Homélie du 24 mars 2013

Prédicateur : Claude Ducarroz, Prévôt
Date : 24 mars 2013
Lieu : Eglise d’Arconciel
Type : radio

La foule. Et dans cette foule, un homme. Très entouré mais seul : Jésus de Nazareth. Juché sur un âne, voici le roi. Du moins si l’on en croit les cris de cette foule : « Béni soit celui qui vient, notre roi. » A quoi pensent-ils, ces gens qui étendent leurs vêtements sur le chemin ? A une victoire politique ? A une libération sociale ? A une domination religieuse ? On peut les comprendre puisque leur pays est occupé par une puissance étrangère, et qui plus est, païenne.

Mais Jésus voit plus haut et plus loin. Il est venu pour sauver le monde, tout le monde, par les énergies de l’amour et non pas de la violence, par une dynamique qui conduit au Royaume de Dieu et non pas à l’impérialisme terrestre. Il est venu au nom du Seigneur de la vie, quitte à payer cette bonne nouvelle au prix de sa propre mort. Ainsi sera.

La foule, encore elle. Peut-être la même. Et Jésus devant elle, plus que jamais tout seul. Elle crie de plus belle, tout le contraire d’avant : « Crucifie-le ! Crucifie-le » ! « Et Pilate décida de satisfaire leur demande…Il livra Jésus à leur bon plaisir. » Le roi est là. Couronné d’épines, un roseau de dérision dans la main en guise de sceptre, le manteau pourpre sur ses plaies béantes.

Et soudain éclatent sa vraie royauté, l’autorité de sa miséricorde : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ». Et aussi la puissance de sa confiance en Dieu : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » L’évangéliste ajoute : « Tous les gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle s’en retournèrent en se frappant la poitrine. » Peut-être la foule a-t-elle enfin compris.

Prochain épisode, toujours la foule, au matin de Pentecôte, quand la joyeuse nouvelle de la résurrection de Jésus commencera à bouleverser l’humanité par la communauté de l’Eglise apostolique. Et Pierre debout avec les Onze, devant la foule internationale.

Et nous y voici. La foule, encore elle. Sur le balcon, là-haut, un homme seul vêtu de blanc, humblement prosterné, qui demande le silence pour prier. A cause de ce Jésus de Nazareth, celui de la croix et celui de la pâque, il se présente en serviteur des serviteurs de Dieu. Pas dans le triomphe d’une Eglise qui serait au dessus de l’humanité, mais dans la modestie d’un homme qui veut imiter François d’Assise, le petit pauvre, ami des pauvres, pour mieux suivre Jésus et donner envie de le suivre.

Avec la croix, jusqu’à la pâque, dans les douces et fortes impulsions de l’Esprit.»

Dimanche des Rameaux et de la Passion

Lectures bibliques : Luc 19, 28-40 (Procession des Rameaux); Isaïe 50, 4-7; Philippiens 2, 6-11; Luc 22, 14 – 23-56

Homélie du 17 mars 2013

Prédicateur : Père Bernard Bonvin
Date : 17 mars 2013
Lieu : Collégiale Saint-Laurent, Estavayer-le-Lac
Type : radio

Un grand d’Espagne, pour s’épargner les contrariétés de la vie, se cloîtra dans son château à l’heure de sa retraite en exigeant de son majordome qu’il supprime les mauvaises nouvelles des journaux qu’il lirait. Au fil des jours, la matière à lecture s’amenuisait au point qu’il finit bientôt par réclamer : « Eusebio, apportez les catastrophes ! » Si nous ôtions des évangiles maladies et violence, controverses, conflits de tous ordres et péchés, ils s’aminciraient considérablement. Est-ce à dire que l’histoire de Jésus est déprimante ? Que les gens heureux n’auraient-ils pas d’histoire ?

L’évangile de ce jour se rapporte à événement critique : un rassemblement d’hommes autour d’une femme accusée d’adultère. Jésus est quasi sommé de se prononcer pour ou contre la lapidation. S’agit-il simplement d’une attristante nouvelle locale de plus ? Non, car l’intervention de Jésus transforme nos faits divers en Bonne Nouvelle. Par ses paroles et ses gestes, il accueille la vie là où elle vient à lui. Le jour où, dans une synagogue, il place un estropié au milieu de l’assemblée, il rappelle le sens de la loi du sabbat : faire vivre.

Ici, lorsque Scribes et Pharisiens placent au milieu d’eux une femme pécheresse et interpellent Jésus, ce n’est ni pour que la femme vive mieux, ni par respect pour l’autorité de Jésus : au contraire, ils cherchent à le pièger perfidement, car s’il s’associe à la condamnation prescrite par la Loi, il entre en rébellion contre le pouvoir romain qui s’est réservé la peine de mort ; s’il ne le fait pas, il s’oppose à Moïse, l’autorité suprême du judaïsme.

Ainsi sollicité, que fera Jésus, que dira-t-il ? Lui de condition divine… s’abaisse d’abord pour tracer du doigt des traits sur le sol. Temps de silence qui offre à chacun l’occasion de réfléchir. Celui qui incarne la miséricorde ne cherche pas plus à mettre dans l’embarras les scribes ou la femme accusée d’adultère que chacun/chacune de nous. Et en écrivant sur le sol, il symbolise la fragilité des écrits, voire des lois elles-mêmes.

L’évangile ne s’attache pas à ce qu’il écrit, mais à sa première parole : « Que celui qui d’entre vous n’a jamais péché lui jette la première pierre » (v. 7) : Il ne juge personne (Jean 8, 15), mais que les accusateurs se jugent eux-mêmes !

Selon la Loi (Deutéronome 13, 10-11, Dt 17, 5-7), seul le témoin de l’adultère qui est lui-même sans péché peut initier la lapidation : celle-ci n’exigeait pas que ce témoin lance la première pierre : en revanche, elle le lui prescrivait pour un adultère le plus grave (Dt 13, 9-10 ; Dt 17, 7), l’idolâtrie. La réponse de Jésus peut s’entendre comme une question : « Cette femme est peut-être coupable d’adultère ; vous-mêmes, ne risquez-vous pas de commettre un adultère spirituel plus grave, c’est-à-dire une infidélité au Dieu de miséricorde ? Pour vous, la loi elle-même ne serait-elle pas devenue votre idole ?

Sur sa parole, ils s’en vont « l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés ». C’est l’honneur des vieillards d’être lucide sur l’humaine condition.

Et voici Jésus seul avec la femme : face à face, la misère et la miséricorde. Tel le serviteur d’Isaïe, Jésus « ne brise pas le roseau ployé… » (Isaïe 42, 3). Le dialogue qui se tisse est de l’évangile en barre, d’ailleurs non sans humour :

« Femme, où sont-ils donc ? Alors, personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

Le pardon ne règle pas tout : il offre une espérance pour reconstruire sa vie. La vraie pitié n’est en rien paternaliste : ce « Va et ne pèche plus » ne comporte aucun mépris. Jésus ne la maintient pas en sujétion, il lui restitue sa marge de responsabilité, donc de liberté. Il manifeste qu’elle existe pour elle-même. De manière analogue, il avait enjoint au paralysé guéri de porter son grabat (Mt 9, 6 ; Jn 5, 8). Il croit en nous ! Il ouvre un chemin nouveau. C’est pour cela que son joug est doux et son fardeau léger. Quand dans son mal-être une personne reçoit d’une autre de la compassion, la personne blessée perçoit en l’autre la même humanité profonde qu’en elle. C’est une vraie communion qui s’instaure.

Qu’en retirer pour nos rapports au prochain : instructive cette maxime de saint Jean de la Croix : « Croyez que si quelqu’un ne brille pas par les vertus que vous pensez, il peut être agréable à Dieu par les vertus que vous ne pensez pas » (Avis et maximes sur la vie spirituelle, Prière de l’âme embrasée d’amour, 58). Le sermon sur la montagne est plus radical encore : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » C’est clair !

Et nous-mêmes, dans nos propres péchés ? Paul, dans la deuxième lecture de ce dimanche, témoigne : oubliant ce qui est en arrière, tendu vers l’avenir, je cours vers le but… pour me laisser saisir par le Christ … le Christ, en qui Dieu me reconnaîtra comme juste. Beau programme pour notre montée vers Pâques : connaître Jésus, non seulement avec la tête, mais expérimentalement : prendre pour nous et sur nous ses actes et ses paroles, aimer et pardonner comme il l’a fait… et nous libérer de l’égo culpabilisant. Ainsi nous changeons un peu la vie, coopérant à ce que proclamait Isaïe : « Voici que je fais un monde nouveau. » Et nous qu’accablent parfois de lourds fardeaux, souvenons-nous de ce qui est inaliénable : l’image de Dieu en nous, écrasée parfois sur nos chemin de calvaire, mais que le Ressuscité restaure.

En avant vers Pâques, Frères et soeurs bien-aimés !

5e dimanche de Carême

Lectures bilbiques : Isaïe 43, 16-21; Philippiens 3, 8-14; Jean 8, 1-11

Homélie du 10 mars 2013

Prédicateur : Père Bernard Bonvin
Date : 10 mars 2013
Lieu : Collégiale Saint-Laurent, Estavayer-le-Lac
Type : radio

Enfants, ce récit nous émouvait : depuis, il nous arrive de le mettre en cause à moins que ce ne soit lui qui nous conteste. Une évidence : il y a six acteurs ou groupe d’acteurs dans ce récit, Il serait surprenant que nous ne puissions nous identifier au moins à l’un des cinq personnages, car le Père, lui, paraît inimitable, étant la figure même de Dieu.

Partons du sauvageon de la famille. Le cadet a l’impression d’étouffer dans la maison. Il réclame sa part d’héritage du vivant même de son père, comme si, pour lui, il était déjà mort. Myopie qui n’est pas sans conséquence. Voulant tout tout de suite, il fuit en avant vers une plénitude imaginaire, car tout tout de suite, c’est le propre de l’éternité : inscrits dans le temps, nous n’y sommes pas encore. Coupé des siens, le cadet dérive bientôt dans la dèche, réduit à se nourrir de caroubes réservées aux porcs : une vie de cochon, dirions-nous familièrement ! Sa décision de revenir chez son père fait suite au constat qu’il ne s’en sortira pas seul : lucide, il entend assumer la conséquence de ses actes, s’accommodant du statut de domestique… Comment imaginerait-il cette prodigalité d’amour de la part de son père ?

Passons au groupe des publicains et des pécheurs : ils viennent à Jésus pour l’écouter. Surprenant pour nous qui, tant de fois, nous éloignons de la Parole du Seigneur parce que nous nous en estimons indignes. Les pécheurs de la parabole sont louables pour leur confiance en Jésus par-delà leur faiblesse. Pour ce fils cadet, il reste précisément ce chemin à parcourir pour s’envisager sans honte fils, et non plus domestique.

Troisième acteur, l’aîné, l’homme du quotidien, solide, sérieux, travailleur, obéissant, même à son âge : mais à l’expérience, sa vertu se révèle pesante, calculatrice et peu joyeuse. Homme du donnant-donnant, pour lui, les chants, la danse et la fête, ça se mérite. Buté, il refuse de demeurer de la famille. Pourtant, pour être fils, il lui reste à retrouver son frère.

Un quatrième intervenant, un domestique de la maison n’aide pas l’aîné à entrer dans la fête : c’est ton frère qui est de retour. Et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a vu revenir son fils en bonne santé.

Ce rapport provocant, est dans la ligne du cinquième groupe de personnages de ce récit : Les pharisiens et les scribes récriminent : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux » ! Ils sont prêts à donner raison au murmure et à l’amertume du fils : ce père est trop faible vis-à-vis de quelqu’un qui porte honte à la famille. Mais peut-on accueillir l’Evangile si l’on s’estime ainsi intègre et supérieur aux autres ?

Reste le dernier acteur, le Père de la parabole, qui n’est que père. Sa maison était vraisemblablement « propre en ordre » : l’initiative du jeune fils n’allait-elle pas tout perturber ? Il ne le retient pas malgré lui. D’abord un long silence qui est attente. « Quand on aime, c’est pas comme quand on aime pas ! », disait la vigneronne de mon enfance. Une histoire hassidique évoque le terreau du Premier Testament sur lequel fleurit ce récit :

Un fils de roi, séparé de son père par une longue distance ─ cent jours de marche ─ voudrait revenir ! Ses amis l’encouragent : « Retourne auprès ton père ! » Mais il répond : « Je n’aurai pas la force d’accomplir si long chemin ! » L’apprenant, le père lui adresse ce message : « Fais ce que tu peux, marche selon ta force, et moi je ferai le reste du chemin. » Nous percevons l’écho des paroles de Zacharie et d’autres prophètes : « Revenez à moi, et moi je reviendrai à vous » (Za 1, 3).

Ce père mesure l’exigence de la paternité. Le lien à l’enfant est vivant, et appelle ces pas qui permettent au fils de devenir/demeurer fils. Cela change tout. Celui qui a semé le désordre, revient en mendiant une place de domestique : c’est dans l’ordre des choses. Mais le père sème du désordre, celui de la compassion, en le couvrant de baisers, en lui passant au doigt l’anneau qui est le sceau de l’héritier, la sandale de l’homme libre, et en organisant une fête somptueuse avec veau gras, chants et danse. Le cadet avait d’abord calculé l’avantage du statut de domestique, il goûte la joie d’être fils : comment son cœur n’en serait-il pas retourné ? Ce pécheur de fils partage maintenant les sentiments des publicains et autres pécheurs qui venaient à Jésus pour l’écouter.

Le père ignore le donnant-donnant. Au fils aîné ─ au vieux pratiquant un peu fatigué que je suis parfois comme à ceux qui sont indifférents ─ il rappelle ce message : « Tout ce qui est à moi est à toi. » Il parle comme le Dieu de l’alliance : « Je vous donnerai une terre, une descendance, un cœur nouveau, vous serez mon peuple et je serai votre Dieu. »

« Ô Dieu, délivrez-nous des pères fondateurs, des pères protecteurs, des pères supérieurs, de tous les pères écrasants et moralisateurs », lisions-nous, il y a quelques années, dans une transcription féministe du Notre Père. La seule autorité dont se prévaut ce Père, Notre Père, c’est la tendresse compatissante. Bien sûr que cela nous dépasse. Cependant, l’amour ne s’épuise pas en se donnant.

Et nous-mêmes, à quel personnage allons-nous nous identifier ? Pécheur, pharisien, aîné, cadet, serviteur petit rapporteur ? À quelle conversion sommes-nous appelés ? J’ai dit d’abord que le Père était inimitable : pourtant, chacun et chacune de nous sommes peu ou prou père ou mère. Nous ne serons certes jamais tout-puissants ni créateurs, mais le Père de la parabole peut nous rendre vulnérables aux faiblesses, aux nôtres et à celles du prochain. Comment Dieu-Père prendrait-il plaisir à la mort de ses enfants ? En nous acheminant vers Pâques, pensons à ce pardon qui nous rend notre dignité avant de restaurer la fraternité.»

Josué 5, 9a.10-12; 2 Corinthiens 5, 17-21; Luc 15, 1-3.11-32

Homélie du 03 mars 2013

Prédicateur : Père Bernard Bonvin
Date : 03 mars 2013
Lieu : Collégiale Saint-Laurent, Estavayer-le-Lac
Type : radio

Dieu, dans la première lecture de ce dimanche, sollicitait Moïse pour une mission : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte […] Je suis descendu pour le délivrer … Tu diras au peuple d’Israël : « Je suis » m’a envoyé …» À Moïse désemparé, il répond en quatre mots : « Je suis avec toi » Il est aussi avec chacun/chacune de nous, mais comment s’y prend-il ?

Généralement les malheurs du monde, à la une des médias, soulèvent autant de questions que d’indignation : s’agissant du tremblement de terre d’Haïti en janvier 2010, m’a frappé le propos d’un évêque, sans doute largement partagé, tant nous sidère une telle catastrophe :

« Toute personne qui croit en Dieu et qui essaye de vivre de cette foi ne peut pas ne pas être touchée au cœur par le malheur qui détruit et par la malédiction qui touche votre pays. Tous s’interrogent : « Où es-tu Seigneur ? Que fais-tu Seigneur ? « [1]»

Dans nos quotidiens, c’est la loi du donnant-donnant qui régit la plupart de nos relations : la rétribution immédiate semble aller de soi. Mais comment l’évangile de ce jour envisage-t-il nos rapports avec Dieu ? En scène, deux faits divers tragiques, et une petite parabole. Premier fait : alors que Jésus prêche, surviennent des gens qui évoquent l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer pendant qu’ils offraient un sacrifice. Ces victimes étaient-elles punies en raison de leur faute, demande-t-on à Jésus ? Non, répond-il et il renchérit en évoquant un deuxième fait aussi dramatique : mais non plus dans la Galilée suspecte de contamination païenne, mais à Jérusalem, où la chute de la tour de Siloë a causé la mort de dix-huit personnes. Fallait-il que ces victimes aient été particulièrement coupables ? « Eh bien non, martèle Jésus, et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. »

À la différence de ses disciples, Jésus n’appelle pas le feu du ciel sur les Samaritains qui l’accueillent mal. Il nie toute intervention de Dieu dans le processus qui va du péché à la mort. Le péché nous sclérose, tue en pactisant avec la mort de l’autre et avec notre propre mort mais ce n’est pas Dieu qui va nous faire périr ; c’est nous qui allons à notre perte.

Un autre évêque considère de toute autre manière la catastrophe d’Haïti : il réfute le lien entre les malheurs et malédiction divine. Je le cite :

« Comment croire en Dieu quand la poussière a le dernier mot ? […] Curieusement, c’est nous qui pensons cela. Nous, pour qui le drame reste à distance, […] pour qui le souci du lendemain n’est pas la première urgence. Au contraire, dans les ruines [de Port-au-Prince], les survivants incarcérés, les rescapés, les familles endeuillées, […] tous ou presque, prient, […] présentent à son regard les cadavres des êtres aimés. Quel philosophe athée, […] quel sceptique oserait se moquer de ces prières ? Chacun sait bien que s’il était sous ces ruines, il ne pourrait peut-être pas retenir ces appels, même si par une autre part de soi, il les jugerait absurdes. […] L’homme, sous la menace de la mort, n’a pas besoin de se justifier pour chercher la bouffée d’air frais qui lui manque. […] Où est Dieu dans les ruines d’Haïti ? […] Il est à Haïti comme sur le Golgotha, dans le silence et le mystère, dans le cri de l’homme qui refuse de laisser à la mort le dernier mot. »

Dans l’évangile Jésus nous prémunit de la tentation d’impliquer le bras de Dieu dans les malheurs humains, quels qu’ils soient. Croyants ou non, avec notre liberté si fragile, nous sommes égaux devant la vie et la mort qui peut survenir brusquement et sans avertir. Par la foi, nous nous remettons dans la main du Créateur notre Père, quoi qu’il advienne. Se convertir, en grec metanoien, c’est plus que faire demi-tour, c’est changer d’esprit : se retourner vers Dieu dans la vie telle qu’elle va.

« Convertissez-vous », répète Jésus, qui ne considère pas l’origine du malheur, mais l’avenir des vivants. Devant les drames qui déchirent le monde, ne demeurons ni simples spectateurs, ni dénonciateurs indignés. De quel droit dénoncer le mal du monde, si dans mon quotidien, je ne suis pas au service de la vie ; si elle s’étiole autour de moi, parfois même à cause de moi ? Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez, non pas nécessairement de mort physique, mais de cette mort qu’est l’éloignement de Dieu.

A juste titre, nous n’acceptons plus de voir partout péché et punition, et nous nous réjouissons de nous libérer de ce qui nous culpabilise de manière indue. Est-ce à dire que le péché n’a plus de consistance ? Un ami prêtre écrivait : « Je connais au moins deux malheurs dont je voudrais qu’on délivre notre monde : celui de croire que nous avons trop péché pour être encore pardonnés, et celui d’imaginer que le péché n’existe plus. Deux attitudes qui insinuent le même blasphème : le Christ est mort pour rien. »

C’est sagesse de nous accueillir dans nos faiblesses : c’est courageux de nous réjouir de l’exigeante et merveilleuse responsabilité d’une liberté qui fait notre dignité inaliénable, malgré ses fragilités.

La petite parabole du figuier nous rappelle la douce patience d’un vigneron. Celui de cet évangile, nous l’identifions aussitôt : « Je suis la vigne et mon Père est le vigneron… Je suis la vigne, et vous les sarments. » Le vigneron creuse, aère les racines, enrichit la terre, émonde les sarments. Il s’agit de soins et non de saccage. La taille n’affecte le cep que pour le rendre plus fécond.

C’est peut-être un figuier au beau feuillage mais sans fruit qui irrite ce Maître : il ne se satisfait pas de la seule belle apparence. Si nous lui appartenons, laissons-le œuvrer, à savoir approfondir notre vie intérieure, aérer notre cœur dans le silence : nous exposer ainsi au soleil de Dieu ne nous clôt pas sur nous, mais nous prépare à offrir des figues au passant assoiffé.

Le Dieu qui veut que nous portions du fruit est celui qui a dit un jour à Moïse et le répète aujourd’hui : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte… » Porter du fruit pour la vie du monde, c’est l’appel que la Parole de Dieu nous adresse. Défi immense que je ne vais pas assumer, porter et gérer seul : ce n’est pas de moi seul que relève le devoir de vivre de vie, c’est de Lui-avec-moi, c’est de Moi-avec-Lui. « Je suis avec toi… Va ! »

[1] LA CROIX, 31 janvier 2010

3e dimanche de Carême

Lectures bibliques : Exode 3, 1-8a.13-15 ; 1 Corinthiens 10, 1-6.10-12 ; Luc 13, 1-9

Homélie du 03 mars 2013

Prédicateur : Don Marco Dania
Date : 03 mars 2013
Lieu : Eglise Saint-Nicolas de Flüe, Lugano-Besso
Type : tv

Je ne sais pas si vous aussi, quand vous étiez enfants, vous alliez vous balader dans la campagne avec vos amis, en quête de quelques aventures à vivre, de nouveaux endroits à explorer.

Je me rappelle qu’une des choses qui m’attirait particulièrement, c’étaient les arbres chargés de fruits. Ce que je préférais avant tout, c’étaient les cerises, les prunes, les abricots et quelquefois aussi les figues. C’était très difficile de résister à la tentation de cueillir quelques fruits. Parfois nous le faisions quand même. Nous montions sur l’arbre…..il y n’a rien de plus savoureux que manger un fruit mûr, cueilli à même l’arbre ou carrément assis dans l’arbre. Mais la déception était grande quand nous constations que le fruit n’était pas mûr. Et j’aime à penser que Jésus peut-être appréciait aussi beaucoup les figues et qu’il comprend que je sois déçu de ne pas en trouver !

Mais avec la parabole que nous venons de lire, Jésus ne veut pas seulement exprimer sa déception de n’avoir pas pu manger quelques bonnes figues : il veut certainement nous donner un enseignement plus profond.

Il veut nous faire comprendre qu’un arbre sans fruit est comme une auto sans moteur, comme une maison sans toit, comme un téléphone sans batterie : bref totalement inutile. Il en est ainsi pour nous aussi. Si nous ne portons pas de fruit, notre vie est insignifiante. Une vie stérile, est-ce une vie ?

Le Seigneur désire donc que nous portions du fruit. Et le fruit le plus beau qui peut jaillir en nous, c’est la joie qui naît quand on a un cœur en paix, parce qu’il s’est donné aux autres.

L’invitation qui nous est faite aujourd’hui, c’est de nous convertir, de changer vie…mais cela n’a rien à voir avec un impératif moral, une obligation. Jésus n’a jamais obligé personne, il nous a toujours dit: « si tu veux, si ça te convient, si tu as envie. » Il laisse libre chaque homme de décider seul ce qu’il fait de sa propre vie. Se convertir, cela signifie changer de chemin, revenir sur nos pas et prendre un autre chemin, parce que peut-être celui que nous avions pris n’est pas juste parce qu’il ne nous a pas apporté une joie totale. Le Seigneur veut pour nous la vie en abondance et une grande joie, mais souvent quand nous vivons en ne pensant qu’à nous-mêmes, incapables de voir les besoins des autres, nous ne trouvons pas la vraie joie.

Bien sûr, quelqu’un pourrait objecter que c’est facile de le dire quand on se porte bien, toutefois quand on est atteint par la maladie, c’est bien autre chose! Aujourd’hui nous célébrons la journée des malades, “mais dans ce que tu prêches, qu’est-ce qui peut nous soulager de nos souffrances?”

Chers amis, la souffrance rend parfois notre vie vraiment très lourde, cependant grâce à Dieu nous ne sommes pas seuls dans la souffrance. Beaucoup de gens sont à nos côtés pour soulager notre souffrance physique, morale et spirituelle. Non seulement les médecins, les infirmiers- infirmières et tous les autres professionnels qui travaillent dans notre clinique, comme partout ailleurs, mais il y a aussi des bénévoles.

Ils sont comme des anges gardiens qui nous accompagnent dans les moments de grandes douleurs pour nous aider à trouver un peu de soulagement. Nous remercions donc toutes ces personnes.

 

Avant de vous laisser, je voudrais encore vous raconter une histoire qui peut nous aider à trouver la vraie joie. C’est une petite suggestion que je voudrais donner à chaque souffrant. Découvrir le « secret » de la balance.

Je vais donc vous raconter l’histoire, pour que chacun de vous ici présent, mais aussi celles et ceux qui nous suivent à la télévision, puissent connaître ce secret et le mettre en pratique.

Un jour, un homme gravement malade fut accueilli dans un hôpital et introduit dans une grande chambre au milieu de beaucoup d’autres malades. Mais peu de temps après avoir été déposé sur un lit, il appela d’une voix forte l’infirmier.

« Quel est donc cet endroit où vous m’avez amené? », protesta-t-il. « Les gens qui sont autour de moi, rigolent et plaisantent comme des enfants! Ils ne sont certainement pas aussi malades que moi !

« A vrai dire, ils sont bien plus malades que toi! », répondit l’infirmier, « mais ils ont découvert un secret, qu’aujourd’hui peu de gens connaissent ou que, ceux qui le connaissaient, n’y croient plus.

« Quel secret? » demanda l’homme.

« Celui-ci! », répondit un homme âgé dans le lit d’à côté. Il avait sur sa table de nuit, une petite balance, il prit un poids et il le déposa sur un plateau; tout de suite l’autre se leva.

« Qu’es-tu es en train de faire? », demanda l’homme.

« Je suis en train de te montrer le secret! Cette balance représente le lien qui existe entre les hommes. Le poids que j’ai placé sur le plateau représente ta douleur qui, en ce moment, te déprime. Mais pendant qu’elle t’abat, elle soulève l’autre plateau de la balance en permettant à un autre de trouver la joie. Joie et douleur se tiennent toujours main dans la main. Mais il faut que la douleur soit offerte, qu’elle ne soit pas retenue pour soi; alors elle nous fait devenir comme des enfants et elle fait fleurir le sourire même au seuil de la mort. »

« Aucune science ne peut prouver ce que tu racontes-là! », critiqua l’homme.

« Justement pour ce qui concerne la douleur vécue avec amertume. Ce n’est pas ici un problème de science mais de foi. Pourquoi n’entres-tu pas toi aussi dans la balance de l’amour? »

L’homme accepta la proposition étrange. Et lorsqu’il fut guéri et qu’il put revivre des instants de joie, il ne pouvait s’empêcher de penser à la souffrance des autres. Il se sentit ainsi être relié par un mince fil d’or avec les hommes du monde entier.

Pour beaucoup, cela ne restera qu’une jolie histoire !.

Mais si à l’avenir, vous avez à rencontrer un malade qui sait sourire, un malheureux capable de se réjouir, un handicapé qui fait confiance à la vie, rappelle-toi: tu as probablement rencontré quelqu’un qui connaît le secret de la balance…

Traduction : Evelyne Oberson, RTS-CCRT»

3e dimanche de Carême

Lectures bibliques : Exode 3, 1-8a.13-15 ; 1 Corinthiens 10, 1-6.10-12 ; Luc 13, 1-9

Homélie du 24 février 2013

Prédicateur : Père Bernard Bonvin
Date : 24 février 2013
Lieu : Collégiale Saint-Laurent, Estavayer-le-Lac
Type : radio

Peut-on sans mourir voir Dieu de face ?

Pierre, Jean et Jacques, ont-ils vraiment vu Jésus de Nazareth en gloire ? Ni Matthieu, ni Marc, ni Luc n’étaient au Thabor… Luc rapporte ce détail surprenant : « Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, se réveillant, ils virent la gloire de Jésus, et deux hommes à ses côtés […] qui s’en allaient… » Sans doute ne s’attendaient-ils pas à vivre une telle expérience pour se livrer ainsi au sommeil ?

L’Evangéliste Luc interprète pour nous leur expérience en recourant à de symboles empruntés au Premier Testament. D’abord une Voix venue d’une nuée. Dans l’écoute d’une voix, nous sommes récepteurs d’un message qui vient d’un autre ; et la nuée, dans la Bible, voile et manifeste simultanément Dieu. Ici donc, il apparaît que c’est Dieu, Père, qui parle : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi, écoutez-le. » D’autre part, la présence au Thabor des grands personnages de l’histoire d’Israël entourant Jésus révèle ce qu’il est : nouveau Moïse et nouvel Élie. Il ne transcrit pas la Parole de Dieu, comme Moïse au Sinaï, mais il est lui-même cette Parole, le Verbe fait chair. Il n’est pas simple prophète de l’alliance comme Élie, il est lui-même alliance entre Dieu et l’humanité, Dieu est avec nous.

Au Thabor, Jésus rayonne Dieu. Le dedans et le dehors coïncident. Transfiguré, il est donc révélé pour ce qu’il est. La tradition orthodoxe, à juste titre, vénère particulièrement cette scène : en effet, si l’écriture de l’icône entend transfigurer le visible par l’invisible, il est normal que l’artisan-peintre s’attache à la beauté du transfiguré qui ne relève pas d’un artifice, un flash de projecteur par exemple, mais elle est le reflet du mystère, du secret intime de celui dont la parole et les actes respirent la relation filiale à Dieu. C’est d’ailleurs au cours d’un moment de prière que son corps est ainsi éclairé de l’intérieur. À juste titre, on dit parfois que la beauté de certains visages pourtant burinés par l’existence, c’est l’excès de leur âme. Alors ce n’est plus le personnage qui est présenté, mais la personne : l’image indélébile de Dieu en elle appelle notre respect inconditionnel.

Dieu se donne à qui il veut et comme il veut. Au Thabor, trois des douze apôtres sont témoins de la Transfiguration. Les trois s’assoupiront à Gethsémani, deux d’entre eux l’abandonneront au moment de sa Passion, et l’un même le reniera ! Étrange, la stratégie de Dieu ! Mais Pierre, Jacques et Jean, demeurent les témoins de la vérité du Verbe fait chair en Jésus de Nazareth.

Certains prétendent que pour le chrétien, la vie vraie commence après la mort. Ce ne fut certes pas le cas pour Jésus : il est transfiguré au moment même où il emprunte la route de Jérusalem, qui culminera à Golgotha. Signe que Dieu, par le Fils, habite le très quotidien : l’étable de Bethléem, l’atelier de Nazareth voire l’émeute de Jérusalem. Et pourtant, devant Jésus, c’est moins l’idolâtrie que l’incrédulité qui nous menace : « Si tu es le Fils de Dieu, change les pierres en pains… descends de la croix et nous croirons en toi… » Ce que Jésus ne fit point, nous l’avons entendu dimanche dernier. Ne serait-ce pas précisément ce mystère de la transfiguration qui conforte les témoins de la foi d’aujourd’hui, ces martyrs méprisés ou pourchassés ? Ils croient ferme que Dieu n’est pas moins dans la fournaise du désert que dans la fraîcheur du Thabor, qu’il y a en nous des germes de résurrection : notre vie ne saurait donc être cantonnée à une salle d’attente.

À chacun/chacune de vivre avec et de Jésus sur les sentiers quotidiens, avec leurs creux et leurs bosses. Comme Pierre, là où il fait si-bon-si-beau, nous voudrions camper : « Maître, il est heureux que nous soyons ici ; dressons trois tentes… » Il ne savait pas ce qu’il disait, précise Luc. Ce n’était déjà que la nostalgie du petit nuage loin des tracas quotidiens, des exigences des autres, des difficultés professionnelles, de la maladie ou de la vieillesse. S’installer où il semble que tout irait bien, que la foi et la vie chrétienne seraient facilitées ! « Il ne savait pas ce qu’il disait ! »

Le récit extraordinaire de la transfiguration nous ramène donc à l’ordinaire de la vie : le transfiguré sera le défiguré du calvaire avant d’être le ressuscité du jardin de Pâques. À nous de suivre Jésus dans la vie telle qu’elle va ! La vraie vie ne commence pas après le trépas. Ici même, il nous appartient d’épier l’empreinte du crucifié-défiguré devenu le ressuscité à la droite du Père : cette empreinte demeure aujourd’hui sur les visages creusés par la faim, ou marqués par le mal de vivre, la violence ou les soucis : « J’avais faim, soif, j’étais nu, malade ou prisonnier, et tu m’as, ou tu ne m’as pas visité. » Ces visages, un jour le Père fidèle les ressuscitera à l’image du Fils bien-aimé. La Parole de Dieu et l’Esprit Saint qui l’actualisent, si nous y recourons, peuvent transfigurer notre regard sur nos proches et nos lointains, et ainsi, ils transfigurent déjà la vie…

Un autre défi nous sollicite plus immédiatement : ici et maintenant, reconnaître le transfiguré sous l’humble signe du pain et du vin de notre eucharistie ? Que l’Esprit Saint nous le donne.»

Lectures bibliques : Genèse 15, 5-12.17-18; Philippiens 3, 17–4, ; Luc 9, 28b-36

Homélie du 17 février 2013

Prédicateur : Père Bernard Bonvin
Date : 17 février 2013
Lieu : Collégiale Saint-Laurent, Estavayer-le-Lac
Type : radio

« Allez-vous prêcher sur le diable », me demanda un jour un paroissien : et sans attendre ma réponse, il ajouta, gentiment goguenard, « j’adore me faire peur ! » On ne prêche pas sur le diable, il est par définition diviseur, tentateur, mais sur Jésus, fils d’Adam et fils de Dieu qui par sa désobéissance au diable, nous apprend à devenir homme vrai et vrai fils de Dieu.

À quels signes pouvons-nous repérer l’action du tentateur ? Aux forces de mort qui nous habitent — égoïsme, injustice, haine, peur et mensonge de toutes sortes, dont nous sommes obscurément complices. Le diable aime ces duretés qui nous divisent intérieurement et nous coupent des autres. Mais Jésus pouvait-il vraiment être tenté ? Au fait, pour être tenté, il faut d’abord qu’on soit libre : être libre, ce n’est pas faire n’importe quoi, mais choisir le meilleur pour nous et les autres. Précisément, le tentateur essaie de brouiller ces choix.

Pour l’évangéliste, c’est l’Esprit qui pousse Jésus au désert ; la solitude qu’offre le désert confronte la personne à sa vocation profonde : le silence en favorise l’écoute. Le tentateur fait tout pour parasiter cette écoute. Les tentations de Jésus se sont déroulées sans témoin : nous ne saurons donc jamais quel masque a revêtu le diviseur. L’évangéliste Luc montre qu’il s’est attaqué simultanément au Fils d’Adam et au Fils de Dieu : il a joué sur la fascination si humaine de l’avoir et du pouvoir, et sur la difficulté à nous remettre à Dieu dans la nudité de la foi. Par sa résistance, Jésus révèle ce qu’est un fils ou une fille de Dieu.

S’il a des astuces, le diable manque d’imagination : il reprend, avec Jésus, comme avec nous aujourd’hui, la stratégie qui trompa Adam et Ève. Au jardin d’Eden, pour le premier couple, un peu de confiance et de reconnaissance, accepter d’être créature, et c’était le paradis…

La première tentation a trait au pain, symbole de ce dont nous avons besoin et que nous recevons de la terre, le seigle et le froment, et du travail des hommes et des femmes qui permettent la venue du bon pain sur la table familiale, paysan, boulanger, commerçant, mère et père de famille ; et Dieu bien sûr : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour… » Cette chaîne de solidarité, le diviseur l’attaque. « Si tu es Fils de Dieu, change la pierre en pain… », libère-toi des limites des fils d’Adam, donne-toi à manger ! Mais l’homme n’est pas que l’être repu qui n’a besoin de personne. « Qui cherche à conserver sa vie la perd », dira plus tard Jésus. « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre » : Jésus se reçoit filialement de Dieu son Père. Et nous, gardons-nous désirants de la source de toute vie.

La deuxième tentation a trait à l’idole du pouvoir. Sa fascination engendre les compromissions et les corruptions. Si le diable s’arroge ce pouvoir, c’est que Dieu le lui a laissé et c’est mystérieux. L’apocalypse le représente sous l’image d’un dragon : « Il lui fut donné le pouvoir sur toute tribu, peuple, langue et nation. Ils l’adoreront, tous ceux qui habitent la terre » (Ap 13, 4. 6-8).

Luc, dans l’évangile, ne méprise nullement la dimension politique de toute vie : si en Jésus nous sommes adoptés fils et filles de Dieu c’est pour vivre ensemble, en frères et sœurs. L’idolâtrie du pouvoir, le magnificat de Marie l’exorcise : « Dieu jette les puissants à bas de leurs trônes, il élève les humbles » (Luc 1, 51-53). Le tentateur au contraire exploite un mirage : pactise avec moi, et le monde sera à tes pieds (Luc 4, 18). La fascination du pouvoir et des paillettes, quelle illusion ! « Il est écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. »

Du phantasme de la toute-puissance, ce temps n’est pas indemne. Certes l’homme a vocation de gérer la terre (Genèse 1, 22-28), mais en accueillant ce pouvoir comme un don. Hors de l’économie du don, la puissance devient tyrannique. Jésus avertit ses disciples : « Les Rois des nations agissent avec elles en seigneurs […] moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert. » (Luc 22, 24-27). Dans la vie de ce Fils, rien ne fera jamais obstacle au Dieu Père.

Dès lors, pas étonnant qu’il ait méprisé la troisième offre du tentateur : se servir du miracle pour contraindre ses contemporains à accepter son message. « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu », répond Jésus. A la croix, les grands-prêtres reprendront le défi : « Qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Elu » (Luc 23, 35). Un journaliste formule ce savoureux commentaire : « Dieu, le Dieu de Jésus aime au point de refuser la puissance. Car sa puissance s’opposerait à notre liberté, valeur suprême à ses yeux, puisqu’il nous aime. Descends de là, si tu es si puissant, disaient les imbéciles à Jésus crucifié. Avouons-le, s’il l’eût fait, quel pied de nez, dont nous ririons encore après vingt siècles ! Mais quelle offense à la liberté de l’homme, quel affront donc, pour chacun de nous » (J. Duquesne). « Entre tes mains, Père, je remets mon Esprit. » Cette dernière parole de Jésus à la croix est le plus beau des actes de foi !

Qu’en retirer pour notre carême 2013 ? Aujourd’hui, à l’aridité des déserts, le tentateur préfère les espaces de grand confort : il cherche à nous manipuler, sans que nous nous en apercevions trop, à travers la publicité : le clinquant et le bénéfice immédiat deviennent à la mode. L’obéissance filiale de Jésus manifeste sa liberté par rapport à l’avoir et au pouvoir. Dans son Sermon sur la montagne, il nous propose trois piliers ou trois points d’appui pour nous aider à résister à nos tentations. L’Eglise en fait un chemin de carême.

La prière d’abord : dans le silence indispensable à l’écoute de la présence de Dieu, nous découvrons l’axe de notre vie qui nous empêche de ballotter au gré du conformisme et de la pensée toute faite. La prière nous relie à la Source éternelle.

Le jeûne ensuite : il nous allège en suscitant en nous la faim de la Parole de Dieu.

L’aumône enfin rappelle que chacun/chacune doit avoir part à la vie. Rien ne remet mieux à sa place la fascination de l’argent que la gratuité du don. L’aumône nous libère ainsi nous-mêmes avant de soulager les nécessités d’autrui.

Il ne s’agit plus de multiplier les pénitences comme des performances pour obtenir de Dieu ce que nous voulons. Offrons à Dieu ce que nous recevons de lui de plus précieux : notre filiation divine. Jésus nous a rappelé qu’être fils, c’est se laisser conduire par la parole de Dieu, en nous remettant à lui sans exiger de miracles. Fils et filles de Dieu, de Jésus notre frère et notre sauveur implorons la libre obéissance filiale et le refus l’esclavage des idoles.

Ce sera un très joyeux combat du carême !»

Lectures bibliques : Deutéronome 26, 4-10; Romains 10, 8-13; Luc 4, 1-13

Homélie du 17 février 2013

Prédicateur : Abbé Stephan Guggenbühl, avec des confirmands
Date : 17 février 2013
Lieu : Eglise St-Maurice, Appenzell
Type : tv

Les trois jeunes qui se préparent à la confirmation viennent de nous indiquer les tentations diaboliques auxquelles Jésus a été soumis en son temps. Je vous demande maintenant : connaissez-vous des tentations semblables dans votre entourage?

Confirmand : Oui, bien sûr. Nous voyons la publicité souvent accrocheuse pour acheter pratiquement tout : « Tu dois absolument avoir ce qui est tendance, à la mode, car sans ça tu te coupes des gens, tu n’es quand même pas stupide, le shopping est cool…  » Et soit dit en passant : l’argent facile promet une vie insouciante et plein de luxe.

Confirmand : Aujourd’hui, on cherche partout la superstar, le super talent, le top modèle. Tout doit cool, méga, hit et être au top. Partout et toujours on doit être au sommet, montrer sa puissance et sa force, on veut dominer et briller, et même parfois bluffer – et enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, rire et se moquer des perdants, des faibles et des mauviettes.

Confirmand : Nous entendons aussi les slogans séduisants des grands de la société, de la politique et de l’économie. Nous connaissons les potins souvent cools des stars de cinéma, des médias, de la scène musicale, du sport. Et beaucoup se laissent convaincre par les radotages au bistrot, là où l’alcool, la nicotine et le tabagisme favorisent encore davantage les tentations.

Curé : Lorsque les tentations sont détectées de manière claire et sans ambiguïté, comme vous venez de le faire, vous devez supposer que personne n’est assez stupide pour y succomber.

Le perfide est justement que beaucoup d’arguments du séducteur sont tout à fait compréhensibles et semblent raisonnables. Pourquoi je devrais renoncer à une vie plus confortable, pourquoi ne pas croire aux promesses, puisqu’elles proviennent toutes de gens qui ont réussi… Je ne pourrai pas lâcher ma tête et les suivre sans hésiter ?

Même le diable, dans l’évangile d’aujourd’hui, plaide de façon tout à fait raisonnable, ce qu’il dit semble sensé… Pourquoi Jésus ne serait-il pas d’accord et ne lui montrerait pas sa grandeur ?…

Et le point culminant de l’effronterie du diable, c’est d’utiliser le verset d’un psaume et de s’en moquer en disant: «Il donnera à ses anges l’ordre de te garder. Ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte une pierre.»

A y regarder de plus près, cependant, on se rend vite compte que beaucoup de tentations sont finalement liées à nous-mêmes; par exemple, quand on emploie des arguments séduisants comme: «Ça m’est donc égal, ça ne fait rien, je m’en fiche, les autres le font aussi, ça ira de toute façon…»

Une des plus grandes tentations est bien la fuite dans l’indifférence et la paresse, aussi longtemps que tout va bien pour moi, je peux me laisser aller. Détourner le regard, hausser les épaules avec indifférence, simplement ne pas vouloir voir et tout banaliser, tout cela ouvre la voie aux séductions. Ainsi je peux projeter le mal loin de moi, à l’extérieur, et je peux m’en distancier avec élégance.

Tout d’abord, ça fait du bien de constater que Jésus se tient sur le même terrain que nous, les humains.

De toute évidence, il connaît aussi les besoins physiques et matériels des humains. Il doit faire face aux mêmes tentations venant du monde.

Il est surprenant de constater, cependant, que Jésus affronte le tentateur très calmement, il ne le chasse pas de sa route. Jésus ne le diabolise pas et ne le maudit pas.

Il réagit de manière factuelle et lucide, il ne veut pas faire une démonstration de puissance ou résoudre les problèmes avec des trucs divins… Son désir ne le tire pas vers la richesse matérielle, la puissance économique, politique, religieuse ou un besoin de protection divine. Les réponses de Jésus sont courtes, simples et claires, il ne cite que l’Ecriture: «Tu ne serviras que Dieu seul».

Jésus applique ce que le séjour au désert lui a appris. Les trois attaques mesquines du diable ne le touchent quasiment pas et ne le provoquent presque pas. La vraie tentation, Jésus l’a éprouvée bien davantage dans les situations extrêmes vécues durant ses 40 jours.

Là, dans l’éloignement du monde, dehors dans la solitude, dans un lieu – comme on dit parfois – abandonné de Dieu – il a eu faim durant 40 jours. Qu’a-t-il vécu vraiment ? Un éloignement de Dieu ? Un profond désir de Dieu, une aspiration au divin, la certitude de Dieu ? comme nous le connaissons par d’autres figures religieuses et mystiques ? Nous ne le savons pas.

Parce que lorsque l’homme est entièrement tourné en lui-même, alors se produit souvent la rupture, la transformation, là, il retourne à son Dieu. Dans le désert, nous apprenons à connaître Jésus dans son humanité la plus profonde, mais aussi dans la retenue et l’élan vers Dieu. Peut-être est-ce ce que les Arabes disent dans un proverbe : «Le désert est le jardin, où Dieu va en promenade».

Les 40 jours doivent être compris, bien sûr, comme un symbole. Cette période est citée 82 fois dans la Bible. Ces jours ont valeur de test, d’étape de développement, de préparation d’un nouveau départ. Le déluge dura 40 jours, le peuple hébreu a passé 40 ans dans le désert… 40 représente simplement une période suffisamment longue, mais nécessaire pour qu’une personne vivre un éclaircissement, un processus de mise en vérité de sa propre existence.

Sur ce chemin, Jésus, rempli du Saint Esprit, est conduit, dans l’évangile de Marc on dit même qu’il a été poussé par l’Esprit.

Jésus ne prend ce chemin comme un héros combattant ou comme un marginal au souffle ésotérique. Il y va en confiance dans les pas de Dieu. Après avoir passé ce temps, il se passe des choses importantes. Pour Jésus, cela a été la préparation ultime pour tout ce qui a suivi dans les années de sa vie publique.

Si nous voulons résister aux tentations quotidiennes, nous devons, ou mieux dit, nous pouvons prendre le même chemin que Jésus.

Notre traversée du désert commence lorsque nous commençons à regarder notre propre vie, à prendre du temps pour considérer nos activités. C’est alors que commencent le questionnement et la recherche… Avec une loupe je peux examiner ma propre vie et mon propre monde avec leurs forces et leurs faiblesses, ses déceptions, mais je vois enfin plus clair. Alors surgissent aussi les doutes, les peurs et les contradictions, la lutte interne entre mes arguments et les émotions commence et dans un tel tumulte chaotique du séducteur s’installe en moi souvent un jeu facile qui dit : à quoi servent tous tes efforts, ça ne mène à rien, pourquoi tu te démènes ainsi ? Mais, comme Jésus faisant confiance à l’Esprit de Dieu, il faudra considérer ces formules creuses et ces excuses boiteuses. En sortant du désert, la personne revient dans la vie quotidienne renforcée et mûrie.

Concrètement cela peut signifier : j’enlève la saleté de mes yeux, de mes oreilles, je ne suis pas naïf, pas stupide, je considère tout mon quotidien à travers ce filtre du désert.

Alors j’entends ma voix intérieure et je me confronte à des arguments souvent contradictoires. J’essaie de surmonter les craintes et les sentiments de découragement et je veux puiser la force de résister aux séductions de ce monde séduisant, ce qui me conduit à une vie pleine de sens et qui a le goût de l’Esprit.

Peut-être que je vais faire durant ce temps de Carême, de manière consciente, quelques pas vers la liberté, je regarde autour de moi attentivement, je prends une profonde respiration et je laisse mon esprit vagabonder. Ou alors, je me prends un temps de silence, de méditation, et peut-être aussi de prière.

40 jours de carême sont devant nous. Faisons-en des jours de désert!

Lectures bibliques : Deutéronome 26, 4-10; Romains 10, 8-13; Luc 4, 1-13

Homélie du 10 février 2013

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 10 février 2013
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

Nous sommes façonnés par notre environnement, en particulier par le cadre géographique où nous évoluons le plus souvent. Ainsi ce n’est pas la même chose que d’habiter au bord d’un lac ou au bord de la mer et d’habiter dans un site rigoureusement délimité par un horizon restreint. La différence est évidente quand vous comparez les localités situées au bord du lac Léman et celles qui se trouvent dans les étroites vallées alpines – St-Maurice par exemple. C’est encore bien plus évident quand vous comparez cette dernière localité avec les Sables d’Olonne (Vendée) ! Il y a des sites qui favorisent l’enracinement et la tradition, qui inspirent la confiance et la sécurité, et d’autres qui invitent à la découverte, à foncer vers l’inconnu et l’aventure. L’être humain a besoin des deux : nous trouvons notre équilibre en naviguant sans cesse de l’un à l’autre.

Dans les évangiles il y a des lieux clos – par exemple la synagogue de Nazareth (voir l’évangile du 3ème dimanche) d’où Jésus est expulsé car « aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie » (Lc 4, 24) – et des lieux ouverts comme celui où nous nous trouvons avec l’évangile d’aujourd’hui. Les récits de vocation se passent le plus souvent dans de tels endroits : nous voici au bord d’un lac, Génésareth. Les évangiles de Matthieu et de Marc parlent d’une mer, la mer de Galilée, élargissant ainsi le cadre du récit.

Nous voici donc face à la mer et en compagnie de navigateurs, des pêcheurs en l’occurrence. Remarquez cependant que les pays de montagnes et de vallée ont aussi leurs navigateurs : ce sont les alpinistes qui escaladent les sommets. Avec ceux-ci nous tenons l’image de la montée qui est une figure d’ouverture. Toute vie humaine, qu’elle se passe dans une cellule ou au fond d’une vallée ou bien sur un littoral, est appelée à s’ouvrir. Le déclic d’une vocation est donné par la vision de l’immense (littéralement « ce qui n’a pas de limite »), d’un horizon qu’on ne peut pas mesurer, qui nous dépasse. Ce à quoi chacun d’entre nous est appelé – qu’il s’agisse de l’enfant ou de l’adolescent qui se trouvent face à l’inconnu de la vie ou qu’il s’agisse du vieillard qui lui se trouve face à l’inconnu de la mort – c’est un horizon infini, lequel nous apparaît à la fois beau, séduisant, exaltant, et angoissant, terrifiant même. La vie est belle mais elle nous fait peur aussi.

C’est devant l’infini de Dieu, sa sainteté – Dieu est le Tout Autre et l’homme n’est rien – que le prophète Isaïe découvre sa vocation. L’immense comme un appel. C’est devant la quantité terrifiante de poissons que Pierre se découvre appelé. « L’effroi l’avait saisi » dit l’évangile. Les difficultés qui assaillent nos vies nous paraissent souvent immenses. Est-ce que j’y arriverai ? Est-ce que je parviendrai à reconstruire ma vie, à repartir après un choc, après un échec ? Est-ce que cela en vaut la peine ? Vais-je m’engager à nouveau ou bien vais-je rester tranquille dans mon coin ? Autant de questions que nous nous posons les uns et les autres. Et, au cœur même de ces questions, l’évangile de ce dimanche nous murmure : « Avance au large » (Luc 5, 4).

« Avance au large », parole qui est un appel. Le disciple du Christ est appelé à vivre la situation qui est la sienne dans une perspective vocationnelle. Qu’il s’agisse de la profession que j’exerce, des rencontres de ce jour, de mes activités quotidiennes. L’Esprit de Dieu saisit l’homme là où il se trouve. Les disciples de notre évangile exercent un métier ordinaire ; ils sont des pêcheurs. C’est dans ce cadre ordinaire que retentit la parole qui appelle à vivre mieux, bien plus à vivre autre chose, plus grand, plus exaltant. « Désormais ce sont des hommes que tu prendras » (Luc 5, 10). L’horizon change du tout au tout.

Au Musée d’art et d’histoire de Genève, il y a un tableau bien connu : « La pêche miraculeuse » du peintre Konrad Witz (XVe s.). A la fin du Moyen Age, Witz est déjà un peintre moderne, un artiste de l’art nouveau : il situe l’évangile dans un décor réaliste, soit Genève avec le Salève et le Môle. Il peint pour le retable de la Cathédrale Saint-Pierre, mais il peint la vie. Quand l’Évangile du Christ nous demande d’avancer au large, de suivre Jésus, il ne nous demande pas nécessairement de quitter notre cadre de vie ; mais d’y vivre autrement, de manière ouverte. Dans le moment que je suis en train de vivre, quelle possibilité d’ouverture y a-t-il ? Dans ce qui m’arrive, dans ce que je fais, dans ce qui vient à moi, quelle ouverture puis-je pratiquer ? Or l’ouverture qui accomplit notre vocation d’homme et de femme, c’est fondamentalement l’ouverture aux autres. L’horizon de ma vie fraternelle, de mes liens conjugaux, de mes relations professionnelles, de ma vie en Eglise. Le disciple de Jésus est un pêcheur d’hommes : il a pour vocation de rassembler, de créer des liens, de travailler à la proximité entre les êtres, de les arracher à leur mauvaise solitude. La tâche est immense comme la mer. Nous savons pourtant que celui qui nous appelle a déjà franchi la mer et qu’il nous attend sur l’autre rive – comme le Christ dans le tableau de Konrad Witz.»

Lectures bibliques : Isaïe 6, 1-20.3-8; 1 Corinthiens 15, 1-11; Luc 5, 1-11

Homélie du 03 février 2013

Prédicateur : Abbé Olivier Humbert
Date : 03 février 2013
Lieu : Eglie de la Visitation, Meyrin
Type : radio

DIMANCHE DE L’APOSTOLAT DES LAICS

Il y a quelques années maintenant, je me trouvais dans un kiosque à journaux, tout près de Genève. J’étais en train de regarder distraitement les titres des magazines. A côté de moi, il y avait un jeune garçon, qui pouvait avoir environ 10 ans, qui feuilletait une revue qui parlait de Jésus. C’est alors qu’une vendeuse qui semblait le connaître, l’interpelle et lui dit tout de go : « Pourquoi regardes-tu çà ? De toute façon, Jésus, c’est périmé ».

Eh bien, il me semble que cette vendeuse, par ailleurs sympathique, posait ce jour-là sans le savoir une question absolument fondamentale : « Peut-on encore suivre le Christ aujourd’hui, ou bien le Christ est-il d’une certaine manière, périmé ? ». On appelle périmé, je le rappelle, ce qui n’est plus valable, désuet, dépassé. Avec les acquis, parfois considérables, de la science, de la médecine, de la psychologie, de la pensée positive, de l’aide humanitaire, ou que sais-je encore, qu’avons-nous encore à dire, qu’avons-nous encore à proposer ? C’est une question que le monde a bien le droit de nous poser, et nous devons nous aussi nous la poser pour pouvoir y répondre. Quel sens ça a, à quoi ça rime de suivre le Christ aujourd’hui ? Nous sommes dans un monde où tout va très vite, ce qui semble vrai un jour ne l’est plus forcément le lendemain. La vie est difficile pour beaucoup, on ne peut pas se payer de mots. Avons-nous encore une bonne nouvelle à annoncer, ou devrions-nous faire nos valises et laisser la place à d’autres prophètes plus performants, plus modernes que nous ? Comment apprendre à reconnaître la présence du Christ dans notre monde ?

Pour y répondre, il me semble que le mieux est d’observer Jésus. Ce qui me frappe dans l’attitude de Jésus, c’est qu’il n’entre jamais en concurrence avec les autres, il ne cherche pas à les empêcher de vivre, mais il suit son chemin, sans dévier de sa route. Il est venu, comme Luc nous le rappelle, accomplir une parole, une promesse de vie pour tous, et spécialement pour ceux qui souffrent. Et il le fait de manière fulgurante. J’aime bien cette remarque de ce merveilleux poète qu’est Christian Bobin dans son ouvrage : « Le Christ aux coquelicots » : « Quand la vérité entre dans un cœur, elle est comme une petite fille qui, entrant dans une pièce, fait aussitôt paraître vieux tout ce qui s’y trouve ! ». C’est bien ce qui se passe à la synagogue de Nazareth lors de la venue de Jésus, j’allais dire dans sa paroisse. Tout le monde est sous le charme, le miel coule de ses lèvres, c’est un délice de l’entendre, un vrai bonheur, quoi ! On pourrait l’écouter pendant des heures, et d’ailleurs on l’écoute pendant des heures ! Et on se demande comment c’est possible, d’où ça lui vient, alors qu’on le connaît depuis si longtemps, trente ans déjà, on sait très bien qui il est, il est le fils du Joseph.

Et là, assez curieusement, alors que rien ne semblait l’annoncer, au contraire, ça va tourner au vinaigre. Pourquoi ? Parce que Jésus sent bien que derrière leur admiration il y a une ambiguïté, un quiproquo, et il va les lever. Quelle sorte de quiproquo ? C’est qu’il n’est pas celui qu’on attend ! On attend de lui qu’il fasse ses preuves, alors que lui n’a rien à prouver, il n’est pas venu pour être populaire, ni pour flatter les habitants de son village, de son pays ou même de sa religion. Et pour bien le souligner, Jésus, dans son intervention, va faire mention de quatre personnes, deux prophètes et deux païens ! Deux contestataires, Elie et Elisée, et deux misérables, le mot n’est pas trop fort, une veuve cananéenne et un lépreux syrien. Pas un seul homme de l’establishment, quel scandale ! Mais deux personnes qui ont énormément souffert : de la faim pour l’une, de la maladie pour l’autre, de l’isolement pour les deux. Ces deux païens n’avaient même pas la consolation de la foi. La veuve sera nourrie par Elie. Le lépreux sera libéré de son mal par Elisée. Mais surtout, tous deux, à travers la visite des prophètes, reçoivent une visite du ciel. Ils ont été secourus, pris en charge par un Dieu d’amour. C’est dans cette ligne que Jésus s’inscrit : celle d’un Dieu qui nous surprend toujours, d’un Dieu qui ne cesse de faire du neuf là où on attendrait qu’il vienne confirmer nos idées toutes faites, d’un Dieu qui nous précède et nous invite à sortir de nos ornières. D’un Dieu surtout, qui va à la rencontre du plus démuni et du plus faible parce que c’est de ce côté là que son cœur penche.

Alors pourquoi la colère de ces braves gens de Nazareth ? Parce que sans doute, ils pensaient, de bonne foi, avoir un droit prioritaire, ils s’étaient quand même déplacés pour lui ! Ils avaient bien droit, pensaient-ils, à un signe particulier de préférence! Déjà qu’il était allé à Capharnaüm avant de venir chez eux ! Et là Jésus leur rappelle que l’accueil du prophète ne peut pas être conditionnel. Alors bien sûr, ça dérange ! Et ils vont sortir de leurs gonds, jusqu’à vouloir le tuer. Sont-ils plus méchants que d’autres ? Mais non ! Christian Bobin, encore lui, affirme : « Aujourd’hui, les gens sont occupés à tuer Dieu. C’est une occupation à plein temps ».

Alors demandons-nous si nous ne sommes pas un peu comme eux. Quand voulons-nous tuer Dieu, tuer la Bonne nouvelle ? Chaque fois que nous préférons écouter les sirènes mortifères du succès, de la facilité, de l’illusion, de la partialité, de l’exclusion, plutôt que de recevoir la parole exigeante de vie, cette parole qui nous réveille, qui nous lave le cœur, qui nous fait vibrer, qui nous rend heureux, tout simplement parce qu’elle est vraie.

« Mais Jésus, passant au milieu d’eux, allait son chemin ». Rien ni personne ne peut l’arrêter. Jésus a la force en lui. De même, lorsque Dieu envoie le prophète Jérémie, il commence par le rendre fort, inébranlable : « Je fais de toi aujourd’hui une ville fortifiée, une colonne de fer, un rempart de bronze pour faire face à tout le pays ». Cette force que Dieu donne et qui permet de témoigner en vérité, la demandons-nous suffisamment, la puisons-nous assez dans sa Parole ? C’est cette même force qui a permis à Jésus de tenir bon dans l’épreuve, et d’aller son chemin jusqu’à la Croix et surtout jusqu’à la Résurrection.

Alors, la Bonne nouvelle est-elle périmée ? A nous de répondre à cette question, pas tellement par des paroles, c’est facile de parler, et on est dans un monde où il y a déjà tellement de paroles inutiles. Souvent, aujourd’hui il est préférable de se taire, de ne pas trop la ramener comme on dit. Répondre pas tellement par des paroles donc, mais plutôt en choisissant de suivre le Christ sur ce chemin d’humilité, en partageant comme lui les souffrances, les incertitudes et les obscurités de notre monde, mais aussi ses richesses et ses valeurs authentiques, jusqu’à faire l’expérience de la Résurrection. Vous me permettrez de citer une dernière fois Christian Bobin : « Ressuscité par ton souffle, mon cœur connait une fièvre à rendre jaloux les feuillages des arbres, comme si le temps n’était qu’une brûlure de l’âme ».

En cette année qui est aussi ne l’oublions pas, l’année de la foi, 50 ans après le Concile Vatican II, laissons-nous saisir par cette même fièvre, soyons témoins ensemble de l’amour infini du Christ, cet amour qui trouve sa joie dans ce qui est vrai, comme le dit saint Paul. Et rendons-le vivant pour notre monde en suivant son chemin de résurrection et de vie. Amen.»

4e dimanche du temps ordinaire et dimanche de l’Apostolat des laïcs

Lectures bibliques : Jérémie 1, 4-5, 17-19;1 Corinthiens 12, 31 – 13,13; Luc 4, 21-30