Anne-Sophie et son mari ont quatre enfants | © Christine Mo Costabella
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«Ce bébé qui n’arrivait pas nous a ouverts à plus grand»

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Anne-Sophie et Panayotis ont choisi de devenir famille d’accueil après avoir attendu en vain l’arrivée d’un enfant. En se lançant dans cette aventure, ce couple de Lausannois n’était pas au bout de ses surprises.

Christine Mo Costabella

Pendant le sermon de leur messe de mariage, l’abbé François Dupraz a fait rire l’assemblée en annonçant qu’Anne-Sophie et Panayotis auraient quatre enfants. Echo d’un souhait que les fiancés avaient exprimé.

La Valaisanne et le Lausannois d’origine grecque et espagnole se sont rencontrés plusieurs années auparavant dans un groupe de prière, sans être spécialement attirés l’un par l’autre. Panayotis, après un essai au séminaire, navigue entre Rome et Fribourg pour ses études de théologie. Anne-Sophie est souvent à l’étranger pour des missions humanitaires. Mais leur amitié finit par tourner en amour, et ils déposent leurs valises communes au Mont-sur-Lausanne. Elle a 31 ans, lui 34 quand ils se marient.

Pas de panique

Les tourtereaux ne sont pas pressés de devenir parents: ils n’ont pas vécu ensemble avant le mariage et veulent prendre le temps de construire leur couple. Quand ils se sentent prêts, un an plus tard, le bébé, lui, n’arrive pas. Mais pas de panique: les jeunes époux se sont mis d’accord pour faire confiance à la vie. S’ils accueillent un enfant, ce sera naturellement, sans recours à la technique.

Encore un an plus tard, grande joie: Anne-Sophie est enceinte. «Je sais exactement où nous avons conçu ce premier enfant. On était à Paris. Mais juste avant les trois mois, nous l’avons perdu…» Un stade trop tôt dans la grossesse pour avoir une image du fœtus. Pourtant, ils sont persuadés que c’était un garçon, et ils l’ont appelé Raphaël.

«Certains ne veulent pas d’enfants, ou pas tout de suite, certains luttent pour en avoir. Questionner, c’est rentrer dans l’intimité du couple.» | © Christine Mo Costabella

Comment beaucoup de couples, les époux vivent le deuil de cette fausse couche sans beaucoup de soutien, très peu de monde étant au courant. Et puis, il y a les commentaires: «Alors, c’est pour quand?» «Même de gens qui nous connaissaient assez peu, remarque Anne-Sophie. C’est gênant, car ça ne regarde personne. Il faut laisser les couples sans enfants tranquilles. Certains ne veulent pas d’enfants, ou pas tout de suite, certains luttent pour en avoir. Questionner, c’est rentrer dans l’intimité du couple.»

Une pression sociale qui n’aide pas à tomber enceinte? «Sans doute. En plus, j’avais opté pour une méthode naturelle de régulation des naissances. Ça implique d’être en permanence dans l’analyse de ce qui se passe dans son corps… Alors si les gens en rajoutent…». Dans bien des cas, observe-t-elle, les femmes tombent enceinte au moment où elles y ont renoncé et n’y pensent plus.

Faire grandir un enfant, quel qu’il soit

Après cette fausse couche, le couple se rend en pèlerinage à Cotignac, un sanctuaire dédié à la Sainte Famille dans le sud-est de la France. Ils y demandent d’être consolés et d’avoir le cœur ouvert… C’est là qu’ils prennent une décision qui germe depuis quelque temps, celle de devenir famille d’accueil.

«J’avais travaillé comme ergothérapeute au CHUV; j’intervenais parfois dans des foyers pour enfants. Et dans mon village, en Valais, il y avait des familles d’accueil. C’est une réalité que je connaissais et qui me touchait beaucoup», raconte Anne-Sophie. Elle et son mari ne souhaitent pas adopter, mais faire grandir des enfants qui en ont besoin et leur donner un maximum de cartes pour bien partir dans la vie.

«Ils veulent savoir où vous habitez, comment vous vivez, si vous avez un travail, si vous fumez…»

Il a fallu accepter de passer sous la loupe du service de protection de la jeunesse. «Ils veulent savoir où vous habitez, comment vous vivez, si vous avez un travail, si vous fumez… Autant de questions qu’on ne pose pas à des parents d’enfants biologiques!» Même si cette intrusion dans l’intimité des candidats est nécessaire pour garantir à des enfants déjà malmenés par la vie d’être bien accueillis, reconnaît Anne-Sophie.

Le couple signe pour un accueil à durée indéterminée. Il reçoit l’agrément en janvier, et en juin, Malory débarque dans leur foyer. C’est un nouveau-né qui sort à peine de l’hôpital après deux mois passés en couveuse. «Elle était tellement petite, dans sa grande couverture blanche, quand je l’ai déposée dans le maxi-cosi», se souvient sa maman.

La famille, représentée par un collage: Panayotis, Anne-Sophie et leur quatre enfants | © Christine Mo Costabella

Comment s’attacher à un enfant qui ne sera jamais tout à fait le sien? «Pour nous, la question ne s’est pas posée. Malory ne nous ressemble pas du tout, et on ne l’a même pas trouvée très jolie au départ; mais quand mon mari l’a prise dans ses bras, il a eu le même regard qu’il a posé plus tard sur nos enfants biologiques. On l’a aimée dès qu’on l’a vue.» Anne-Sophie se sent immédiatement devenir maman: «Ça me déchirait de la laisser pour aller travailler, même à mi-temps. On a vécu les nuits blanches, des rhumes, les joies des premiers sourires… Comme tous les parents!»

Avec un nerf en moins

Quand Malory souffle sa première bougie, Anne-Sophie et Panayotis se sentent près à ouvrir à nouveau leur porte. Ils pensent aussi à un accueil longue durée, mais voilà qu’on leur propose d’héberger un nourrisson pour trois mois seulement, le temps qu’on lui trouve une famille d’adoption. «Allez savoir pourquoi, on a tout de suite dit oui, alors que cela n’entrait pas dans nos projets.»

C’est ainsi que Mathys, lui aussi grand prématuré, pousse ses premiers pleurs au Mont-sur-Lausanne. «Quand il est arrivé, c’était la même chose: on a été parents au premier coup d’œil.» Or, pendant ces trois mois, on découvre qu’il manque au bébé un nerf facial, ce qui lui confère un handicap permanent, quoi qu’esthétique uniquement. Aucune famille adoptive n’ayant accepté ce cas de figure, voilà Mathys inadoptable.

«Mon mari a dit à la tutrice qui s’occupait de lui: ›Mais nous, on va l’adopter, cet enfant!’ Puis il s’est tourné vers moi: ›N’est-ce pas, on va l’adopter?’ Nous n’en avions jamais parlé, mais c’était une évidence pour tous les deux!»

Cheveux blancs pour le service de tutelle

Pas si simple, dans les faits, car une famille d’accueil ne peut pas être en même temps adoptante. Vu la situation, cependant, le couple reçoit l’agrément, mais uniquement pour Mathys. «Pour couronner le tout, au moment où je m’y attendais le moins, je suis tombée enceinte.» Cheveux blancs garantis pour le service de tutelle, qui trouve très compliqué d’envisager une famille avec un enfant accueilli, un autre adopté et un dernier biologique. «Alors que pour nous, pas du tout! Je me présente comme la maman de quatre enfants, point!»

Quatre? «Oui: j’avais 38 ans quand Célestine est née, et notre petit dernier est arrivé pour mes quarante ans.» Et comment les deux premiers ont-ils vécu l’arrivée de ces deux enfants biologiques? «Quand j’étais enceinte de Célestine, Malory avait trois ans. Elle s’est vraiment sentie grande sœur, raconte Anne-Sophie. Elle posait sa tête sur mon ventre, elle exultait moindre coup de pied, elle lui parlait, plaçait même des écouteurs sur mon ventre pour lui faire entendre de la musique…»

Après l’accouchement, l’aînée assiste aux changements de couche, crème sa petite sœur et s’en occupe comme de sa poupée préférée. Mais la situation est beaucoup plus compliquée pour Mathys. «Pendant trois mois, il ne m’a pas regardée, se souvient Anne-Sophie. Il n’y en avait que pour son papa. Je ne pouvais ni le toucher, ni l’habiller. Il ne m’approchait pas, car il ne voulait pas voir ce bébé. Sauf quand il se croyait à l’abri des regards: alors, il montait sur un petit tabouret et regardait Célestine dans son berceau. Parfois il lui faisait une caresse…»

«Quand vous avez plus que trois enfants, vous devenez une sorte de bête curieuse!»

Avec le temps, le grand frère a compris qu’il n’avait pas à craindre un nouvel abandon. «C’est un garçon très doux. Plus tard, Célestine et lui ont passé un an dans la même classe. Je sais qu’il l’aidait à mettre ses chaussures, qu’il finissait son travail…» Et comme les trois premiers enfants sont arrivés en trois ans, ils forment désormais une bande très solidaire. Malory a encore des contacts avec ses parents biologiques, mais elle a décidé de son propre chef d’appeler Anne-Sophie et Panayotis «maman» et «papa». «Sauf quand elle était fâchée. Elle nous appelait par nos prénoms. Ça lui a passé.»

Le regard des autres

Et le regard des autres sur cette famille-puzzle? «On ne cache rien, mais beaucoup ne connaissent pas les détails de notre histoire. C’est plutôt en tant que famille nombreuse qu’on nous regarde avec un brin de condescendance; c’est étonnant, parce que quand vous êtes célibataire, les gens vous demandent pourquoi vous n’êtes pas en couple; quand vous êtes mariés, pourquoi vous n’êtes pas encore parents; et quand vous avez plus que trois enfants, vous devenez une sorte de bête curieuse (rire).»

Dans cette belle histoire, il reste des questions sans réponses. «Pourquoi avons-nous perdu un enfant? Sur le moment, c’est de la douleur et rien d’autre», affirme Anne-Sophie. Mais d’un autre côté, elle estime que s’ils avaient eu un bébé tout de suite, elle et son mari serait passés à côté de cette magnifique aventure. «Nous ouvrir à autre chose que ce que nous avions programmé nous a ouverts à infiniment plus grand». (cath.ch/cmc)

Vous pouvez retrouver les témoignages de cette série dimanche 28 novembre à la radio :
« PMA : la foi mise à l’épreuve » dans Babel, dimanche à 11h sur Espace 2
« Procréation spirituellement assistée » dans Hautes Fréquences, dimanche à 19h sur La Première

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