en tant que mère, frère ou sœur à toutes celles et tous ceux qui font la volonté de Dieu.

Il décrit explicitement cette conception de la famille dans la parabole du Samaritain. Cet homme issu du pays de Samarie aide de manière totalement désintéressée un membre d’un peuple ennemi, en l’occurrence du peuple israélite.

Que l’on se permette d’aider à l’intérieur de sa famille ou dans son propre cercle, cela se comprend, que quelqu’un envisage comme prochain un étranger, voire un ennemi et agit en conséquence, c’est une provocation pour les gens d’autrefois qui écoutaient Jésus – et je crois dans le fond que c’est encore une provocation pour nous aujourd’hui.

Dans le passage de l’Evangile d’aujourd’hui Jésus nous le dit explicitement : « Vous êtes tous frères – et j’ajoute – sœurs. Le signe de reconnaissance de l’attitude chrétienne devrait être justement la fraternité, la conception familiale : ça veut dire : les forts font de leur mieux au profit du faible, ils découvrent la particularité, la richesse de ce qui apparaît comme étranger, ils utilisent leur pouvoir au profit et au besoin des sans-pouvoir.

Paul résume cet être ensemble illimité avec une image magnifique : celle du corps et de ses membres qui sont très différents et qui forment pourtant une unité admirable. C’est pourtant une représentation contraire de la conception de l’être ensemble à l’état primitif qui induit la guerre, les antagonismes, la concurrence et la rivalité. Il y dans tout cela une réalité que l’on ne peut nier.

Mais pourtant, plus profondément, aux origines, dans ce qu’il y a de plus central et essentiel pour nous, êtres humains, c’est d’avoir été créés pour former une société qui se veut orienter sur le modèle familial, grandir ensemble comme la grande famille de l’humanité.

La dernière phrase de la lecture de Paul sur le corps et les membres est une formule qui est au cœur du message chrétien. Elle dit : « les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont indispensables.»

Au milieu d’un monde du darwinisme social, dans lequel seul compte la survie du plus fort et considère comme naturelle, la disparition du plus faible, le message chrétien tout au contraire envisage les membres du corps qui paraissent les plus faibles comme indispensables. C’est fort !

Que nous manquerait-il si par exemple il n’y avait personne qui demande des soins, sur qui veiller, personne à l’âme sensible, personne qui soit lente ou moins capable de s’organiser ?

Que se passerait-il si nous n’étions tous que des vainqueurs, des gagnants, des personnes pleines de succès ?

Ne s’agirait-il pas d’une mutilation de la vie ?

Stefan Arnold est comme moi théologien, il dirige la pastorale des personnes avec handicap dans le canton de Zurich. Il rencontre et a rencontré par son travail mais aussi au travers de son parcours personnel des hommes et des femmes avec handicap. Il nous raconte concrètement, ce qui nous manquerait si nous nous fermions à ces hommes et ces femmes et même le gain irremplaçable qu’ils représentent pour nous.

STEFAN ARNOLD :

Nous avons tendance à nier, à refouler les questions inconfortables. Mais la vie nous pose des questions inconfortables. Je l’ai vécu quand j’ai habité sous le même toit pendant un an avec des personnes avec un handicap intellectuel. Les questions inconfortables, c’était du style : Quel est le sens de ma vie ?

Aucun théologien, aucun psychologue, aucun philosophe ne pouvait me donner une réponse. Mais un jour, j’ai vu Joseph, un homme avec un handicap intellectuel qui justement paraissait être quelqu’un de plus faible. Au repas, pour aller au lit, pour se lever, il avait besoin d’aide. Joseph se réjouissait beaucoup de la visite de ses parents, parce qu’ils ne venaient presque jamais. Joseph, ce n’est pas avec des mots qu’il a répondu à mes questions sur le sens de la vie.

La réponse c’est : Etre en relation, aimer les gens, jusqu’à mourir s’il le faut, ça c’est le sens de ma vie. Ou alors comment qualifieriez-vous le fait que les jambes de Joseph se dérobaient sous lui à l’idée de revoir ses parents, tellement il était empli de joie et d’excitation ?

J’étais en visite dans une classe d’enfants avec un handicap intellectuel, pour un cours de religion. Les élèves avaient comme consigne de retirer un cœur dans du papier prédécoupé et de le décorer. Ils devaient ensuite présenter leur œuvre à leurs camarades. Dans ce groupe, il y avait un jeune qui souffrait d’autisme. Il était plongé dans ses pensées, complètement dans son monde et jouait avec ses doigts. J’ai été impressionné de voir comment ces enfants qui donnent l’impression, tout comme Joseph, d’être plus faibles, savaient s’y prendre pour que ce garçon autiste regarde leur cœur décoré et qu’il réagisse à leur bricolage.

Je me disais mais pourquoi d’autres enfants, des enfants sans handicap, ne pourraient vivre cela et apprendre ?

Dans mon travail de pastorale, je collabore avec une femme sourde. Dans le monde des bien-entendants, elle serait souvent considérée comme une personne paraissant faible. Pourtant la surdité ne rend en rien notre collaboration impossible. Au contraire : le handicap ouvre une nouvelle façon de communiquer. Ma collègue déclare : « la langue parlée est pour moi une langue morte ». C’est pourquoi je me donne la peine d’apprendre quelques gestes et de les utiliser. Ainsi mon langage avec ma collègue est plus vivant et plus compréhensible. Elle ne doit pas seulement lire sur mes lèvres. Mon corps entier parle pour elle. Par le regard et avec une bonne lumière, je parviens même à lui parler dans un grand espace très bruyant, au-delà des gens, sans utiliser ma voix. Je trouve cela fascinant.

Les hommes et les femmes avec un handicap ne sont pas des créatures imparfaites. Ils ne sont pas différents de nous autant que nous nous différencions entre gens sans handicap. Elles sont nos sœurs, ils sont nos frères. En eux, vit comme dans chaque être humain, l’Esprit de Dieu. Dieu qui souhaite agir au travers d’eux dans notre monde et notre Eglise. Là où nous excluons de l’Eglise les personnes avec handicap, nous repoussons l’Esprit saint et nous ne sommes plus Eglise.

HUGO GEHRING :

A la fin de ce témoignage, j’aimerais vous lire un texte d’une femme qui souffre de troubles cérébraux que je connais. Je l’ai connu lors d’une rencontre de personnes qui n’ont pas de handicap visible.

Dans son texte, elle se voit d’abord au milieu d’environ 150 participants, elle observe que nous nous exprimons de manière très semblable. Ensuite, elle jette un regard sur elle-même et se décrit comme très différente. Cependant, elle conclut avec une pensée très profonde sur l’égalité entre les hommes et les femmes – une réflexion que nous voudrions vous laisser comme notre credo pour aujourd’hui. Je vous lis son poème :

« Un visage parmi beaucoup d’autres.
Oui ce visage semblable aux autres appartient à chaque être humain.
Oui ce visage qui a un nez, une bouche, deux yeux et deux oreilles.
Et malgré tout chaque visage est différent en apparence.

Un visage pas comme les autres.
Oui, mon regard se fait remarquer des gens.
Oui, mon visage est tellement différent.
Mes difficultés d’expression, de vision et d’écoute et les gestes involontaires de ma tête.
Et pourtant mon visage brille de joie
Et avec la volonté, l’impossible devient possible et tout cela malgré mon handicap.

Pour toi, Seigneur Jésus Christ, le seul vrai handicap est de ne pas pouvoir aimer. Nous sommes tous handicapés quant à l’amitié. Apprends-nous à aimer comme toi, pour nous aider tous à chercher ton visage. »

(Traduction : Evelyne Oberson)»

Lectures bibliques : Malachie 1, 14 – 2, 2-10; 1Thessaloniciens 2, 7-13; Matthieu 23, 1-12

Homélie du 23 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Marc-Louis Passera
Date : 23 octobre 2011
Lieu : Eglise de Chêne-Bourg, GE
Type : radio

30e dimanche du temps ordinaire – Mission universelle

« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » (Mt 22,36). Qu’est-ce qui est premier, qu’est-ce qui rend heureux ? La réponse de Jésus, nous l’avons entendue, elle nous est familière : tout se joue dans la relation à Dieu et aux autres. Aimer Dieu, aimer son prochain. Un amour entier dans lequel on s’implique de tout son être. « Tout ce qu’il y a dans l’Ecriture » mais aussi tout ce à quoi aspire notre cœur « dépend de ces deux commandements » (Mt 22,40). Et l’invitation de Jésus s’adresse à nous aujourd’hui : toi aussi, fais ainsi, donne à ta vie ce style-là, cette couleur-là !

  1. C’est aujourd’hui le dimanche de la mission universelle. Spontanément, je me suis dit qu’il eût été préférable de faire appel à quelqu’un qui a vécu la réalité de la mission au loin. Et ils sont nombreux : prêtres, religieux, religieuses, mais aussi tous ces volontaires qui ont consacré une partie de leur vie à la mission. Je suis émerveillé d’apprendre que chaque année des étudiants venant de terminer leurs études ou des couples plus ou moins jeunes consacrent une ou plusieurs années au service des jeunes églises. Leurs témoignages sont souvent enthousiasmants, parfois même héroïques. Dans nos communautés, combien de fidèles très actifs ont été marqués à vie par leur séjour missionnaire en Afrique, en Amérique latine ou en Asie ou ailleurs.

Alors, j’ai laissé retentir en moi le slogan: « l’Eglise est par nature missionnaire » (Ecclesia peregrinans natura sua missionaria est – ad gentes 2). Et je me suis souvenu du titre provocateur d’un petit livre publié en 1943 « France, pays de mission ? » ; une analyse tellement lucide qu’on a souvent oublié que le titre se terminait pas un point d’interrogation. Une lecture tellement efficace qu’elle a éveillé en beaucoup un nouveau type de conscience missionnaire.

Dans la rencontre avec mes contemporains je dois souvent prendre acte que « en occident, le christianisme a un goût de déjà vu et nombre de personnes pensent qu’il n’a rien à offrir de nouveau » (Mgr Kurt Koch , A dire vrai, Saint Maurice, 2001, p. 154). Autour de moi j’entends souvent retentir la tristesse de ceux qui ont l’impression de n’être plus que quelques-uns à vouloir suivre encore le Christ. Ils ont raison les évêques de France quand ils disent: « Ce qu’il suffisait naguère d’entretenir doit être aujourd’hui voulu et soutenu (…) proposés comme l’objet d’un choix » (Les évêques de France Proposer la foi dans la société actuelle, Paris, 1996, p. 38). Alors je saisis mieux que le dimanche de la mission universelle me concerne, moi, qui ai été envoyé dans une paroisse genevoise, qu’il nous concerne, nous qui écoutons la Parole et qui voulons en vivre.

  1. En effet qu’est-ce que la mission à laquelle nous sommes tous appelés ? Les paroles de Jésus que nous venons d’entendre retentissent comme une réponse, parce qu’elles nous mènent au cœur de la foi.

Etre envoyés aujourd’hui, ce n’est pas avant tout chercher à faire passer des idées, même si cela est précieux. Ce n’est pas non plus défendre à tout prix une culture ou une civilisation, même si sa richesse mérite d’être partagée.

Répondre à l’appel du Christ qui nous appelle et qui nous envoie aujourd’hui dans notre monde, tel qu’il est et qui nous fait confiance, c’est d’abord accueillir son invitation à vivre de tout notre être de ce qui est premier, à vivre dès maintenant de la vie éternelle. Et cela devient un style de vie : aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit et aimer notre prochain comme nous-mêmes.

Il me semble que l’élan missionnaire est exprimé tout entier dans le témoignage que nous livre Jean dans sa première lettre : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimé » (I Jn 4,10) et dans la conclusion qu’il en tire : « Si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons nous aimer les uns les autres » (I Jn 4,11). Et nous comprenons bien que ce « nous devons » n’est pas une obligation qui nous serait extérieure, c’est une manière d’être tout entier habités d’un amour reçu gratuitement et qui ne peut que se traduire en un amour qui se donne.

Paraphrasant saint Paul, on pourrait dire de la mission de l’église : « J’aurais beau avoir les arguments les plus convainquant, disposer des moyens de communication les plus efficaces, être reconnu par le monde de la culture et apprécié dans l’air du temps ; si je n’ai par l’amour, ça risque de n’obtenir qu’un succès illusoire, ça risque de sonner creux».

  1. Mais attention, le verbe aimer est facile à prononcer, mais il aura la consistance qu’on lui donnera. C’est encore saint Jean qui écrit : « aimons-nous, mais dans le faits et en vérité » (I Jn 3,18).

Qui sont les femmes et les hommes qui nous ont marqués, qui nous ont aidés à devenir ce que nous sommes ? Je vous suggère de prendre un peu de temps pour regarder leurs visages, pour les nommer. Nous y retrouverons très probablement une réalité d’amour qui a pris corps tout près de nous et qui s’est manifestée dans les grandes décisions de nos vies comme dans les petites choses de tous les instants (Mais y a-t-il vraiment de petites choses dans le mystère de l’amour ?…). Nous y retrouverons une manière d’être dans laquelle s’est montré à nous ce qui est premier, ce qui vaut d’être vécu ce qui rend heureux. Nous y retrouverons des femmes et des hommes qui, chacun à sa manière nous ont montré quelque chose du visage de Dieu.

Le dimanche de la mission universelle nous offre d’élargir encore le cercle. Cette année, parmi tant de sœurs et de frères en Christ, Missio nous invite à faire connaissance avec des croyants courageux au Nicaragua.

Ivana et son enthousiasme : dans une région qui connaît bien des difficultés elle porte le souci des plus petits, elle les accompagne, elle les aide à se former. Elle œuvre avec d’autres qui lui font confiance et elle s’émerveille : « J’ai pu développer des capacités que je ne savais même pas que j’avais ». Alors, quand elle parle de l’église, elle aime dire que c’est un « réseau d’espérance ».

Son évêque qui nous écrit : « J’espère que le lien fraternel de nos deux églises (…)va nous enrichir mutuellement. Laissez-vous enrichir par nous dans votre église Suisse où l’Evangile est parvenu vers le IIIème siècle, et nous par vous, dans notre église encore jeune et pauvre, mais rayonnante d’espérance ».

Elle a raison, Ivana de parler de l’église comme d’un réseau d’espérance. Et dans ce réseau chacun de nous a sa place, chacun est attendu. Chacun de nous est envoyé, aussi.

Je voudrais le dire tout particulièrement à vous, qui nous suivez à la radio parce que vous ne pouvez pas faire autrement à cause de vos conditions de santé ou de votre âge ou d’autres raisons.

Peut-être souffrez-vous avec l’impression de ne pas pouvoir prendre part à la mission de l’église. Détrompez-vous et laissez-moi vous le dire en toute simplicité : il y a une extraordinaire fécondité dans la souffrance. C’est le témoignage de Paul quand il dit: « c’est quand je suis faible que je suis fort » (II Cor 12,10). C’est aussi le témoignage de nos sœurs et de nos frères du Nicaragua. Il nous est infiniment précieux de nous porter les uns les autres. Et j’aime dire que quand nous nous portons les uns les autres on finit par ne plus savoir qui porte qui parce qu’on est heureux d’avancer ensemble…

  1. Le dimanche de la mission redit à chacun de nous que nous sommes appelés, envoyés, attendus. Mais il nous fait surtout entrer dans un grand mystère. Il nous permet de saisir que dans notre amour des autres c’est notre être profond qui se révèle. Nous sommes appelés à vivre de la vie même de Dieu, du Dieu unique Père, Fils et Esprit, du Dieu relation en qui tout n’est qu’amour.

Puissions-nous nous en émerveiller toujours et que notre émerveillement soit contagieux !»

Lectures bibliques : Exode 22, 20-26; 1 Thessaloniciens 1, 5-10; Matthieu 22, 34-40

Homélie du 16 octobre 2011

Prédicateur : Chanoine Guy Luisier
Date : 16 octobre 2011
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

Mes frères mes sœurs,

Au moment où notre pays va entrer un processus électoral pour se donner de nouvelles autorités politiques, entendre Jésus nous dire : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » prend bien sûr une coloration toute particulière, sachant que César ici désigne le pouvoir politique.

M’est revenue à l’esprit, de façon tout à fait insidieuse, cette phrase féroce de Coluche à propos de la politique :

Ce n’est pas dur la politique comme métier, tu fais 5 années de droit puis tout le reste de travers.

Remarque terrible et sans doute très amère et injuste. Mais en même temps, elle place le débat et la problématique de la vie en commun sur le terrain de la rectitude et de la droiture. Et c’est là sans doute que Jésus veut nous mener lorsqu’il nous laisse ce conseil comme frappé de bon sens, de pertinence et d’insoupçonnable profondeur : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Posons quelques principes de base à notre réflexion :

Comme Jésus, les prêtres de l’Eglise n’ont pas à faire de politique active. Tout en étant dans le monde, leur action se situe à un autre niveau. Les prêtres n’ont pas à faire de politique, ils ont pourtant à montrer les enjeux et les défis d’une saine relation entre la vie politique et la foi, entre le bien commun de la terre et une orientation de la vie au-delà d’elle-même en Dieu.

Ainsi l’Eglise, comme communauté de baptisés, doit faire de la politique car elle est constituée de laïcs qui doivent orienter le monde concret, réel, vers le bien commun et vers le bien final qui est en Dieu.

Et c’est en fait cela le grand enjeu d’aujourd’hui : est-ce que les hommes et les femmes de maintenant savent encore qu’ils sont orientés. Oui, notre vie est orientée, elle va droit sur Dieu (nous devons aller rendre à Dieu ce qui lui revient)… et notre vie est orientée sur nos frères et sœurs (ainsi nous devons accepter que notre vie en commun soit prise en charge par une autorité). Dans la rectitude et la droiture.

Et c’est ici tout le problème, auquel la foi se coltine et que Jésus lui-même voit bien. Entre politique et foi religieuse, les relations sont souvent difficiles ou ambiguës. Il n’est pas simple de trouver le bon équilibre entre les prétentions du pouvoir public sur les gens et les prétentions de Dieu sur ce monde qu’il a fait et qu’il mène à son achèvement.

Jésus vivait dans un contexte non démocratique, c’est le moins que l’on puisse dire. Il voyait lucidement les faiblesses, les errances orgueilleuses et les erreurs sanglantes de l’autorité politique de son temps, qui était celle de César, l’envahisseur romain qui avait la prétention de civiliser le monde entier.

Jésus vivait dans un contexte politique où l’injustice était plus criante que la justice et la paix. Il en paiera le prix fort, celui de sa vie même sur la croix.

Et pourtant, face à cela, son chemin de droiture est un chemin qui voit plus loin et de plus haut la situation et la vocation de l’homme. Cela peut se résumer ainsi : l’homme, tout homme va vers Dieu à travers les solidarités humaines.

Sans doute vivons-nous – du moins ici en Europe – dans une situation plus sereine que celle de Jésus en son temps. D’autres pans de l’humanité, d’autres chrétiens sont moins bien lotis que nous face à leur César. Comment entendre avec sagesse et sérénité ce que dit et fait Jésus ?

En acceptant positivement et activement qu’il y a toujours, en nous autour de nous et plus loin, à lutter pour aller droit et pas de travers.

Nous devons rendre à César, au politique tout ce qui contribue à de droites solidarités humaines mais en sachant que nous devons nous rendre à Dieu, par un chemin de droiture et de rectitudes.

Lorsque l’on parle aujourd’hui de droiture et de rectitude, on pense assez communément à la raideur. Or Jésus justement échappe à cette raideur de ses ennemis pharisiens et, dans la douceur, montre un chemin de droiture. Ses adversaires euxmêmes pouvaient le lui témoigner, eux qui lui ont dit : « Tu es toujours vrai, tu enseignes le vrai chemin vers Dieu. »

La droiture qui anime Jésus dans sa vision politique, sociale, communautaire et solidaire, il la tire de son orientation absolue vers Dieu son Père.

Qu’est-ce que nous pouvons tirer de cela, nous qui vivons dans un monde démocratique oui, mais à qui il manque peut-être quelques repères d’absolu de justice et de solidarité ? Que pouvons-nous faire pour que la vie publique soit plus conforme au chemin de Jésus ? Une chose, me semble-t-il. Savoir où nous nous rendons ! Ne pas perdre de vue que notre chemin de vie et de foi nous rend vers Dieu, nous rend à Dieu.

Dans la vie ordinaire, cela a des implications toutes simples. Si je dois me rendre à Dieu, j’ai à me respecter dans mes actes même les plus petits, dans mes paroles mêmes les plus simples, je dois me respecter comme appartenant à Dieu.

Dieu m’a mis au monde, dans ce monde comme il est, avec ses Césars orgueilleux, ses Césars ambitieux, ses Césars sanguinaires ou incompétents ou qui font tout de travers. Il m’a mis dans ce monde-là pour que je me rende à lui. Si possible, à l’image de Jésus, c’est à dire plus vrai, plus lumineux, plus solidaire, plus pacifique !

Notre vocation est magnifique.

Rendons à Dieu ce qui est à Dieu, c’est-à-dire nous-mêmes.

Amen

Lectures bibliques : Isaïe 45, 1-6; 1 Thessaloniciens 1, 1-5; Matthieu 22, 15-21