Cyril et Nathalie se sont mariés en 2015. Et contrairement aux attentes, bébé n'a pas montré le bout de son nez... | © Christine Mo Costabella
Dossier

Infertilité: «Nous avons décidé de lâcher prise»

20 octobre 2021 | 17:00
par Christine Mo Costabella
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Après six ans de mariage et de nombreuses démarches médicales pour devenir parents, Cyril et Nathalie ont décidé de lever le pied. Sans enfants, ils expérimentent une autre manière d’être un couple chrétien dans le monde. Mais ils regrettent que l’Église s’intéresse peu aux situations comme la leur.

C’est une histoire qui commence tout en douceur. Cyril demande de temps en temps à Nathalie de lui envoyer un prospectus du cirque Knie, échos d’une époque où le Français venait passer ses vacances en Haute Savoie avec ses parents. Nathalie, qui habite Lausanne, y joint une plaque de chocolat. Malgré ces petites attentions et les fréquents coups de fil entre les deux trentenaires, Nathalie n’envisage pas de relation amoureuse avec ce garçon rencontré via un site catholique.

Un jour qu’elle suit une retraite au sanctuaire de Cotignac, dans le sud de la France, sur le thème «Mieux se connaître pour oser le mariage», elle est frappée par la remarque d’un intervenant: «On cherche toujours l’amour à l’extérieur de nos vies. Mais regardez autour de vous: n’y aurait-il pas quelqu’un qui est déjà là, qui vous fait signe régulièrement?»

Un mariage à Lausanne

Pour la première fois, c’est elle qui décroche son téléphone pour appeler Cyril. C’est décidé, ils se rencontreront en chair et en os. Ce n’est pas le coup de foudre, mais les deux jeunes gens apprennent à se connaître, se découvrent une sensibilité et des valeurs communes, une manière de prier semblable. Après quelques années de fréquentation, Cyril fait ses valises et quitte Toulon pour le canton de Vaud; ils se marient en 2015 à la basilique Notre-Dame, à Lausanne. Elle a 36 ans, lui 39.

Les enfants? Ils en avaient parlé pendant leurs fiançailles. Ils en veulent un ou deux. «Au début, on ne s’est pas pris la tête, raconte Nathalie, assise dans le canapé de son salon à Renens. On a laissé faire les choses, en se disant que ça viendrait quand ça viendrait. Mais après une année, je n’étais pas tombée enceinte. On a décidé de ne pas attendre pour investiguer, vu notre âge.»

Un couple n’est pas forcément un couple avec enfants | © Christine Mo Costabella

Leurs témoins de mariage, qui sont passés par là, les aiguillent vers la doctoresse Tatjana Barras-Kubski, connue dans le milieu catholique romand pour aborder l’infertilité par le prisme de la médecine douce. «On a fait des prises de sang, elle nous a montré comment interpréter les courbes de température pour repérer les moments du cycle où je suis la plus fertile, j’ai pris un complément de progestérone, des vitamines, j’ai même testé le régime sans gluten», détaille Nathalie. Sans résultat.

Une amie leur parle alors de la NaproTechnologie, une approche qui vise, par l’observation des glaires cervicales notamment, à repérer des causes éventuelles d’infertilité et à soigner la source du problème. Mais après deux ans de suivi et une laparoscopie (intervention chirurgicale qui introduit une caméra dans la cavité abdominale), le verdict tombe: rien à signaler.

Le bal des piqûres

Cyril fait alors lui aussi des tests pour voir si tout va bien de son côté. «Pour l’ego, ce n’est pas évident, commente-t-il sobrement. En plus, les médecins demandent tellement d’examens! J’avais une franchise à 2’500 francs: les factures s’amoncèlent vite.» Au Centre de procréation médicalement assistée du Flon, le diagnostic est à nouveau le même: rien d’anormal.

On propose alors au couple de procéder à une insémination artificielle. «J’ai dû me faire des injections dans le ventre pendant plusieurs jours, c’était douloureux, se remémore Nathalie. Elle a beau être infirmière, c’est plus facile de piquer les autres, assure-t-elle… Le jour J, les conjoints sont tellement stressés que Cyril ne parvient pas à remplir l’éprouvette. «On s’est unis naturellement le jour-même, espérant qu’avec toutes ces hormones, ça marcherait quand même», raconte Nathalie. La nature en décide autrement: «ça a été tellement frustrant de voir mes règles arriver!»

L’assurance entre en matière

Le dernier gynécologue qu’ils consultent leur propose de jouer une ultime carte: la fécondation in vitro (FIV). La réserve ovarienne de Nathalie étant bonne, l’assurance maladie entre en matière, même si les chances de réussite sont limitées, vu leur âge.

«J’ai ressenti comme très violent de devoir à nouveau me faire des injections, tous les jours à la même heure, alors que j’ai des horaires irréguliers dans mon travail, poursuit Nathalie. Au fond de moi est monté: ‘l’enfant doit être le fruit de l’amour’. Je n’étais pas à l’aise avec l’idée d’en ‘fabriquer’ un à tout prix en laboratoire. Si j’étais tombée enceinte de cette manière, comment aurais-je expliqué à mon enfant la façon dont il est venu au monde?»

Même si l’Église disait oui à la FIV, pour moi, ce serait quand même trop invasif.

Cyril acquiesce. «Moi qui suis très croyant, il me semble qu’un enfant est une mission qu’on reçoit du Seigneur. Faire une FIV, c’est un peu le considérer comme un dû: on paie, on y a droit.»

Dans quelle mesure la position de l’Église, hostile à la procréation médicalement assistée, a-t-elle influencé leur choix? «Je pense que les couples ont à écouter les différents avis, puis à discerner ce qui est bien pour eux ou non, explique Cyril. La position de l’Église nous a influencés, c’est certain, en ce sens que nous nous sommes renseignés sur les implications médicales et éthiques de la PMA. Mais au final, c’est nous qui avons pris les décisions.»

«Je pense que même si l’Église disait oui à la FIV, pour moi, ce serait quand même trop invasif, renchérit Nathalie. Mais c’est à chacun de discerner! Loin de moi de juger les autres.»

«Tata, je t’aime!»

Avec ce renoncement, il a fallu regarder en face la possibilité de ne jamais avoir d’enfant. «On a vraiment traversé les étapes du deuil, confie Nathalie. Dépression, colère, révolte, épuisement… Là, on est dans une phase d’apaisement. Notamment parce que nous sommes sortis de toutes ces démarches médicales qui nous ont beaucoup stressés.»

Nathalie est infirmière. Son métier lui permet d’être en contact avec l’humain. | © Christine Mo Costabella

Le couple apprend à regarder la vie avec ce qu’elle a de beau, même si cela ne correspond pas à son projet initial. «Par exemple, avant le Covid, on est allés voir la sœur de Cyril, se souvient Nathalie. Elle a une petite fille de six ans. J’ai passé une très belle semaine avec ma nièce, qui a senti que j’étais disponible pour jouer avec elle, et sa maman a pu se reposer. Quand elle me dit: ‘Tata, je t’aime’, ça me fait fondre! Même si ce n’est pas ma fille, ça m’aide de voir que je peux lui apporter quelque chose. Avec nous, elle est retournée à la messe pour la première fois depuis son baptême…»

Leur travail à tous deux, dans les soins, est aussi une belle manière de répandre du réconfort autour d’eux. Et l’infertilité est une école d’abandon: «Il y a une période où je voulais beaucoup contrôler, maîtriser; désormais, j’apprends à vivre un jour après l’autre», confie Nathalie.

«C’est pour quand?»

Sur ce chemin, il y a ceux qui aident: les amis qui promettent une prière, pas forcément pour un miracle, mais pour trouver le réconfort; il y a aussi le regard de certains, dans le milieu catholiques, habitués à ce qu’un couple de croyants ait forcément des enfants; il y a les réflexions sur le petit ventre de Nathalie: «C’est pour quand?», ou le très adroit: «Mais vous y pensez?» Il y a l’espérance qu’au prochain Noël, on pourra annoncer la bonne nouvelle à la famille, il y a Nouvel An où l’on se dit: «Cette année, peut-être…»

L’Église a des activités pour les familles, les jeunes, les vieux, mais pas grand-chose pour nous.

Et l’Église? Les deux époux jugent qu’elle n’offre pas beaucoup d’espace pour les couples en attente d’enfant. «Pourquoi ne pas créer des groupes de parole? Cela fait tellement de bien de sentir qu’on n’est pas seuls dans cette situation, lâche Nathalie. L’Église a des activités pour les familles, les jeunes, les vieux, mais pas grand-chose pour nous. Une de mes amies a écrit à l’évêque du Valais pour lui dire qu’elle se sentait bien seule face à sa situation.»

Avec ceux qu’on met de côté

La foi reste néanmoins d’un grand secours. «Je ne pense pas que Dieu veuille qu’on se rende malade à cause de ça, conclut Cyril. Ne pas avoir d’enfant ne m’empêche pas de vivre en chrétien dans le monde, dans mon couple, dans mon métier d’aide-soignant.»

Le quadragénaire estime que l’épreuve de l’infertilité l’a rendu plus attentif à la souffrance des autres. «Je juge moins facilement. Je me sens plus proche de ceux qu’on met de côté.» Quand il a dû lâcher sa vie d’avant pour venir en Suisse, trois mots l’ont aidé: «’aimer’, ‘perdre’ (ma région, mes amis), ‘grandir’. Ce que nous vivons, c’est pour grandir.» (cath.ch/cmc)

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