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Douce nuit: l'hymne de Noël résonne depuis 200 ans

A Noël 1818, «Douce nuit, sainte nuit» (Stille Nacht) est chanté pour la première fois à l’église d’Oberndorf, près de Salzbourg, en Autriche. Voici l’improbable histoire d’une panne d’orgue qui a propulsé un poème de paix au rang d’hymne universel de Noël.

A Noël, la mélodie de Douce Nuit est incontournable. Connu également sous le titre de Voici Noël, ou Ô nuit de paix, ce chant est aujourd’hui traduit dans plus de 300 langues et dialectes à travers le monde. Depuis 2011, il est d’ailleurs inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Les deux auteurs – l’abbé Joseph Mohr et Franz Xaver Gruber – restent toutefois dans l’ombre. Pendant un temps, leur composition est même attribuée au célèbre Joseph Haydn. Et lorsque la trace des véritables créateurs est officiellement retrouvée, en 1875, tous deux sont déjà morts.

L’histoire de Stille Nacht commence à l’hiver 1816. Après des décennies de guerres napoléoniennes qui ont ravagé l’Europe, la population aspire au calme et à la paix. Le prêtre Joseph Mohr, né à Salzbourg en 1792, souhaite réconforter ses paroissiens de Oberndorf, en racontant une douce histoire de Noël. Le jeune abbé écrit ainsi un poème intitulé Stille Nacht, Heilige Nacht.

Une panne d’orgue

La chapelle ‘Douce nuit’, à Oberndorf, en Autriche | Gakuro CC BY-SA 3.0

Deux jours avant Noël 1818, le vieil orgue de la petite église Saint-Nicolas d’Oberndorf tombe en panne. Les uns racontent que des souris ont rongé les soufflets de l’orgue. D’autres accusent la rouille qui aurait mis à mal les tuyaux de l’instrument. Quoi qu’il en soit, l’abbé Joseph Mohr compte bien «sauver» sa messe de minuit et ne pas décevoir les habitants. Il pense alors à son ami Franz Xaver Gruber, un instituteur arrivé dans la région en 1807, après avoir vécu en Haute-Autriche.

Comme la classe compte peu d’écoliers – à l’époque la plupart des enfants aident leurs parents à la ferme –, l’enseignant passionné de musique s’engage comme organiste dans la commune d’Oberndorf. Sensible à ses talents musicaux, Joseph Mohr lui demande de composer dans l’urgence une mélodie à partir de l’un de ses poèmes. Gruber s’exécute le jour même. Le chant Stille Nacht est créée le 24 décembre 1818 et accompagné à la guitare pendant la messe de minuit.

Une propagation mondiale

À l’époque, les nouveaux tubes se répandent lentement. Durant quelques années, la berceuse reste interprétée uniquement à Oberndorf. Mais comme l’orgue doit être réparé, on fait appel à Karl Mauracher. Travaillant quelques temps le village, le facteur d’orgue est saisi par la qualité de ce chant inédit et en emporte une partition chez lui, à Fügen, dans la vallée tyrolienne du Zillertal.

Dans les années 1820, le Tyrol autrichien comptait de nombreuses familles de commerçants qui, en voyage, donnaient aussi volontiers des concerts. Le facteur d’orgue aurait transmis en 1825 une copie de la partition à une famille, les ‘Strasser Siblings’, qui l’interprète dans des villes plus grandes. Un éditeur s’intéresse à cet hymne après l’avoir entendu à Leipzig en 1832. Peu après, la partition figure pour la première fois dans un recueil de partitions intitulé Vier ächte Tyroler Lieder, «Quatre chants tyroliens authentiques».

La partition traverse dès lors les frontières. Elle est interprétée pour la première fois à New York, à Noël 1839. Les premières versions anglaises Silent night sont repérées dès le milieu du 19e siècle. A noter que les missionnaires chrétiens vont favoriser la diffusion du chant à travers le monde, progressivement jusqu’au 20e siècle.

La postérité

Un moment de grâce. Pendant la Première Guerre mondiale, au 24 décembre 1914, le chant autrichien offre une trêve de Noël aux soldats des tranchées. Près d’Ypres, sur le front belge, une poignée de soldats allemands allument des bougies et se mettent à entonner Douce nuit, avant d’être repris par des soldats anglais.

Durant le 20e siècle, de nombreuses vedettes de variété chantent Stille Nacht, de Bing Crosby à Elvis Presley, de Dalida à Céline Dion et d’Aretha Franklin à Mariah Carey. Les marionnettes du Muppet Show également. Le chant est repris dans plusieurs styles musicaux, dont funk, rock, reggae, voire metal. Le groupe de heavy metal américain Manowar produit une version soft pour Noël 2007, chantée en allemand et gratuitement accessible sur le net.

Dans les dérivés les plus originaux, un chœur de chèvres interprète Douce nuit sur un album de reprises au profit de l’ONG Action Aid Suède, en 2015. Et une version miaulée par trois chatons circule abondamment sur les réseaux sociaux. Attention toutefois: trop de Douce nuit peut nuire. Ce fait divers datant de 1996 en témoigne: une Néerlandaise, qui n’en pouvait plus d’entendre son mari fredonner Stille Nacht durant des heures, l’a poignardé et blessé. Plus réjouissant, à Bethléem, la période de Noël 2008 a débuté avec Douce nuit en arabe.

Noël 2018 à Oberndorf…

Autour de la chapelle du village d’Oberndorf, la veillée de Noël est tout particulièrement attendue en cette année anniversaire. Spécialement lorsque la mélodie Stille Nacht, heilige Nacht sera entonnée. «Nous attendons cette année quelque 6000 personnes pour la veillée de Noël contre 3000 à 4000 habituellement», a indiqué aux médias Clemens Konrad, directeur de l’office du tourisme local. Même le pape a reçu une invitation.

Plusieurs manifestations autour de Stille Nacht ont déjà eu lieu ces derniers mois à Oberndorf, et dans toute la région de Salzbourg. Un musée Stille Nacht a ouvert ses portes en septembre 2018 à Hallein. Car c’est à Hallein que Franz Xaver Gruber pris le temps de rédiger, le 30 décembre 1854, la véritable histoire du chant de Noël, avant d’y mourir en 1863.

Son récit établit la paternité et l’origine du texte et de la mélodie de Stille Nacht. Intitulé Authentische Veranlassung zur Composition des Weihnachtsliedes, son testament balaie toutes les hypothèses erronées formulées à travers le monde, selon lesquelles par exemple le chant aurait été créé dans la vallée du Zillertal, serait une composition de Michael Haydn, ou serait basé à partir d’un air populaire bien plus ancien. Le musée exposera la documentation complète consacrée au chant de Noël, la guitare de Joseph Mohr et des objets ayant appartenu à Franz Xaver Gruber, ainsi que des manuscrits et le récit de Gruber.

…Jusqu’au Vatican

Le 18 décembre 2018, des dizaines de Tyroliens, habillé en ‘Schützen’, ont interprété Stille Nacht sur la place Saint-Pierre, à la lumière des flambeaux. Les Schützen, reconnaissables à leurs tenues traditionnelles, sont issus des régiments d’infanterie s’étant distingués face aux forces de Napoléon, en 1809. Interrogé par Vatican News, la nouvelle ambassadrice d’Autriche près du Saint-Siège, Franziska Honsowitz-Friessnigg, a déclaré que le succès de cette chanson s’explique justement «par son message de paix». (cath.ch/gr)

'Stille Nacht' est chanté pour la première fois en 1818 à l'église d'Oberndorf en Autriche | © Youtube, capture d'écran
23 décembre 2018 | 11:00
par Grégory Roth
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