Fribourg le 19 novembre 2021. Mgr Charles Morerod, évêque de Genève, Lausanne et Fribourg | © Bernard Hallet
Dossier

Charles Morerod: «Benoît XVI aimait la vérité, pas les flatteurs!»

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«En priant pour lui, je tiens à exprimer ma reconnaissance pour le ministère de Benoît XVI au service de l’Église universelle», écrit dans un message Mgr Charles Morerod, suite au décès du pape émérite allemand le 31 décembre 2022. L’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, qui a connu personnellement Joseph Ratzinger, rappelle qu’il était avant tout un homme de foi et pas de structures. Benoît XVI aimait la vérité pas les flatteurs, relève-t-il.

Les intertitres sont de la rédaction

 Le 24 septembre 2011, à Fribourg-en-Brisgau, Benoît XVI parle de la situation de l’Église en Allemagne (mais nous pouvons nous sentir concernés) : « En Allemagne, l’Église est organisée de manière excellente. Mais, derrière les structures, se trouve-t-il aussi la force spirituelle qui leur est relative, la force de la foi au Dieu vivant ? Sincèrement nous devons cependant dire qu’il y a excédent de structures par rapport à l’Esprit. J’ajoute : la vraie crise de l’Église dans le monde occidental est une crise de la foi. Si nous n’arrivons pas à un véritable renouvellement de la foi, toute la réforme structurelle demeurera inefficace. »[1] Le renouvellement de la foi implique de reconnaître ce qu’est la vie chrétienne.

Quelle est en fait la racine de la vie chrétienne?

Quelle est en fait la racine de la vie chrétienne ? Au début de sa première encyclique Deus caritas est – texte programmatique – Benoît XVI indique un point que le pape François reprendra sans cesse et qui me semble absolument central : « Nous avons cru à l’amour de Dieu: c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie. À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive » (Encyclique Deus caritas est, 25 décembre 2005, § 1)[2]. Si on aborde l’Église d’abord à partir de la morale, ou à partir des structures, on ne sait pas ce qu’elle est. On ne la comprend qu’à partir du Christ, et ensuite il y a des certes des conséquences morales, et une structure de la communauté qu’il a fondée.

La liberté nécessite une conviction

Or on a vu le cardinal Ratzinger comme un homme d’appareil, un défenseur aussi des structures. Certes il a rempli consciencieusement la mission qui lui avait été confiée à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, mais en connaissant la signification réelle des structures. Il l’explique dans un texte passé trop inaperçu de son encyclique Spe Salvi du 30 novembre 2007 : « La condition droite des choses humaines, le bien-être moral du monde, ne peuvent jamais être garantis simplement par des structures, quelle que soit leur valeur. De telles structures sont non seulement importantes, mais nécessaires; néanmoins, elles ne peuvent pas et ne doivent pas mettre hors-jeu la liberté de l’homme. Même les structures les meilleures fonctionnent seulement si, dans une communauté, sont vivantes les convictions capables de motiver les hommes en vue d’une libre adhésion à l’ordonnancement communautaire. La liberté nécessite une conviction; une conviction n’existe pas en soi, mais elle doit toujours être de nouveau reconquise de manière communautaire » (§ 24)[3]. Cela vaut de toute structure, donc aussi de celles de l’Église. Celles-ci ont leur valeur en soi, mais comme la foi elles sont proposées à une libre adhésion, car sinon elles seraient inadaptées à l’être humain. Et quand on ne connaît ou ne comprend pas ces structures, on ne peut pas y adhérer librement, et on s’en détourne.

Benoît XVI aimait la vérité pas les flatteurs

Il reste deux anecdotes que j’estime significatives. Alors que j’attendais quelqu’un avec mon confrère dominicain Georges Cottier, arrive le cardinal Ratzinger. Le Père Cottier me présente d’une manière qui m’a parue un peu trop bienveillante, et je dis au cardinal : « Ne croyez pas tout ce qu’il dit ». Le cardinal Ratzinger m’a répondu, presque fâché : «Non! Lui, il dit toujours la vérité ! » J’ai pu vérifier par la suite les deux implications de cette affirmation : il aime la vérité et il n’aime pas les flatteurs (le P. Cottier lui disait aussi quand il n’était pas d’accord).

L’humilité du théologien

Plus tard, je me suis trouvé dans un jury qui devait attribuer un prix à une thèse. Le cardinal Ratzinger, président du jury, m’a dit qu’il n’avait pas assez bien fait son travail (sic) et m’a demandé ce que je pensais des deux écoles historiques qui parlent de l’obligation du célibat des prêtres dans l’Église latine : celle (qui était plus ou moins la seule il y a 50 ans) qui en situe l’apparition vers le XIe s. et celle, développée plus récemment, qui estime qu’on visait cette discipline depuis le début mais avec un succès limité. Et le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a précisé : «Je ne sais vraiment pas que penser de cette question ». Là, et j’en aurais d’autres exemples, j’ai été frappé par l’humilité de ce théologien qui, en fait, connaissait la question bien mieux que celui à qui il la posait et qui disait son hésitation sur une question assez sensible de la vie de l’Église. Quand il a démissionné, j’ai revu cette humilité et son sens du service.

Je prie pour lui avec grande reconnaissance, et je compte sur les lecteurs de ce mot pour faire de même. A part ça, demandons à Dieu de mettre la paix dans les cœurs (racines de nos actes), pour que l’année 2023 puisse être bonne.

+Charles Morerod OP, évêque

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Fribourg le 19 novembre 2021. Mgr Charles Morerod, évêque de Genève, Lausanne et Fribourg | © Bernard Hallet
31 décembre 2022 | 12:28
par Rédaction

Benoît XVI s'est éteint le 31 décembre 2022 à l'âge de 95 ans. Celui qui fut plus longtemps pape émérite que régnant a été marqué par son milieu d’origine, ancré dans la tradition catholique et hostile aux idéologies politiques extrêmes. Joseph Ratzinger a ainsi forgé sa carrière au sein de l'Eglise comme une "armure" contre les influences néfastes du monde extérieur.

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