Homélie du 5 septembre 2021 (Jn 2, 1-11)
Chanoine Claude Ducarroz – Temple de Fribourg
Avez-vous déjà eu soif ? Mais attention : vraiment soif ! Pas la bonne soif, juste avant d’arriver au restaurant d’alpage lors d’une randonnée en montagne. Pas la petite soif qui vous précipite vers le frigo pour arracher la bouteille d’eau fraîche quand vous rentrez de courses un peu fatigantes. Non. La vraie soif, celle qui vous laisse la bouche sèche, le ventre creux, avec votre personne vidée d’énergie, assise au bord du chemin, pantelante sous le soleil de midi.
Je parie que ça ne vous est jamais arrivé, à ce point, ou alors très rarement, n’est-ce pas ? Or c’est le sort de millions d’êtres humains – aussi humains que vous et moi – à travers le monde. Une statistique nous dit qu’un tiers de la population mondiale est privée d’eau potable. Autrement dit, on peut avoir très soif, mais il reste déconseillé de boire de cette eau-là, non potable.
Bien sûr, nos modestes soifs sont toutes respectables. Il nous faut boire suffisamment, répètent les gardiens de notre bien-être – et sans scrupule – pour rester en forme. Sans oublier de boire aussi à la santé des autres, dans des rencontres joyeuses et des partages fraternels, surtout à la fin de nos tristes pénitences covidiennes. L’eau d’ici est si bonne, n’est-ce pas, quand on a frisé l’au-delà
La reconnaissance pour l’eau disponible, la décision de ne pas la gaspiller…
Mais la situation actuelle de la production et de la consommation d’eau potable à travers le monde nous impose certains devoirs, dont tous les humains de bonne volonté peuvent prendre conscience. La reconnaissance pour l’eau disponible, la ferme décision de ne pas la gaspiller, la volonté de l’offrir à tous, à commencer par celles et ceux qui n’en disposent pas, ou pas suffisamment, pour mener une vie digne, personnellement, en famille, en peuple appelé à vivre debout.
À première vue, les convives de la noce à Cana, en Galilée au temps de Jésus, semblaient bien loin de tels soucis. Dans l’euphorie de leur fête, il apparut que le vin leur manquait davantage que l’eau. C’est qu’il y a encore d’autres soifs que celles qui s’étanchent avec du liquide commun.
La noce, c’est le besoin d’amour, c’est l’espoir de la vie, c’est la gaité contagieuse, c’est la rencontre humaine, sans barrières et sans frontières. La preuve ? On avait invité tout le monde. Jésus, sa mère, sa famille, ses disciples étaient parmi les convives, comme pour dire – selon l’évangile – que l’Eglise doit partager sans retenue les joies et les peines de toute l’humanité.
Y compris l’embarras de ce jeune couple : « Ils n’ont plus de vin », remarque une femme, la mère de Jésus, sans doute plus attentive que beaucoup d’autres à la gêne de ces mariés. Jésus lui-même se fait un peu prier, pas pour un refus camouflé, mais pour faire monter la bonne fièvre du partage impliquant le maximum de convives.
Marie d’abord, elle insiste, c’est la femme, c’est la mère. Les servants ensuite, plus que témoins : acteurs de la solution. Et surtout Jésus, celui qui peut changer l’eau ordinaire de nos vies tout aussi ordinaires, en vin de fête pour des soifs extraordinaires, celles qui nous habitent en profondeur, celles qui pourraient nous ronger de l’intérieur, s’il n’y avait pas quelque miracle d’amour tout proche de nous.
L’évangile appelle cela un signe. Plus encore : la manifestation de la gloire de Jésus, l’entrée dans le mystère de la foi pour ses disciples, un indice pour la future eucharistie, un avant-goût de Pâques.
Dieu, le premier en amour
Dans nos vies comme à Cana, Jésus peut faire l’essentiel, mais jamais sans notre collaboration humaine, extraordinaire et ordinaire à la fois, comme l’eau banale qu’il a changé en vin savoureux sous les énergies discrètes de l’Esprit. Et avec quelle magnanimité, quelle surabondance ! Et pour l’eau et pour le vin. Décidément, Dieu est bel et bien le dernier en calcul parce qu’il est le premier en amour !
Dans les innombrables appels à changer l’eau du quotidien en vin d’un lendemain meilleur, il y a de la place pour tout le monde. Les chrétiens savent – mais d’autres religieux aussi – que Dieu veut pour toute l’humanité une existence digne, avec l’eau du minimum vital, mais aussi avec un peu de bon vin pour la fête, le bonheur du partage fraternel, et pourquoi pas, la perspective du banquet éternel dans le royaume de Dieu.
Dans les cuisines de ce monde, nous sommes tous appelés par Dieu, avec Marie et les autres disciples, à faire quelque chose, humblement mais aussi efficacement, pour relever le menu du passage sur cette terre.
Nous tourner vers ceux qui manquent de l’eau vitale, de la liberté ou du respect
Le faire d’abord auprès de celles et ceux qui, que ce soit chez nous, ailleurs et jusqu’au bout du monde, peinent à trouver un sens à la vie, des opportunités de bonheur partagé, et même une espérance pour après la mort. En nous tournant en priorité, par exemple, vers celles et ceux qui manquent de l’eau vitale, mais aussi de la liberté ou du respect, nous pouvons, avec la grâce de Dieu, transfigurer un peu leur condition humaine en un début de repas de noce.
Comme aux servants de Cana, c’est Jésus lui-même qui nous dit maintenant, avec ce que nous sommes et ce que nous avons, si peu que ce soit : « Maintenant puisez et portez-en aux autres », pas seulement au maître du repas, mais à tous les convives humains, à commencer par les plus nécessiteux de toutes sortes.
Il suffit que ce soit donné avec amour, et ce signe de solidarité brillera aux yeux des hommes. Et beaucoup croiront, non pas en nous, mais en Lui, le Père de toute humanité, manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur.
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Homélie du 5 septembre 2021 (Mc 7, 31-37)
Pasteure Débora Kapp – Église Saint-Ursule, Fribourg
Chères sœurs et frères, ici ou là,
assemblés au puits d’une même source de Parole.
A vous qui nous écoutez d’ailleurs, je ne sais pas si vous connaissez Fribourg,
cette ville longtemps à l’écart des axes autoroutiers
et longtemps à la marge du développement économique.
Nous nous trouvons au haut de la rue de Lausanne,
où, anciennement, se dressait une porte de la ville :
ouverture et passage dans un rempart.
La porte a disparu, le rempart est devenu un couvent : le couvent des Ursulines.
Au temps de la Contre-Réforme, en ce tout début du 17ème siècle,
les ursulines ont eu pour vocation
d’émanciper les jeunes filles en les scolarisant
et de libérer les femmes au cœur de ce monde d’alors
et au sein de l’Eglise d’alors
qui maintenaient femmes et jeunes filles loin de tout.
Inaudibles femmes sans paroles.
Au coin de cette ancienne école des ursulines,
se déploie, depuis 30 ans cette année,
un Centre d’exploration spirituelle au cœur de la cité.
Dès ses débuts, et de manière répétée et formelle,
le Centre Sainte Ursule a fait une place belle aux réformés.
Hors des murs
A nos début, ursulines et réformés,
nous étions, les unes comme les autres,
hors des murs, ou à la frange de la ville.
Nous, réformés, plantés carrément dans les fossés, un comble peut-être.
Et vous, à la charnière entre un dedans et un dehors urbain
dans un espace qui se reconfigurait.
Cette histoire similaire de mise à l’écart
crée peut-être des liens pour nous entendre.
Nous avons appris à partager le défi
de renouveler nos pratiques et réflexions en Eglise.
Parfois les marges vont au centre, et les fossés comblés deviennent esplanade…
Jésus sort des sentiers battus
Dans notre récit, Jésus a franchi les frontières…
et s’attarde un peu trop aux yeux des puristes,
dans un espace hors de la foi des pères, hors du territoire saint.
Il lui a longuement été reproché
de dépasser les bornes au niveau des rituels et des propos.
Les disciples eux-mêmes ne comprennent rien à sa manière d’être.
Ainsi Jésus a-t-il sa parole verrouillée en sa terre, et parmi ses proches.
Et pourtant, c’est l’abondance qui est vécue :
par deux fois, Jésus multiplie les pains,
avant notre récit sur sa terre d’origine et juste après, dans la terre des non juifs.
Surabondance. Même cela ne suffit pas à le faire entendre.
Alors il prend le large. Il sort des sentiers battus. Il se met à l’écart.
Et voici que lui est porté, comme on porte une charge,
un homme doublement frappé, enfermé à double tour en lui-même.
Un homme sans nom qui n’entend que les sons se produisant au-dedans de lui.
Un homme dont la langue est, littéralement, entravée par un frein.
Sans doute que ce mal le stigmatise aux yeux des autres.
Et c’est une captivité de plus.
Jésus le prend à l’écart.
Pour que s’ouvre un nouveau possible,
il est nécessaire de mettre le monde à distance.
Pour que se creuse un espace d’entre deux.
Pour qu’un intime permette de s’entre-tenir,
de tenir l’un près de l’autre, de tenir l’un à l’autre.
Que soit ouvert un espace nouveau
Alors que les enfermements se démultiplient,
Jésus soupire, un souffle douloureux émane du dedans de lui.
Il lance une parole qui naît de sa langue maternelle.
Une parole qui ressemble à un bégaiement, avec son redoublement de sons : effata.
Que soit ouvert un espace nouveau !
Et cette invocation s’accompagne d’un regard qui ouvre sur un ailleurs,
convoquant un tiers dans le huis-clos. Et notre texte l’appelle le ciel.
Une frontière de plus s’efface – Effata.
Où en sommes-nous de nos surdités ?
Où en sommes-nous de nos paroles closes, impossibles à dire ?
Où en sommes-nous de nos entraves à voir, et de nos incapacités à comprendre ?
Toujours et encore des enfermements nous verrouillent au souffle nouveau.
Toujours et à nouveau,
des nombrilismes nous rendent imperméables au vent du dehors.
Et nous retombons trop souvent
dans la superbe de nous croire au fait de la Parole, au cœur du flot de l’Évangile.
Une telle prétention bloque nos louanges, les dévitalisent.
Or, elle est belle la louange qui sort des rives des lèvres,
reprenant en écho la joie de la création jamais terminée.
Écho encore aux prophètes qui, comme des guetteurs,
veillent à la bonté, la justice et la guérison.
Effata, que soient ouverts, et maintenus, les espaces de rencontres et d’exploration
où s’entretiennent les cœur à cœur,
les conversations d’esprit à esprit, les soins du corps et de l’âme.
Persévérant dans notre corps à corps avec le texte.
Y puisant encore et encore l’eau, et le vin, et le sel, et le miel.
Convoquant une instance suprême dans nos intimes.
Dans une abondance de pain démultipliée.
Et que la communion, toujours encore entravée, s’ouvre à un possible.
Amen!
23e DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE
Lectures bibliques : Isaïe 35, 4-7a; Psaume 145, 6c-7, 8-9a, 9bc-10; Jacques 2, 1-5; Marc 7, 31-37
