«Larrons heureux, en paradis»: le pardon à ses assassins musulmans

Bernard Litzler

Le tragique assassinat de journalistes et dessinateurs français de Charlie Hebdo rappelle la décapitation, en 1996, des moines français à Tibhirine, en Algérie.

La guerre civile algérienne et le climat de peur de l’époque n’avaient pas fait fuir les moines cisterciens de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas. Au contraire, le prieur de la communauté, le Père Christian de Chergé, avait écrit, par avance, à ses assassins. Une lettre poignante que remet en mémoire l’actualité dramatique de ces jours. Il écrivait:

«S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat.

Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être, la «grâce du martyre» que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam. […]

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste: «Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense!» Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences. […]

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais, oui, pour toi aussi je le veux, ce merci, et cet «A-Dieu» envisagé pour toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.»

Christian de Chergé avait une connaissance approfondie et une grande estime pour l’islam et la culture arabe. Sa vie durant, il n’a de cesse d’approfondir cette foi dans une unité entre les deux religions. Il médite le Coran, notamment les textes relatifs Jésus et à Marie. Il compare les termes des deux religions, les concepts, comme celui de Dieu le miséricordieux, constamment utilisé par les musulmans. Comme théologien, il cherche à percer la clé du mystère de l’islam dans l’histoire du salut.

Sacralité et gigantisme républicains

Pascal Fessard

Dimanche 11 janvier 2015, j’afflue avec de nombreux manifestants vers la place de la République, je ne l’atteindrai pas aujourd’hui, car tout Paris conflue. Combien de personnes? Les officiels n’osent articuler un chiffre, peut-être 2 millions, mais le décompte s’avère vite impossible tant les rues se gorgent de monde, enlisant quelques voitures imprévoyantes dans une épaisse marée humaine.

Quel gigantisme au nom des valeurs républicaines, contre le terrorisme, contre l’extrémisme islamiste, contre le fanatisme, l’antisémitisme, etc. Le monde politique a voulu tous ces «ismes» en réponse aux attentats. On peut dire que les Français sont allés bien au-delà des espérances politiciennes. Voilà l’unité nationale réalisée. La France a un nom, elle s’appelle Charlie.

Revenons un jour plus tôt, au lendemain de la neutralisation des trois «terroristes», la capitale respire un peu mieux, osant à peine croire à la fin des attentats. Quelques personnes déposent des fleurs à un coin de rue des bureaux de Charlie Hebdo. Un couple de retraités traîne là, tant par recueillement que par nécessité, leur quartier entre l’Avenue Jean Jaurès et les Buttes Chaumont aurait été bouclé par la police. Les Parisiens hésitent à vivre normalement. Dans un restaurant des Grands Boulevards, un serveur avoue être venu à son travail par obligation. Il serait bien resté chez lui comme beaucoup d’autres. Mais d’heure en heure le métro se remplit, un signe certain que la vie revient; Paris se libère de ses maux.

Et pourtant, malgré tout le tragique de l’évènement, ce n’était pas grand chose: trois forcenés parisiens, une vingtaine de morts, trois jours de crainte et un jour de liesse; pas vraiment un 11 septembre. D’ailleurs, une jeune trentenaire me confiait que les Parisiens eurent peur en 1995 lors de l’attentat du métro, mais pas en 2015; ce qui n’empêche pas la colère et la douleur. Charlie rappelle Valmy, une petite bataille, peu de morts et peu de dégâts, mais un évènement fondateur légitimant la République.

Il ne servira personne, ni le Président, ni le gouvernement, ni les partis, ni le Peuple, mais tout le monde se l’appropriera; il ne devrait déboucher sur à peu près rien de politiquement concret, mais on lui attribuera toutes les réussites, comme si l’Etat laïc ne pouvait renoncer à une forme de sacralité. Finalement, sous ce regard, Charlie c’est un peu Mahomet, Bouddha ou Jésus, il n’échappe pas à ce qu’il dénonçait; j’en connais certains qui déjà se retournent dans leur tombe!

Homélie du 11 janvier 2015

Prédicateur : Père Henri-Marie Couette, Prieur
Date : 11 janvier 2015
Lieu : Abbaye d’Hauterive, Posieux
Type : radio

Depuis le jour de Noël, nous assistons à une sorte de crescendo dans la révélation de Celui qui est venu nous visiter jusqu’à partager l’expérience de notre humanité par son incarnation. Dans la nuit de Bethléem, ce furent tout d’abord les anges qui furent mis à contribution : ”aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur (…) vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche” (Luc 2, 11-12). Les bergers s’étaient faits le relais de cette bonne nouvelle et ”firent connaître ce qui leur avait été dit de cet enfant” (v. 17). Plus tard, guidés par un astre mystérieux, ce furent des mages accourus d’Orient qui débarquèrent à Jérusalem pour adorer Celui qui leur avait été annoncé comme étant ”le roi des Juifs” (Matthieu 2, 2). A cette occasion, leur fut confirmé par les docteurs d’Israël le sens de l’oracle prophétique : ”de toi, Bethléem, terre de Juda, (…) sortira un chef qui sera le berger de mon peuple Israël” (v. 6 ; cf. Michée 5, 1).

Ainsi, à chaque fois, ce sont des hommes ou des anges qui se font les témoins de cette naissance peu ordinaire. Mais aujourd’hui, il en va tout autrement car, à travers la ”voix venant des cieux”, c’est Dieu Lui-même – plus exactement, le Père – qui authentifie l’identité de ce fils d’homme : ”Tu es mon Fils bien-aimé ; en Toi, Je trouve ma joie.”

Jamais ne nous sera donnée une parole plus définitive sur Jésus et la vérité de sa Personne ! Ni non plus d’une telle autorité, puisqu’elle émane directement de Dieu. Celui que les anges, les bergers, puis les mages, avaient adoré est déclaré Fils du Père éternel et donc Lui-même Dieu. C’est là bien sûr une vérité qui nous est essentielle à retenir pour saisir qui Il est.

Deux autres fois dans les évangiles, cette voix d’en-haut se fera encore entendre, toujours lors d’un moment crucial de la vie du Christ. Tout d’abord à la Transfiguration et presque dans les mêmes termes, mais alors s’y ajoutera cette injonction : ”… mon Fils bien-aimé, écoutez-Le !” (Marc 9, 7) Le moment est solennel car il s’insère entre deux annonces de la Passion et, en quelque sorte, il en anticipe déjà le dénouement : les disciples auront à se souvenir que, aussi dramatique que soit la mort de leur Maître décrétée par ses ennemis, il y a en Lui une Lumière, une Vie, qui ne peut ni être éteinte ni anéantie. L’ultime fois où cette voix se manifestera sera au seuil même de la Passion. Alors qu’elle est imminente, Jésus soupire : ”Maintenant je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Dirai-je : «Père, délivre-moi de cette heure ?» – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! «Père, glorifie ton Nom !» Alors, du ciel vint une voix qui disait : «Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore.»” (Jean 12, 27-28) La parole du Père est donc là pour confirmer envers et contre tout que son Fils possède en Lui-même cette capacité absolue de transcender le pire, jusqu’à la mort même, ce qui est une manière de nous dire que placer notre foi en Lui ne peut en aucune façon nous décevoir. Il ne peut nous faire faux bond ! Il est quelqu’un de totalement sûr et sur lequel nous pouvons absolument compter et nous appuyer en pleine confiance. Savoir cela est capital pour notre vie !

Mais cette fameuse voix venue du ciel et que nous prêtons à Dieu le Père est-elle seulement là pour nous livrer une information sur Jésus ? Si, comme l’affirme saint Jean au début de son Évangile, nous sommes ”nés de Dieu” (1, 13), alors ce que le Père dit à Jésus, Il peut également le dire à chacun de nous : ”Tu es mon fils – ma fille – bien-aimé(e) ; en toi, je trouve ma joie.” Déclaration absolument extraordinaire à vrai dire ! Et, parce que c’est Dieu qui parle, déclaration aucunement surfaite, mais totalement véridique ! Voilà quelque chose qui donne consistance à notre être, voilà qui nous construit et nous affermit face à tous les doutes qu’engendre en nous l’expérience de nos limites, de notre faiblesse et de nos échecs, de notre misère et de notre péché. Par cette parole, nous sommes sans cesse remis debout ! Qu’il est bon en effet de pouvoir reposer son cœur sur cette certitude qui prend le pas sur tout le reste : tu es aimé pour ce que tu es ! Rien ne saurait la remettre en cause, pas même nos ruptures car elles ont déjà toutes été assumées par Jésus dans sa Passion, pourvu que nous acceptions de revenir à Lui et non de nous laisser dominer par le dépit ou la fermeture du cœur. Les évangiles lus durant la semaine de l’Épiphanie qui trouve aujourd’hui son point d’orgue, illustrent de manière convaincante cette plénitude du don de Dieu qui ne calcule jamais, mais semble au contraire apprécier le gaspillage dans sa façon de nous aimer. Songez à ces flots de vin coulant à Cana ou regardez combien il reste de corbeilles de pains et de poissons après qu’Il les ait multipliés !

Mais il y a une dernière chose à relever. J’ai donc le droit de dire à Dieu : je suis ton fils bien-aimé. Mais toi qui m’écoutes, tu peux le dire tout autant et voilà comment se fonde notre commune appartenance à l’unique Père des cieux. Voilà le fondement sur lequel se construit toute relation vraie entre humains. Une relation qui part de Dieu et qui porte, de façon à la fois indélébile et efficace, la marque de son Amour. Cela est manifesté par l’Esprit qui apparaît aujourd’hui sous la forme de la colombe au-dessus du Fils. Cet Esprit de Dieu qui, non seulement vient authentifier la mission de Jésus comme Messie envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (Luc 4, 18), mais aussi qui atteste l’infinie fécondité de sa Passion. C’est Jean qui l’évoque avec insistance dans la première lecture que nous avons entendue : ”Jésus Christ est venu par l’eau et par le sang : pas seulement avec l’eau, mais avec l’eau et le sang. Et Celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit, car l’Esprit est la vérité.” (1 Jean 5, 6) Ainsi, par son Baptême, en lequel Il sanctifie les eaux, et par son sang versé, Jésus est la réconciliation entre nous et le Père, et ce don irrévocable nous est offert sans autre motif que l’Amour même. Il n’existe pas d’autre condition pour le recevoir que d’ouvrir son cœur !»

Fête du Baptême du Seigneur

Lectures bibliques : Isaïe 55, 1-11; 1 Jean 5, 1-9; Marc 1, 7-11

Homélie du 11 janvier 2015

Prédicateur : Abbé Leopold Kaiser.
Date : 11 janvier 2015
Lieu : Eglise Saint-Paul, Lucerne
Type : tv

Pour ce dernier week-end du temps de Noël, je vous invite à fermer les yeux un instant. Penser à la fête de Noël que nous venons de vivre… Quelle impression, sentiment, vous habitent ?

Est-ce que toutes ces émotions ont disparus, à présent que le sapin de noël est défait ? Etes-vous soulagé d’avoir survécu à ces difficiles moments de retrouvailles familiales ? Ou est-ce que l’un ou l’autre événement vous reste encore en travers de la gorge ?

Dieu s’est incarné dans un petit enfant sans défense, dans une crèche, il a été protégé par Marie et Joseph. De simples bergers ont suivi l’étoile et plein d’étonnement se sont agenouillés devant lui. Ici dans cette église St-paul, on place toujours pendant la célébration de noël un enfant nouveau-né dans la crèche en bois Une expérience qui marque et dont bcp se souviennent encore aujourd’hui. Autrefois, à travers la naissance de son fils, Dieu s’est rendu accessible dans la pauvreté d’une étable à Bethléem.

Il s’est laissé trouver par les roi-mages, et aujourd’hui, maintenant, à la fin de ce temps de noël, il en va de même pour nous. Cette étoile merveilleuse veille sur chacun d’entre nous et va nous accompagner fidèlement à travers toutes les surprises et incertitudes de cette nouvelle année.

De même que l’événement de la sainte nuit de noël nous a remplit de courage et d’espoir, l’événement du baptême de Jésus au bord du Jourdain revêt une signification importante pour nous. Dans chacune de nos vie, à travers le baptême, la voix qui vient du ciel s’adresse aussi à nous, tous les baptisés du passé et du présent. Cette voix nous dit cette parole d’acceptation « Tu es mon fils bien-aimé, ma fille bien-aimée, en qui j’ai mis tout mon amour.

Dans cette célébration, nous allons à présent accueillir le petit Mika Marco dans notre communauté.

Je suis très heureux que les servants de messe aient avec eux leur cierge baptismal. Ils vont les allumer à la flamme du cierge pascal et s’approcher de la famille du baptisé. J’aimerais vous invitez pendant que l’orgue joue, à essayer de vous souvenir où se trouve votre cierge baptismal ?

Ce cierge n’est pas destiné à être rangé dans le tiroir du bas à gauche, mais il doit vous rappeler tout au long de votre vie que le Christ vous éclairera toujours de l’intérieur avec sa lumière.»

Fête du Baptême du Seigneur

Lectures bibliques : Isaïe 55, 1-11; 1 Jean 5, 1-9; Marc 1, 7-11

Homélie du 04 janvier 2015

Prédicateur : Mgr Joseph Roduit, Abbé de Saint-Maurice
Date : 04 janvier 2015
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

La symbolique catéchétique de saint Matthieu

L’évangéliste saint Matthieu est le seul à nous rapporter la scène des Mages venus d’Orient, conduits par une étoile, pour venir s’incliner devant le petit enfant Jésus. Un récit merveilleux qui vient embellir l’histoire de la nativité du Seigneur Jésus parmi les hommes. Certains ont cherché à prouver la véracité de ce récit.

Mais il importe, avant toute recherche de vérification historique des faits, de comprendre le genre littéraire utilisé par saint Matthieu.

Saint Matthieu a le souci de montrer à ses lecteurs juifs que Jésus est vraiment le Messie annoncé par les prophètes et qu’il vient réaliser les Ecritures. Il faut donc inscrire ce texte dans le genre symbolique et catéchétique.

Le genre symbolique, d’abord

Du récit de la venue des Mages, Matthieu y voit symbole. En effet, les personnages, les événements et les faits signifient autre chose qu’un simple voyage au clair de l’étoile. Les esprits cartésiens qui ne veulent accepter pour vrai que ce qui est constatable se heurtent là à des faits pas forcément vérifiables, mais non moins vrais.

Le plus important est de comprendre le sens de cette marche des Mages venus d’Orient qui, suivant l’étoile, sont venus se prosterner pour adorer l’enfant Roi. Ce que l’évangéliste a voulu dire par là c’est que le Messie est venu pour tous, même pour des non-Juifs venus d’Orient. Il y voit la réalisation des prophéties d’Isaïe rappelées dans la première lecture aujourd’hui.

Dans l’évangile même il y a différents genres littéraires : il y a des paraboles qui sont des récits mis en scène pour faire comprendre autre chose. Il y a des récits historiques au sens actuel du terme : ils se sont passés comme cela est décrit. Il y a des enseignements où les paroles de Jésus sont reproduites fidèlement selon la mémoire des témoins. Et il y a des récits symboliques montrant que les faits ont une signification plus profonde que le simple fait historique. Les Apôtres et les évangélistes en ont été les témoins et leur donnent un sens spirituel important pour notre foi.

Donc, si saint Matthieu fait d’un récit historique un texte symbolique, cherchons pourquoi il l’a écrit. Pour y répondre cherchons surtout le sens catéchétique. La catéchèse étant l’art de conduire à l’acte de foi.

Le sens catéchétique

L’évangile de saint Matthieu se caractérise par l’annonce du Royaume de Dieu. Du début de l’évangile où des Mages sont à la recherche d’un Roi, jusqu’à la scène du Jugement dernier où nous serons jugés comme devant un Roi, c’est saint Matthieu qui nous rapporte le plus de paraboles sur le Royaume des cieux.

Et il va montrer que ce Royaume est offert à tous. C’est aussi ce que dit saint Paul dans l’épître de ce jour quand il écrit : « Ce mystère, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’évangile ».

Aux Juifs qui pensaient être les seuls héritiers du Royaume, Matthieu veut montrer que des gens inconnus venus d’Orient vont découvrir eux-mêmes le roi du royaume des cieux, qui n’a rien à voir avec un roi d’un royaume terrestre. Toute la scène avec Hérode explique très bien cela. La jalousie d’Hérode est infondée car le Royaume annoncé est d’un tout autre ordre.

Aux scribes et aux pharisiens qui étaient des savants croyant être les seuls à savoir interpréter les Ecritures, Matthieu va montrer que les hommes de science, tels qu’étaient les Mages, peuvent aussi lire dans la création du ciel étoilé des signes pour cheminer vers la foi.

Même les présents apportés par les Mages ont un sens catéchétique. Jésus, le Messie était annoncé comme prêtre, prophète et roi. Les Pères de l’Eglise ont vu dans les présents offerts des symboles.

L’or est le symbole de la royauté: dans le royaume des cieux c’est la fidélité. Jésus est roi de ce royaume d’amour.

L’encens c’est le symbole de la prière qui monte comme un parfum. C’est le prêtre qui offre l’encens. Et cela rappelle le devoir de prière et d’offrande.

La myrrhe c’est un aromate réservé à l’embaumement des défunts. Elle annonce la mort du Christ prophète.

Conclusion

Il y aurait certes encore bien des enseignements catéchétiques à tirer de ce texte de la visite des Mages, mais il est temps de conclure. Que faut-il en retenir ?

Que les évangiles ne sont pas des reportages. Ce sont plutôt des messages catéchétiques pour nous conduire aujourd’hui à l’acte de foi chrétienne. Quand ils écrivent, les évangélistes ont vécu l’enseignement, la mort et la résurrection du Christ. Ils voient vivre les premières communautés chrétiennes. Et leurs récits s’en ressentent.

A Bethléem, parmi les premiers à reconnaître en Jésus le Fils de Dieu, il y a les Bergers selon saint Luc, les Mages selon saint Matthieu. Pauvres et riches, ignorants et savants reconnaissent le même Dieu fait homme.

Les bergers sont les pauvres de l’époque, méprisés, car ils ignoraient la Loi. Les mages, au contraire, semblent riches, instruits et considérés. Ils s’informent du Messie: “Où est né le roi des Juifs?” Il y a dans cette question la signature de Matthieu, l’évangéliste du Royaume des cieux. Jésus sera déclaré roi, à la fin de l’évangile, mais couronné d’épines, devant Pilate.

Qui sont les bergers et les mages d’aujourd’hui? Peut-être des gens simples qui vivent leur foi au quotidien, admirablement mais discrètement. Peut-être des savants qui scrutent le ciel et y découvrent les signes d’une Intelligence suprême.

Epiphanie veut dire “manifestation”. Dieu se manifeste autant au simple qu’au savant, mais il se manifeste en un Enfant : d’où le respect à avoir pour tout enfant, donc tout être humain.

Ce récit évangélique n’aura son effet en chacun de nous que si nous avons tour à tour l’attitude simple du berger émerveillé ou l’attitude du chercheur de Dieu assidu. Mais pour tout chercheur de Dieu, berger ou mage, l’acte de foi, n’est-ce pas ce moment où le chercheur de Dieu se rend compte qu’il est lui-même cherché par Dieu? Alors laissons-nous trouver par Dieu qui vient nous chercher !

Amen.

Fête de l’Epiphanie

Lectures bibliques : Isaïe 60, 1-6; psaume 71; Ephésiens 3, 2-3a.5-6; Matthieu 2, 1-12

Homélie du 28 décembre 2014

Prédicateur : Bertrand Georges, diacre
Date : 28 décembre 2014
Lieu : Eglise Saint-Laurent, Charmey
Type : radio

Chers paroissiens du Val Charmey, chers hôtes de passages, chers auditeurs …

Vous le constatez, la famille, à notre époque, est traversée par de grandes remises en question. Pourtant, tous les sondages le montrent, elle demeure un lieu d’attentes considérables. Il semble que le désir d’un amour qui rime avec toujours, soit inscrit dans le cœur de chacun.

Ainsi, la joie, l’épanouissement, mais aussi la déception lorsque cette aventure est traversée par l’échec, la séparation ou d’autres difficultés, sont à la mesure de ce « désir de famille » qui nous habite, et qui est généralement très profond.

Chacun expérimente ou constate que le vécu familial peut être le lieu du plus grand bonheur mais aussi celui de souffrances bien réelles.

Tout ceci nous invite à nous interroger : d’où vient l’amour ? A qui pouvons-nous rendre grâce lorsqu’il fleurit ? Mais aussi : existe-t-il une source à laquelle nous pourrions ressourcer cet amour, le vivifier, le guérir lorsqu’il est blessé ?

En ce jour de fête, l’Eglise nous propose de contempler la sainte famille de Nazareth qui nous donne quelques éléments de réponse à ces questions.

Certes, la Sainte famille est assez originale : un enfant unique, tout à la foi homme et Dieu, une mère Vierge, un père adoptif, appelés ensemble à une mission exceptionnelle. Pourtant, au-delà de l’aspect singulier de cette famille, l’Evangile de ce jour a quelque chose à dire à chacun de nous, peut-être particulièrement à notre génération en quête de repères.

J’en relèverai trois :

Premièrement, le texte insiste sur le fait que Marie et Joseph firent ce que prescrit la loi du Seigneur. Cette famille vit sa foi. Elle reconnait humblement qu’elle a besoin de Dieu et elle nous invite à faire de même. Nous pouvons demander à Dieu aide, force et bénédiction, en les puisant dans les sacrements, en lisant la Bible, en allant au caté … mais aussi en priant, en couple ou en famille. Et prier, c’est souvent moins compliqué qu’on ne le pense : remercier Dieu pour ses bienfaits, lui demander ce dont nous avons besoin, bénir le repas, marquer le front de nos enfants ou de notre conjoint d’un signe de croix, dire un « Notre Père » et un « Je vous salue Marie » en se tenant la main … Vivre sa foi, prier ensemble ou les uns pour les autres, ce que savent souvent bien faire les grands-parents, fortifie la famille.

La deuxième chose qui m’a frappée dans cet Evangile se situe dans les rencontres que vont vivre Marie et Joseph en venant au Temple. Ils se laissent interpeler par deux personnes âgées : Syméon, homme juste et religieux, et Anne, veuve de 84 ans qui servait Dieu jour et nuit.

Et là quelque chose d’étrange se produit, comme une inversion des rôles : alors que Marie et Joseph viennent présenter cet enfant à Dieu, c’est Dieu qui, par ces deux personnes inspirées, présente l’enfant Jésus aux hommes. Il est, disent-ils, le salut pour tous les peuples, la lumière des nations.

De Syméon, l’Evangile nous dit qu’il attendait la consolation d’Israël. Quand à Anne, elle parle de l’enfant à tous ceux qui espéraient la délivrance de Jérusalem. Au cœur de leur épreuve et de leur tristesse, ils reconnaissent en Jésus Celui qui apporte lumière, consolation et espérance.

Ce que Syméon et Anne expérimentent, à la suite d’Abraham et de Sara dans la première lecture, le Seigneur veut aussi l’offrir aux personnes et aux familles qui font l’expérience de la souffrance ou du découragement. Le Sauveur né dans la pauvreté d’une étable est venu apporter consolation et espérance jusqu’au sein des familles les plus éprouvées, dans les situations les plus bouleversées. Et il le fait en comptant sur nous, pour que soyons ses messagers auprès de ceux qui l’attendent parfois même inconsciemment.

Enfin, après cette démarche au Temple de Jérusalem, Jésus Marie et Joseph retournent dans leur ville de Nazareth. Jésus, nous dit le texte, y grandit et se fortifie.

Ceci nous indique que nos familles, dans la simplicité de leur quotidien, sont appelées à être d’irremplaçables écoles de croissance, d’humanisation, d’évangélisation. On y transmet la foi. On y apprend la relation, la fidélité, le pardon, le respect de l’autre malgré la différence, le service, le partage …

Et nous pouvons nous interroger : nos familles manifestent-elles la joie de l’Evangile ? Offrent-elles l’espace où peut se déployer la beauté du vivre ensemble ? Certes, cela n’est pas toujours facile, notamment à cause des multiples activités qui souvent nous assaillent.

Le vécu de la Sainte Famille nousinvite donc à hiérarchiser nos occupations, à ne pas permettre aux urgences de dévorer les priorités, à faire de la place pour accueillir la joie et la paix de Noël et ceci tout au long de l’année.

Vivre la foi en famille, accueillir et répandre la consolation et l’espérance au cœur même des difficultés, cultiver la paix et la joie de Dieu au sein de nos foyers, voilà les grâces que nous pouvons demander au Seigneur en ce jour fête.

Aussi, permettez-moi, une fois n’est pas coutume, de terminer cette homélie par une prière : celle que notre Pape François a composée à l’occasion du synode pour confier à Dieu toutes les familles de la terre :

Jésus, Marie et Joseph
en vous nous contemplons
la splendeur de l’amour véritable,
à vous nous nous adressons avec confiance.

Sainte Famille de Nazareth,
fais aussi de nos familles
des lieux de communion et des cénacles de prière,
des écoles authentiques de l’Évangile
et des petites Églises domestiques.

Sainte Famille de Nazareth,
que jamais plus dans les familles on ne fasse l’expérience
de la violence, de la fermeture et de la division :
que quiconque a été blessé ou scandalisé
connaisse rapidement consolation et guérison.

Sainte Famille de Nazareth,
que le prochain Synode des Évêques
puisse réveiller en tous la conscience
du caractère sacré et inviolable de la famille,
sa beauté dans le projet de Dieu.

Jésus, Marie et Joseph
écoutez-nous, exaucez notre prière.[1]

Amen

Fête de la Sainte Famille

Lectures bibliques : Genèse 15, 1-6 ; 21, 1-3 ; Psaume 104 ; Hébreux 11, 8.11-12.17-19 ; Luc 2, 22-40 (ou brève : 22.39-40)