Joëlle, 33 ans, et Loïc, 37 ans, souhaitaient depuis toujours avoir des enfants. | © Christine Mo Costabella
Dossier

«La PMA nous a mis en porte-à-faux avec l’Église»

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Joëlle et Loïc avaient joyeusement renoué avec la foi lors de leur préparation au mariage. Ils n’avaient pas de problème avec la doctrine catholique, allant jusqu’à voter contre l’extension de la PMA en 2015. Jusqu’à ce qu’eux-mêmes soient confrontés à l’infertilité…

«Je venais de me faire larguer. J’ai écrit une lettre à sainte Thérèse pour lui demander de pouvoir donner l’amour que j’avais dans le cœur», raconte Joëlle à la table de sa salle à manger, à Flanthey (VS). La petite carmélite de Lisieux a dû écouter la jeune femme, car peu de temps après, celle-ci rencontre Loïc lors d’une soirée au théâtre. Elle a 18 ans, lui 22.

Très vite, ils parlent d’avoir des enfants. «Pour moi, jeunesse rimait avec grossesse», affirme Joëlle. Les deux Valaisans laissent cependant passer les études. Ils se marient six ans après leur rencontre, et une fois le master de Joëlle en poche, ils estiment le temps venu de devenir parents. «Dans le projet de vie que nous avons écrit pour notre préparation au mariage, les enfants venaient en premier», relève Loïc.

Rien d’alarmant

Un, deux, trois mois s’écoulent… et rien ne se passe. D’un naturel soucieux, Joëlle consulte rapidement son généraliste. Celui-ci propose des tests malgré leur jeune âge – elle a 26 ans, lui 30 –, car Loïc a subi une chimiothérapie durant son adolescence qui aurait pu nuire à sa fertilité. Mais les examens ne révèlent rien d’alarmant ni chez lui ni chez elle. Les médecins proposent alors de commencer par une «simple» stimulation hormonale.  

Loïc et Joëlle ont renoué avec la foi lors de leur préparation au mariage. | © Christine Mo Costabella

«En réalité, rien n’est simple, affirme Joëlle. Il faut se faire des injections tous les jours à la même heure, prendre rendez-vous pour une échographie tous les deux jours sur les horaires de travail; des bleus apparaissent, le corps change, l’humeur aussi. Les unions sexuelles sont encore naturelles à ce stade, mais elles sont programmées. Pour le couple, c’est éprouvant!»

Le traitement ne donne pas les résultats escomptés. Joëlle et Loïc optent alors pour l’insémination artificielle. L’assurance-maladie rembourse trois tentatives: le couple affronte trois échecs. Ils savent que du point de vue de l’Église, ils sortent de ce qui est autorisé, la doctrine catholique refusant qu’on sépare procréation et relations conjugales.

Le sujet était tabou

Les époux ne confient pas tout de suite leurs difficultés à un prêtre, même s’ils ont renoué avec la pratique religieuse lors leur préparation au mariage. «En fait, on n’en parlait à personne, pas même à nos familles, raconte Joëlle. On souffrait, mais le sujet était tabou.» Il leur faudra trois ans de tentatives infructueuses et une fausse couche pour que la chape de plomb saute et qu’ils commencent à s’ouvrir, notamment au sein de leur équipe Notre-Dame.

Leur tiraillement intérieur s’intensifie quand ils envisagent la fécondation in vitro (FIV). «Je savais que l’Église était contre, raconte Joëlle. Je suis allée chercher des vieux textes comme Humanae Vitae ou Donum Vitae… J’imaginais bien ce que j’allais y trouver. Pour moi, c’était la double peine: je ne pouvais pas avoir d’enfant, et en plus, ma religion était la plus restrictive en matière de procréation médicalement assistée.»

«C’était comme si toute la communauté ecclésiale nous rejetait. Je l’ai pris en pleine face.»

A cette époque, Loïc se souvient d’avoir été très blessé par un sermon. «Le prêtre a fait un grand geste de la main en disant à propos des techniques procréatives: ›ça, nous, on le rejette!’. Ce ›nous’, c’était comme si toute la communauté ecclésiale nous rejetait. Je l’ai pris en pleine face.»

Quelques fois, pourtant, les époux parviennent à s’ouvrir à un prêtre en confession. «C’étaient parfois des prêtres âgés, mais ils ont su accueillir notre parole. On s’est sentis consolés», se remémore Joëlle. S’ils ne trouvent pas la validation qu’ils étaient confusément venus chercher, ils repartent avec l’idée que c’est à eux de discerner en conscience jusqu’où ils veulent aller.

Un discernement compliqué. En 2015, ils avaient voté contre l’extension de la PMA en Suisse. Mais c’était avant d’envisager eux-mêmes la fécondation in vitro comme une possible planche de salut. Près de deux ans plus tard, Joëlle et Loïc font leurs valises pour tenter une FIV en République tchèque, la loi suisse, acceptée par le peuple, n’étant pas encore entrée en vigueur.

Accueillir un chien dans la maison, une manière de reprendre goût à la vie et de se rouvrir au monde. | © Christine Mo Costabella

«Il y avait quelque chose d’absurde. Sans être farouchement écolos, nous essayons d’acheter local, confie Joëlle; et là, nous allions à l’étranger profiter d’une pratique contre laquelle nous avions voté chez nous. J’allais confier mon corps, et possiblement ma vie, à des médecins que nous ne connaissions pas. Je devais subir une anesthésie générale, et comme j’ai un petit problème au cœur, j’avais écrit une lettre à Loïc au cas où je ne me réveillais pas.»

Tenus en haleine comme dans un feuilleton

Une fois le prélèvement des ovocytes effectué, le couple a la possibilité d’appeler la clinique une fois par jour entre 13h et 14h pour savoir où en est le développement des embryons. «On est tenu en haleine comme dans un feuilleton, raconte Joëlle. J’avais prié pour qu’il n’y ait aucun embryon surnuméraire, je n’aurais pas pu vivre avec. J’ai été exaucée au-delà de mes espérances: aucun embryon ne s’est développé.»

Le couple pense être au bout de ce qu’il s’autorise à faire pour avoir un enfant. Mais fin 2017, l’extension de la PMA entre en vigueur en Suisse. Toujours tiraillés intérieurement, les époux recommencent une FIV à Lausanne, plus proche de chez eux. «Ça a été affreux. Ils ont perdu tous mes ovocytes, mais nous ne l’avons su que plus tard, raconte Joëlle. Sur le moment, je l’ai pris très personnellement, comme si le destin me signifiait que je n’étais pas faite pour porter la vie.»

Ce n’est que quatre mois plus tard, après une hospitalisation en raison d’un épuisement physique et psychique pour Joëlle, que le service de PMA leur communique qu’il y a très probablement eu un problème technique.

«Mettre un terme à nos tentatives était une question de survie.»

Les médecins proposent une troisième FIV, mais c’en est trop. «Mettre un terme à nos tentatives était une question de survie, confie Joëlle. Car on peut aller toujours plus loin, toujours plus fort, toujours plus cher… On aurait pu retourner à l’étranger, avoir recours à des donneurs… ça m’a demandé un gros travail sur moi-même de m’imposer cette limite, mais nous avions besoin de retrouver un plancher sous nos pieds.»

L’argent remboursé suite à l’erreur technique, le couple l’utilise pour meubler son salon, autrement dit sa pièce à vivre. «J’étais sous antidépresseurs, dans un état lamentable, il me fallait retrouver goût à la vie», reprend Joëlle. La jeune femme doit également renouer avec son travail d’enseignante spécialisée, après une période où le contact avec les enfants lui était devenu difficile.

Impossible de voter sur le Mariage pour tous

Aujourd’hui, le couple a fait une croix sur son parcours de procréation médicalement assistée. Mais il reste très marqué par le rejet de l’Église face à leur chemin. «Si la PMA avait marché pour nous, nous en serions les premiers défenseurs», avoue la jeune femme. Loïc renchérit: «Il nous est désormais impossible de donner notre avis de façon tranchée. Lors des dernières votations sur le Mariage pour tous, nous nous sommes abstenus. Nous savons ce que c’est que de se heurter au réel.»

Leur pratique religieuse n’est plus aussi régulière qu’au début de leur mariage. «Malgré tout, on s’accroche, continue Joëlle. Quand on s’est mariés, on avait beaucoup aimé cette image de l’ombre de Jésus qui se mêle à celle des époux. On voulait s’engager à trois.» Alors ils gardent contact comme ils peuvent, via un parcours Alpha, par exemple, même s’ils décrivent leur foi comme chaotique et tâtonnante.

Le couple note sur un papier chaque petit bonheur qui survient. Pour apprendre à voir, à la fin de l’année, tout ce qu’il y a de beau dans leur vie. | © Christine Mo Costabella

Quelqu’un leur a dit un jour qu’ils ne voyaient pour l’instant que le Christ mort. «Mais peut-être que la vraie foi n’existe pas tant que tout va bien, estime Joëlle. Peut-être sommes-nous en train de trouver la vraie foi, même si nous ne distinguons pas encore le Christ ressuscité.»

«Ils sont où, dans l’Église, les douze pourcents de couples infertiles?»

Aujourd’hui, quand elle évoque sa situation dans l’Église, la Valaisanne trouve en face d’elle davantage d’embarras que de jugement. «Par exemple quand je dis que rien n’est prévu pour nous; ils sont où, dans l’Église, les douze pourcents de couples infertiles? Pour trouver une paroisse pour couples en espérance d’enfants, nous avons dû aller jusqu’à Paris. Ici, c’est le désert!»

La jeune femme s’est aussi inscrite à une chaîne de prière pour futurs parents sur internet, parrainée par la maman de Bienheureuse Chiara Luce, que ses parents ont attendue pendant dix ans. «Mais j’aurais aimé ne pas avoir à tout chercher moi-même!»

Les époux, qui auraient souhaité entendre parler d’infertilité pendant leur préparation au mariage, se sont engagés à témoigner auprès des fiancés qui se marient à l’Église. «Avec un grand complexe d’illégitimité, parce que nous ne vivons pas encore de cette espérance joyeuse que nous voyons sur d’autres couples de croyants dans notre situation», commente Joëlle. Mais il arrive que même des couples avec enfants soient touchés par leur témoignage. «Tant que ce sera le cas, nous aurons notre place dans le parcours préparation au mariage de l’Église.» En attendant, espèrent-ils, de trouver la paix intérieure. (cath.ch/cmc)

L’adoption, une alternative, vraiment?
Durant ses recherches sur la procréation médicalement assistée, Joëlle a constaté que l’Église encourageait les couples infertiles à se tourner vers l’adoption comme une alternative généreuse. «Mais d’abord, c’est une vocation très spécifique que tout le monde n’a pas. Ensuite, quand on se confronte au réel, ce n’est pas si simple éthiquement…»
Loïc et elle ont en effet entamé une procédure d’adoption. Comme pour la PMA, la jeune femme s’est plongée dans des livres pour mieux en comprendre les enjeux. «Là aussi, il y a des violences systémiques. C’est l’extrême pauvreté qui pousse les femmes à placer leurs enfants. Dans certains pays, les orphelinats sont plus soutenus que les programmes pour mères célibataires. En déposant une demande, nous sommes devenus participants de ce système. L’adoption aussi répond à la loi de l’offre et de la demande. Quand je m’en suis rendu compte, ça a été un choc très dur à encaisser», confie la Valaisanne. CMC

Dans le prochain article de cette série sur l’infertilité, le théologien Thierry Collaud expliquera les raisons de l’opposition de l’Église à la PMA.

Vous pouvez retrouver les témoignages de cette série dimanche 28 novembre à la radio :

« PMA : la foi mise à l’épreuve » dans Babel, dimanche à 11h sur Espace 2
« Procréation spirituellement assistée » dans Hautes Fréquences, dimanche à 19h sur La Première

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Joëlle, 33 ans, et Loïc, 37 ans, souhaitaient depuis toujours avoir des enfants. | © Christine Mo Costabella

Des couples face à l'infertilité

La discussion sur le mariage pour tous a ravivé le débat autour de la parentalité et notamment la question de la procréation médicalement assisté (PMA). L'infertilité des couples reste souvent un sujet tabou. Cath.ch est allé à la rencontre de quelques familles concernées.

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