Homélie du 23 décembre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 23 décembre 2012
Lieu : Institut La Pelouse, Bex
Type : radio

Si vous nous avez suivi durant ces dimanches de l’Avent, frères et sœurs, peut-être aurez-vous été attentifs au chemin que nous avons essayé de tracer, en écho à l’année de la foi, promulguée pour notre Église le 11 octobre dernier, lors du cinquantième anniversaire du concile Vatican II. S’interroger sur la foi qui nous est commune, c’est du même coup acquérir davantage de certitude sur notre propre existence – puisque il s’agit, pour chacun d’entre nous, de s’abandonner à l’amour dont Dieu entoure tout être vivant.

Nous avons commencé notre parcours en nous interrogeant sur ce qu’est une communauté chrétienne dans le monde contemporain. Avec le concile Vatican II, nous avons désigné la communauté chrétienne par sa manière de scruter les signes des temps. C’est là que nous pratiquons la vigilance de la foi, pour ce temps que l’on qualifie volontiers, de « temps de crise ». Attentif à ce qui germe dans l’humanité contemporaine, le chrétien est délibérément « moderne ».

Nous nous sommes interrogé ensuite sur les rapports entre la raison et la foi. L’homme est un être épris de rationalité – particulièrement depuis l’avènement des Lumières au XVIIIe s. – , de cette rationalité qui voudrait dominer l’univers et qui malheureusement enferme l’homme sur lui-même. Au point qu’il n’est plus disponible pour l’imprévisible. La foi – loin de s’opposer à la raison – ouvre cette dernière à la nouveauté : celle que Dieu veut éternellement pour l’homme, son bien-aimé.

Dimanche dernier, nous avons passé en revue l’une ou l’autre implication concrète de notre état de croyant. La foi au Christ implique une manière d’être, de traverser ce monde dans la simplicité et la joie. La foi vécue dégage un style chrétien, un rapport aux êtres et aux choses propre aux disciples que nous sommes. Ainsi l’Évangile est-il annoncé par toute la terre. Come écrit Pierangelo Sequeri (L’idée de la foi, 2011), la foi vraie est « testimoniale ».

Il nous faut toutefois ajouter à ce sommaire de notre état de croyant un aspect significatif – au sens littéral du terme : il signifie, en effet, quelque chose, pour ceux qui nous regardent de l’extérieur. Les évêques suisses ont d’ailleurs expressément mis l’accent là-dessus pour 2012-2013 : la célébration liturgique. Dans sa Lettre apostolique Porta fidei, Benoît XVI rappelle que l’assemblée liturgique apparaît comme lieu où la foi au Christ est confessée. En particulier l’Eucharistie, dit le Pape, laquelle est « le sommet auquel tend l’action de l’Église, et en même temps la source d’où découle toute sa force. » (citation de la Constitution Sacrosanctum Concilium n. 10)

Notre identité chrétienne ne se réduit pas à l’adhésion, plus ou moins consciente, à un corps de doctrines : « elle est de l’ordre d’un avènement ou d’un événement unique et ultime, véritablement nouveau, de l’ordre d’une présence » (écrit Joseph Famerée, théologien à Louvain-la-Neuve). Cet événement est, pour chacun de nous – et c’est bien cela qui nous autorise à nous déclarer chrétien croyant – la rencontre avec le Christ vivant, le Christ pascal, vainqueur de la souffrance et de la mort. Rencontre qui se réalise bien sûr dans la vie de tous les jours, particulièrement dans le service des plus pauvres et des plus démunis de nos frères et sœurs. Mais encore, de manière symboliquement importante, dans la célébration liturgique. S’il est un lieu où le Christ me parle, c’est l’assemblée liturgique. Chaque fois que j’y participe – pleinement, consciemment et activement (concile Vatican II) – il y a là une parole pour moi. Le Dieu, qui est Vérité, se manifeste, se révèle à moi, à travers les rites, les gestes, les paroles et les chants de l’action sacrée.

Exemple. Que nous dit le Christ en ce dimanche ? Il se révèle par la médiation des lectures que nous venons de proclamer. Particulièrement la deuxième (He 10, 5-10), laquelle cite le psaume 39. La voix du Christ retentit à travers le psaume désignant le Christ comme locuteur de ces versets : Tu n’as pas voulu de sacrifices ni d’offrandes, mais tu m’as fait un corps. Tu n’as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le péché ; alors, je t’ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c’est bien de moi que parle l’Écriture. En passant de l’hébreu au grec, un changement significatif s’est produit : alors que l’hébreu dit quelque chose comme tu as ouvert mes oreilles (pour entendre), le Nouveau Testament parle de corps ; c’est-à-dire de l’Incarnation du Verbe et de sa vie offerte en sacrifice. La Nativité du Christ est donc d’ores et déjà pascale. Si Dieu assume notre humanité c’est pour la sauver.

Ne perdons pas cependant la mention de l’ouverture de l’oreille. Car, dans la Trinité, le Fils est celui qui est depuis toute éternité à l’écoute du Père, en parfaite relation avec lui. Et donc pour nous qui sommes également les fils et les filles de ce Père-là ainsi que les frères et sœurs du Christ, Verbe incarné, il y a une oreille à ouvrir. L’action liturgique est un espace d’écoute : le Christ, Logos du Père, nous parle. De quoi nous parle-t-il sinon de sa vie donnée, du mystère de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, de sa Pâque. Et nous comprenons alors que l’action liturgique s’accomplit vraiment pour nous quand nous acceptons, à notre tour et à la suite du Christ, de donner notre vie, d’en faire une offrande. C’est bien dans notre existence quotidienne que s’accomplit pour nous le culte nouveau dont parle la Lettre aux Hébreux.

Et, pour ne pas oublier l’évangile de ce dimanche, notre vie de disciple du Verbe incarné devient ainsi comme une matrice maternelle où la Parole prend chair et tressaille déjà de la présence eschatologique et glorieuse du Christ.»

4ème dimanche Avent – Année de la foi

Lectures bibliques : Michée 5, 1-4; Hébreux 10, 5-10; Luc 1, 39-45

Homélie du 16 décembre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 16 décembre 2012
Lieu : Institut La Pelouse, Bex
Type : radio

De certaines personnes, on dit qu’elles ont du style. Ce qui permet de les reconnaître entre toutes : elles se distinguent des autres, car elles sont souvent « distinguées ». Dans un domaine que d’aucuns estimeront frivole, celui de la mode, Coco Chanel eut cette phrase lapidaire : « La mode se démode, le style, jamais. »

Avançons un peu. Le Grand Dictionnaire Robert donne du style la définition suivante :

« manière particulière (personnelle ou collective) de traiter la matière et les formes en vue de la réalisation d’une œuvre d’art. Quand, par œuvre d’art, j’entends ma propre vie, il est vrai que j’ai à trouver une manière de la mettre en forme si je veux me réaliser, comme on dit. Car, s’agissant de nos manières d’exister, chacun d’entre nous a vocation d’artiste.

Les foules qui viennent à Jean le Baptiste sont en quête de formes de vie : « Que devons-nous faire ? » Elles ont conscience qu’elles doivent tourner le dos à leurs anciennes manières pour endosser un style de vie neuf. Il semble que Luc affectionne cette réaction chez ceux et celles que travaille la conversion. Après la résurrection du Christ, d’entendre Pierre raconter la geste de Jésus, les foules ont le cœur bouleversé. Elles demandent aux apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » (Ac 2, 37) « Que dois-je faire, Seigneur ? », s’exclame Paul sur le chemin de Damas. Et la voix céleste de lui indiquer un certain nombre de tâches qui lui sont assignées. Si vraiment j’ai rencontré le Christ vivant, alors il s’ensuit un certain nombre de conduites propres à vérifier l’authenticité d’une telle rencontre, un certain style de vie, un « apparaître » comme disent plusieurs philosophes du XXe siècle.

Ainsi Merleau-Ponty : quand on dit de quelqu’un qu’il a du style, on reconnaît qu’il a trouvé celui qui, non seulement le distingue et le rend reconnaissable parmi mille, mais encore celui qui correspond à ce qu’il est et exprime au mieux sa personnalité. La vérité d’un être nous est révélée par son « apparaître », sa manière d’être. Cependant il ne s’agit pas ici de simples apparences – elles sont souvent trompeuses – mais de notre manière d’être au monde. De notre comportement à l’égard des autres (accueil, écoute, solidarité) de notre attitude dans l’épreuve, la souffrance, de notre attitude par rapport à l’argent, etc., autant de figures qui révèlent qui nous sommes vraiment et qui consolident notre identité de disciple du Christ.

Les lectures de notre dimanche se montrent concrètes à l’égard d’un style de vie renouvelé. L’évangile selon saint Luc tout d’abord dont l’exposé du ministère de Jean le Baptiste annonce les exigences qui seront celles de Celui qui vient, le Christ lui-même. « Que devons-nous faire ? » Les consignes données par Jean esquissent d’ores et déjà le portrait des premières communautés chrétiennes. Ainsi, quand s’avancent les collecteurs d’impôts, dont on connaît la mauvaise réputation, l’utilité de l’argent et son rôle ne sont pas niés – voir M.-F. Baslez Comment notre monde est devenu chrétien 2008 – à condition de l’employer de manière honnête et sensée. L’Église et l’argent, un vieux problème ! La mention de partage, tant des vêtements que de la nourriture, nous permet de deviner les formes de l’action sociale pratiquées par les premières communautés chrétiennes. En ce sens la réponse de Jean Baptiste sur le partage annonce le Christ qui vient mais aussi le Christ vivant dans son corps qui est l’Église. La mise en commun des biens distinguera la communauté chrétienne de la société ambiante. Il y a là une marque importante du style de vie chrétien, par distinction d’avec les pratiques, courantes dans l’Antiquité, du mécénat et de la philanthropie. C’est la foi au Christ qui se trouve proclamée à travers des actions typées et concrètes. Troisième aspect du style de vie qui sied aux disciples – après ceux du partage et de l’usage honnête de l’argent – la profession que l’on exerce. Ici le métier des armes dont la tentation est la violence faite aux populations. En fait tout métier reste tenté par la violence dès que celui-ci se double d’un pouvoir sur les autres, et à tous les échelons de la profession.

Bref le style de vie décrit par le Baptiste n’a rien d’extraordinaire. Il n’a rien de tonitruant ni d’ostentatoire. Il se caractérise par sa simplicité, laquelle suffit à annoncer le Christ dans la société qui est la nôtre. Mais il y a plus encore. La présence de la communauté ecclésiale dans le monde, présence qui témoigne de la présence de Celui qui vient dans le monde, est de style personnel. Comme écrit Mgr Claude Dagens, elle passe en effet par des personnes, des hommes et des femmes qui ont trouvé dans leur foi des motifs de relever certaines défis auxquels notre société se trouve confrontée : les défis liés aux aléas des évolutions économiques, à l’aggravation des écarts sociaux, aux conséquences humaines du chômage, aux multiples situations de précarité que connaissent des adultes et des jeunes.

Simplicité du style chrétien, avons-nous dit. Avec saint Paul (2ème lecture), ajoutons-y une note importante : la joie. Mais attention : ici rien d’hystérique ni de forcé. Il ne s’agit pas d’avoir sans cesse le sourire aux lèvres, surtout quand les difficultés de la vie nous éprouvent. Saint Paul connote la joie chrétienne par un terme que la Vulgate latine traduit, du grec « epieikes » (ce qui est équitable, juste, beau) par « modestia » et que la version en langue française rend bien par le terme « sérénité » . Soit l’attitude que l’on a à l’égard des autres, par exemple la modération dans les jugements, l’esprit de conciliation, l’égalité d’humeur, l’absence d’inquiétude. On mesure que ce n’est pas là une vertu innée, mais qu’elle est le fruit d’un travail constant sur nous-mêmes. En fait c’est le travail du disciple qui prend à cœur l’Évangile de son Seigneur et qui sait, comme dit encore l’Apôtre, combien ce Seigneur est proche.»

3e dimanche de l’Avent – Année de la foi

Lectures bibliques : Sophonie 3, 14-18; Philippiens 4, 4-7; Luc 3, 10-18

Homélie du 09 décembre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 09 décembre 2012
Lieu : Institut La Pelouse, Bex
Type : radio

En pleine 1ère Guerre mondiale, un penseur juif allemand réfléchit. Cette guerre, que les historiens considèreront comme un des événements marquants du XXe siècle, atteint une intensité de violence extrême : de nouvelles armes, chimiques en particulier, sont utilisées, des tactiques nouvelles. Résultat : 9 millions de morts et 6 millions d’invalides. Franz Rosenzweig – c’est le nom de ce grand philosophe et théologien juif – voit dans ce gigantesque conflit le triomphe de la raison humaine, c’est-à-dire de la violence des hommes. Quand l’homme veut rendre raison du monde – au sens de la dialectique de Hegel : « Tout ce qui est réel et rationnel et, vice versa, tout ce qui est rationnel est réel » – il en vient à justifier la mort des individus au nom de principes prétendus supérieurs.

Ce que Franz Rosenzweig écrit en 1921 (L’Etoile de la Rédemption) demeure, ô combien, actuel. Dangereusement actuel : pas seulement au niveau du développement contemporain des sciences et des techniques – développement tout à la fois extraordinaire, et dangereux parce que menaçant pour la vie – mais aussi à notre propre petit niveau personnel. Chacun de nous, en effet, a soif de rationalité ; il voudrait pouvoir tout expliquer de ce qui arrive dans le monde, dans la vie des autres et dans son existence personnelle. Je voudrais bien pouvoir cadrer ma vie : que rien ni personne ne puisse y pénétrer à l’improviste. Comment donc ne vois-je pas que, lorsque je rêve de projets clefs en main pour ma petite vie, je suis en train de la limiter. Serais-je un génie de l’organisation et de l’invention que mes vues resteraient malgré tout extrêmement étroites.

Ici réfléchissons en croyants – puisque nous constituons une assemblée de croyants. Mais réfléchir en croyant ne signifie pas que je doive quitter les chemins de la raison : le Dieu en qui je place toute ma confiance attend de moi que j’agisse en homme pleinement raisonnable. Cependant, au-delà d’une vie que j’ai à mener de manière intelligente et sensée, Dieu me veut disponible. Disponible pour quoi donc ? Sinon pour ses rêves à lui, pour son projet divin sur moi. Franz Rosenzweig, en excellent penseur juif qu’il était, expliquait: « il nous faut être disponibles, plutôt que d’avoir des plans. » Ce qui déjà au simple niveau de nos vies stressées pourrait être une excellente devise. « Face à lui, il n’y a vraiment que la disponibilité et rien d’autre. » Les prophètes d’Israël ne prêchaient rien d’autre que la disponibilité totale à ce Dieu qui est le Seigneur. N’est-ce pas comme Seigneur que nous l’invoquons ? Il est « le plus élevé » en nous (Rosenzweig).

La démarche du prophète Baruch – dont nous avons lu un passage tout à l’heure – rejoint la démarche classique des prophètes à l’endroit de leurs contemporains : laissés à eux-mêmes, limités par une rationalité à courte vue, ils ne peuvent qu’aller à la dérive. « C’est au point que nous en sommes arrivés à manger chacun la chair de son fils, l’autre la chair de sa fille. » (Ba 2, 3) Alors intervient l’exhortation à la sagesse : « Écoute les préceptes de vie, prêtez l’oreille pour apprendre à discerner » (Ba 3, 9). « C’est lui notre Dieu, et l’on n’en comptera pas d’autre que lui. Il a découvert tout le chemin qui mène à la science et l’a indiqué à Jacob, son serviteur, et à Israël, son bien-aimé. » (Ba 3, 37) Le livre de Baruch se termine alors par la lecture que nous avons entendue et qui nous invite à devenir totalement disponibles à l’endroit de Dieu, à nous laisser revêtir par lui : « enveloppe-toi dans le manteau de la justice de Dieu », lui qui nous donne « comme escorte sa miséricorde et sa justice ».

En termes très mystiques, Rosenzweig explique que l’appel de Dieu vers l’homme, c’est tout simplement : « Aime-moi ». Unique commandement que celui de l’amour, et que « l’amour de celui qui aime n’a pas d’autre mot pour s’exprimer que le commandement ». La rédemption c’est d’accepter le rôle de l’aimé et de retourner à Dieu son amour. Mais la rédemption implique certaines responsabilités de notre part : il ne s’agit pas de s’enfermer dans une fausse union intérieure. Éveillé à l’amour de cet Autre qu’est Dieu je puis apprendre à aimer tous les autres humains. La rédemption c’est du collectif ; elle crée une communauté de salut. Le bref passage de la Lettre aux Philippiens parle de cette œuvre, de ce travail que Dieu a commencé dans le cœur des croyants et qu’il poursuivra jusqu’à son achèvement. Or ce travail c’est bien l’amour, lequel doit abonder « en clairvoyance et en pleine intelligence pour discerner ce qui convient le mieux » (Ph 1, 9). Intelligence et discernement qui conviennent à des croyants raisonnables. Il leur en faut pas mal quand l’Apôtre aborde, au chapitre 2 de la même Lettre, les rivalités et la recherche de la vaine gloire dans la communauté – alors que le Christ, lui qui était de condition divine, s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur. C’est la grande hymne de la Lettre aux Philippiens sur l’extrême abaissement du Fils de Dieu.

Nous mesurons ici que, par la voix du Prophète et de l’Apôtre – et nous y joignons volontiers certains penseurs de notre siècle – une parole étrangère et étrange nous est adressée. Et s’il y a une voix étrange, n’est-ce pas celle qui, en ce dimanche, crie à travers le désert, celle de Jean, fils de Zacharie ? Lui-même a reçu la parole de Dieu et il en donne l’écho à ses frères et à ses sœurs. Quand nous écoutons avec attention la parole de Dieu, nous expérimentons combien une telle parole vient d’un autre lieu. C’est l’expérience que nous faisons, par exemple, avec les psaumes – dont certains versets nous sont incompréhensibles et nous choquent. La parole de Dieu reste autre : c’est pour cela qu’elle demeure inépuisable. C’est pour cela aussi que, si nous la recevons dans la foi, elle met en marche notre humaine raison, parce qu’elle lui ouvre des horizons neufs, que l’intelligence humaine, laissée à elle-même, ne saurait imaginer.

Le christianisme est toujours nouveau, disait Benoît XVI (Discours sur l’aggiornamento du concile Vatican II, 12 octobre 2012). C’est «un arbre qui est, pour ainsi dire, dans une aurore permanente et toujours jeune ». Et d’expliquer que, à travers un travail où la foi illumine la raison, nous devons amener « l’aujourd’hui » que nous vivons à l’aune de l’événement chrétien, nous devons amener « l’aujourd’hui » de notre temps dans « l’aujourd’hui » de Dieu.»

2e dimanche de l’Avent

Lectures bibliques : Baruc 5, 1-9; Philippiens 1, 4-6, 8-11; Luc 3, 1-6

Homélie du 02 décembre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 02 décembre 2012
Lieu : Institut La Pelouse, Bex
Type : radio

Je suis un adepte de Apple. La convivialité des Mac et de l’IPhone me convient bien. Ce qui me chagrine un peu, c’est que, chez Apple, vous recevez sans cesse des mises à jour. Comme je tiens à « être in », je reste à l’affût des mises à jour. Ma grande peur existentielle, ce serait de les manquer, de ne plus être à jour. Parce que, moi, je suis moderne.

Moderne. Le mot est lâché. Mais savez-vous qu’il est susceptible de plusieurs sens ? Aux yeux du philosophe, et dans un sens négatif, être moderne c’est être à la remorque de son temps, adhérer au mouvement perpétuel des choses, suivre la mode, se laisser séduire par la nouveauté et par l’éphémère : ce moderne-là est pris par le vertige du temps qui passe. Les « signes dans le soleil, la lune et les étoiles » – dont parle Jésus dans l’évangile de notre dimanche – l’affolent. Cette modernité-là ne peut que nous angoisser.

Or « moderne » peut prendre un sens éminemment positif. Ici je me réfère aux philosophes des Lumières (Kant, Hegel) et à un certain nombre de penseurs du XXe siècle – dont Michel Foucault et Hanna Arendt. Et vous verrez que cette philosophie rejoint celle de l’Évangile, quand ce dernier nous parle des signes des temps.

Être moderne a quelque chose à voir avec l’injonction de Jésus : « Tenez-vous sur vos gardes … restez éveillés et priez en tout temps : ainsi vous serez jugés dignes d’échapper à tout ce qui doit arriver ». Voir notre ch. 21 en saint Luc, où Jésus nous avertit de ne pas nous laisser égarer par les faux messies, les gourous à la mode.

Est moderne, celui qui reste éveillé. Particulièrement dans les périodes de crise, comme celle qui nous assaille actuellement, crise de l’économie, crise de l’éducation et de la transmission des valeurs, crise dans l’Église, … Dans de telles circonstances l’homme moderne est celui qui fait usage de son entendement. Et ici je pense à la devise de Kant Sapere aude qu’on peut traduire par « Aie le courage de te servir de ton entendement ». Aie le courage de penser, de t’interroger sur les temps qui sont les nôtres, de prendre position, de te situer par rapport au mouvement perpétuel du monde. Tâche de ressaisir ce qu’il y d’éternel dans le moment présent (cf. Michel Foucault). Réfléchis un peu, sinon tu risques d’être avalé dans le flux des moments qui passent. « Tenez-vous sur vos gardes de crainte que votre cœur ne s’alourdisse dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis de la vie », nous avertit Jésus (Lc 21, 34). Ici notre foi rencontre la raison. Les disciples du Christ que nous sommes peuvent dialoguer avec les hommes et les femmes qui, sans nécessairement partager notre croyance, demeurent lucides et critiques en période de crise, appréhendent cette dernière comme une chance dont il faut partir et repartir. Benoît XVI revient souvent sur le dialogue entre la foi et la raison ; d’où son idée de créer un « Parvis des Gentils ».

Au IIe siècle déjà saint Justin écrivait : Jésus Christ est le Logos souverain auquel tout le genre humain participe. Ceux qui ont vécu selon le Logos sont chrétiens, quoiqu’ils aient été réputés athées : tels ont été, chez les Grecs, Socrate et Héraclite et quelques autres.

Apologie I, 46, 2-3

 

En ce dimanche où les Écritures nous invitent à scruter les signes des temps – la 1ère lecture déjà éveillait notre attention : « En ces jours-là, en ce temps-là, je ferai naître chez David un Germe de justice » – comment ne pas rappeler le regard que le concile Vatican II portait sur le monde ?

Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le Peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme, orientant ainsi l’esprit vers des solutions pleinement humaines.

Gaudium et spes 11

Scruter les signes des temps, voilà bien, pour les disciples que nous sommes, une manière de rester vigilants. De cette vigilance qui ne cesse d’être confortée par notre confiance en la présence inaliénable du Christ. Notre raison d’hommes et de femmes « modernes » ainsi que notre foi de disciples nous donnent l’audace d’interpréter les événements de notre monde. Les signes des temps deviennent alors signes de la foi, du moins signes avant-coureurs de cette justice promise par Dieu (cf 1ère lecture).

Dans les temps qui sont les nôtres tant d’espaces de dialogue sont à développer avec nos contemporains. J’en citerai quelques uns dans la liste dressée par le président du Conseil pontifical pour la culture, le cardinal Gianfranco Ravasi[1] :

Dialogue sur les questions fondamentales : vie et mort, bien et mal, amour et douleur, vérité et mensonge, transcendant et sacré, l’art, le souffle

Dialogue sur ce qu’il est raisonnable de croire, sur la spiritualité des non-croyants

Dialogue sur la rationalité moderne, le sécularisme et la foi

Dialogue sur les valeurs morales communes

Face aux montées des fondamentalismes, des dérives sectaires, des violences idéologiques entretenues, dialoguer, veiller ensemble, écouter et être philosophe dans une commune recherche de sagesse

Voici 50 ans déjà, méditant sur les profonds changements dans la vie des hommes, le concile Vatican II explique que le monde d’aujourd’hui se situe dans « un nouvel âge de l’histoire humaine » (GS 54) et qu’ainsi nous sont offertes les conditions d’y faire entendre la nouveauté de l’Évangile. Puissions-nous traverser ce monde-là dans la joie et l’espérance !

[1] Voir la chronique de Gianfranco Ravasi dans Revue d’éthique et de théologie morale n. 268.»

1er dimanche de l’Avent – Année de la foi

Lectures bibliques : Jérémie 33, 14-16; 1 Thessaloniciens 3, 12 – 4, 2; Luc 21, 25-28, 34-36

Homélie du 25 novembre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean Scarcella
Date : 25 novembre 2012
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

Mes sœurs, mes frères,

Jésus, Fils unique de Dieu et fils de l’homme – Jésus, Verbe de Dieu – Jésus, Vérité de Dieu – Jésus, le Témoin fidèle – Jésus, le souverain des rois de la terre…

Jésus, Christ ET Roi !

L’Écriture Sainte nous dit aujourd’hui :

« Sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite » (Daniel)

« Le Seigneur est roi, […] dès l’origine ton trône tient bon » (Psaume)

« Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts, le souverain des rois de la terre » (Apocalypse)

« Ma royauté ne vient pas de ce monde », finit par dire Jésus à Pilate.

« Alors, tu es roi ? »…

Dans ce face à face avec Pilate quel visage royal Jésus peut-il montrer ? Il est là, enchaîné, couvert de sang, misérable condamné à mort, sans aucune ressemblance avec l’image que l’on se fait d’un roi. Où sont son armée et ses gardes qui auraient pu le défendre, où sont les signes extérieurs de sa richesse, de son pouvoir royal ? Rien de tout cela, et pourtant Jésus ne change pas son discours : « C’est toi qui dis que je suis roi ».

On est là en face de ce qu’on pourrait appeler effectivement un dialogue de sourds. Chacun des deux protagonistes ne met pas la même chose dans le mot ”roi” ; pour Pilate, le roi est le chef d’un État doté d’autorité suprême sur tous ses sujets. Pour Jésus, un roi est le représentant de Dieu auprès de son peuple, chargé de guider les hommes vers Dieu, car Dieu seul est Roi. – Oui, mais avec quelle autorité ? avec quelle puissance ? – Jésus, Fils du Père, n’a pas d’autre puissance que l’amour, cet amour qu’il a manifesté avec force pour son père et pour tout homme. Alors nous pouvons peut-être comprendre Pilate, car l’amour n’a ni l’allure d’une armée, ni le poids d’une richesse, ni la force d’un pouvoir… l’amour, ne se voit pas, il se donne à voir ! Voilà le royaume de Dieu, dont la puissance d’amour est traduite ainsi dans le Livre de Daniel : « Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » Ici, le terme ”domination”, traduit du grec, signifie ”la souveraineté par excellence”, donc celle de Dieu, et plus précisément celle du Christ : « Le souverain des rois de la terre », renchérit l’Apocalypse.

Oui, frères et sœurs, c’est en cela que Jésus est roi. Une royauté qui, même si elle ne vient pas de ce monde, dépasse cette terre, tout en la concernant, pourtant. C’est ainsi que l’explique saint Augustin quand il dit dans son traité sur saint Jean : « Venez à un royaume qui n’est pas de ce monde. Venez-y par la foi ». Parce que le règne de Dieu ce sont ceux qui croient en lui et c’est sur cette terre qu’il doit… s’incarner et devenir, comme nous le prierons tout à l’heure dans la préface, « Règne de vie et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice, d’amour et de paix. »

Une incarnation de surcroît à celle de Jésus ou une continuation de celle-ci, ou même – mieux peut-être ? – une incarnation de l’incarnation ?… Ce que je veux dire par là, non pas qu’il y ait deux incarnations, bien évidemment, mais que Jésus, Fils et Verbe de Dieu fait chair, a pris corps d’homme en devenant fils de l’homme, pour accomplir la volonté d’amour du Père, et instaurer le règne de Dieu dès ici-bas : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix », disait encore Jésus à Pilate.

Jésus, le témoin fidèle, est donc la vérité de Dieu. Et le bon larron l’avait bien compris quand, au cœur de leur supplice partagé, il dit à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton règne ». Cette parole prophétique, qui n’apparaît que dans l’Évangile de Luc, est prophétique, frères et sœurs, parce que d’abord le bon larron reconnaît implicitement que Jésus est Roi, et ensuite il annonce que le Règne de Dieu est en attente d’accomplissement. En effet, la traduction de la Bible de la liturgie parle ”d’inaugurer” ce règne. Or, une inauguration n’a lieu que pour fêter ou magnifier quelque chose qui est accompli.

C’est là, frères et sœurs, que nous entrons en scène, si j’ose dire, en nous souvenant des mots de saint Augustin qui disait que le Royaume ce sont ceux qui croient en Dieu ; donc ceux-ci, les chrétiens et les hommes de bonne volonté, qui sont appelés à construire le Règne d’amour, à la suite du Christ serviteur. Voilà, le mot est dit : ”serviteur”… C’est en cela que Jésus est Roi. C’est parce que « Dieu a tant aimé le monde qu’il nous a donné son Fils unique” (Jn 3, 16) – afin de nous faire vivre par sa mort. Et celui qui s’est fait serviteur pour cela, nous l’acclamons aujourd’hui comme Roi Serviteur. En effet, Jésus est venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité, la grande et merveilleuse vérité que Dieu nous aime, frères et sœurs. Jésus est la vérité de Dieu : ayons soif de vérité, ouvrons-nous à cette vérité libératrice à tous les niveaux de notre vie, accueillons Jésus comme le roi de nos vies, assumons notre responsabilité de disciples du Christ en contribuant, à notre mesure, à la construction de ce Royaume d’amour, car « chaque geste d’amour construit le royaume du Christ, dans l’histoire et dans l’éternité” [in Magnificat].

Oui, chers amis, reconnaissons la royauté de Jésus en l’accueillant en tant que Verbe, Parole de Dieu, lui qui est roi parce qu’il nous révèle le Père et nous conduit à lui.

”Seigneur, sois le roi de mon cœur !

Ainsi soit-il !

 

Le Christ, Roi de l’univers

Lectures bibliques : Daniel 7, 13-14; Apocalypse 1, 5-8; Jean 18, 33-37

Homélie du 18 novembre 2012

Prédicateur : Chanoine Antoine Salina
Date : 18 novembre 2012
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

Frères et soeurs,

Ces textes sont d’un abord un peu difficile, le prophète Daniel nous promet un temps de détresse et l’Evangile de ce jour évoque une terrible détresse ; si nous nous en référons à l’époque que nous traversons, ces paroles même trouvent un écho dans la réalité que notre monde traverse et dans le quotidien que beaucoup d’entre nous vivent, soit de manière exceptionnelle, soit dans une vie tissée d’épreuves.

Marc, dans le début du chapitre 13, évoque même clairement toutes les grandes difficultés et persécutions que les premiers chrétiens seront appelés à traverser du fait même de leur appartenance à notre Seigneur; épreuves dont il conviendra de se préserver parfois, mais qui souvent conduiront au martyre…

Et pourtant, l’Evangile n’est-il pas une bonne nouvelle ?

Ces épreuves ne nous laissent-elles pas espérer plus qu’une simple rémission ?

Le chant d’introduction à la liturgie de ce jour nous dit que Dieu est à l’oeuvre en cet âge, l’apôtre lui-même en évoquant les épreuves du monde présent parle des douleurs de l’enfantement et finalement le pauvre Job aussi fait l’expérience de la lumière du fond de sa détresse ; l’Evangile de ce jour, à la suite du prophète Daniel ne fait pas exception ; le

Monde semble ne pas devoir sombrer dans la destruction, c’est plutôt de la naissance d’un Monde Nouveau qu’il s’agit ici, mais quand et comment ?

« Le Soleil s’obscurcira et la Lune perdra son éclat, les étoiles tomberont du ciel »: il convient de comprendre que, comme dans l’Apocalypse, nous sommes à la fin des idoles et que le Christ seul resplendira, il viendra dans les nuées avec grande puissance et grande gloire.

Daniel lui-même, après un temps de détresse, nous évoque la gloire et la lumière promises aux justes.

Le Fils de l’Homme est présent chez Daniel mais aussi chez le Christ à propos de lui-même; c’est aussi pour nous une manière de souligner l’éminente dignité à laquelle notre humanité est promue par la grâce de l’incarnation.

La pousse silencieuse et lente des feuilles du figuier doit nous aider à comprendre qu’un monde nouveau est en marche, mais qu’il est discret dans sa réalisation ; à nous de savoir en percevoir les signes : « Ciel et Terre passeront par les paroles du Christ » -quant au jour et à l’heure, comment comprendre, frères et soeurs, que pas plus le Christ que les anges ne le sachent ? Difficile à croire ou bien doit-on croire que le Christ a tellement bien revêtu notre condition humaine tout en étant Dieu qu’il partage notre difficulté à voir ?…

«Cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive… » -Nous pouvons comprendre, si nous voulons nous situer dans une perspective eschatologique – des fins dernières donc – que lorsque cela surviendra, la dernière génération à lire ces textes pourra s’y reconnaître.

Frères et soeurs, ces textes sont denses, peut-être un peu compliqués et culturellement éloignés de notre compréhension et pourtant le propre de notre humanité n’est-il pas d’expérimenter cette attente de l’avènement d’un nouveau monde ?

A l’heure où le présent prend peut-être trop d’importance – en ce sens où les soucis matériels et les difficultés des uns, les désirs de richesse et de sécurité des autres, nous détournent de l’essentiel – n’oublions pas que l’Evangile est Bonne Nouvelle, que le Christ est vainqueur, lui qui s’est offert en unique sacrifice et donc définitivement pour le Pardon de nos péchés, comme nous le rappelle la Lettre aux Hébreux ; ainsi Christ est vainqueur de la mort, de toute détresse, fût-elle extrême ; il vient nous rassembler, à nous de savoir veiller.

Chrétiens, baptisés, soyons donc des veilleurs – chacun avec notre grâce propre – sachons reconnaître le Christ, notre maître dans nos frères et ayons à cæur de témoigner de sa venue; il s’agit non pas de la Fin du Monde mais de la Fin d’un monde – pour un Monde Nouveau, un monde meilleur.

… au fond, quand nous concluons notre prière à Marie, ne disons-nous pas: « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort ?  » -C’est donc à ce moment même qu’il convient d’être présent, sachant qu’il nous transporte déjà dans la perspective de Ia Gloire – Sachons lire ces textes comme une consolation.»

33e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Daniel 12,1-3; Hébreux 10, 11-14-18; Marc 13,24-32

Homélie du 18 novembre 2012

Prédicateur : Abbé François-Xavier Amherdt
Date : 18 novembre 2012
Lieu : Eglise Saint-Germain, Savièse
Type : tv

Supposons que par un petit tour de passe-passe céleste donné à la ronde des astres, le Créateur ajoutait une vingt-cinquième heure à nos journées. Qu’en ferions-nous? Serions-nous prêts à consacrer quotidiennement ces soixante minutes supplémentaires à la prière et au service bénévole de nos frères et sœurs ? Pas sûr ! Nos «obligations» obéissent immuablement à la loi d’expansion des gaz : dès qu’un vide existe, ils le remplissent aussitôt à ras bord !

Le Seigneur est le Maître de l’histoire, il nous fait le cadeau du temps. Qu’en faisons-nous ? Où plaçons-nous nos priorités ?

«En ce temps-là se lèvera Michel le chef des anges. Ce sera un temps de détresse. Mais en ce temps-là viendra le salut de ton peuple et beaucoup s’éveilleront pour la vie éternelle» annonce le Livre de Daniel. «Après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite du Père», affirme la Lettre aux Hébreux. «En ce temps-là on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire. Mais quant au jour et à l’heure où cela arrivera, nul ne le connaît si ce n’est le Père » dit l’évangile de Marc.

1ère lecture, 2ème lecture, Evangile : quelle insistance ! Les textes de ce jour parlent sans cesse du temps. Temps de catastrophes et de crises, comme Sandy à New York – mais, dans le langage biblique, ce ne sont que des signes avant-coureurs de la libération et du salut pour l’humanité.

Temps des premières feuilles du figuier, quand les branches deviennent tendres – signes des temps qui annoncent une floraison prometteuse et des fruits d’avenir. Comme une belle vigne saviésane !

Nous approchons du terme de l’année liturgique. Cela sent la fin. Et pourtant c’est le prélude à un nouveau début, à un nouvel Avent qui nous rapprochera encore plus du retour du Christ, lorsqu’il viendra instaurer les cieux nouveaux et la terre nouvelle. Je l’attends avec impatience!

Dieu nous fait la grâce du temps, passé, futur, présent. Comme une valse à trois temps, une valse trinitaire. Si nous nous ouvrons à l’Esprit Saint, nous «avons» littéralement le temps. «J’ai le temps», c’est-à-dire que le temps m’a été remis par toi, Père. Je l’ai reçu comme un cadeau quand j’ai commencé d’être. Il m’accorde la possibilité des lentes et sûres germinations, jusqu’à l’heure suprême où je donnerai pleinement mon fruit, en présence de ton Fils Jésus-Christ qui rassemblera toutes les nations auprès de lui.

Temps passé, dont nous pouvons faire mémoire : ce Jubilé des 50 ans du Concile Vatican II, actualisé par le Synode des évêques sur la «nouvelle évangélisation» le mois dernier. Et aussi l’action de grâce pour tous ces bénévoles de la paroisse, celles et ceux qui ont depuis toujours offert de leur temps, de leur amour, de leur compétence, pour visiter les malades, faire la décoration florale, organiser un apéritif, animer la catéchèse, distribuer le pain bénit à la sortie de la messe… Ils ont ainsi répondu à leur vocation de baptisés.

Le passé, puis le futur, auquel nous sommes appelés à nous abandonner, avec confiance, avec foi et fidélité, fides en latin, amen en hébreu, parce que la promesse de Dieu est solide, nous pouvons nous appuyer sur elle, comme sur un roc valaisan, pas turc.

Nous savons où nous allons, l’histoire a un sens, une direction. Nous sommes promis à une éternité de délices. Lorsque les sages brilleront comme les constellations du firmament et que les justes resplendiront comme les étoiles dans le ciel de Dieu. Les sages, les justes, ce sont nos bénévoles, bene-volentia, bien-veillance en latin, ceux qui « veulent et font du bien » aux autres, ceux qui portent la lumière au cœur de chaque vie. Ce sont déjà les «stars» dans le regard de Dieu. Nous pouvons tous devenir «stars» de la bienveillance divine par notre bénévolat.

Faire mémoire, nous tourner vers l’avenir, mais c‘est aujourd’hui que tout commence. La grâce du temps s’offre au présent. Car le «présent» est cadeau. Avec Dieu, c’est toujours le moment favorable de continuer, de persévérer, de se convertir. Carpe diem : cet adage latin dit la spiritualité du temps chrétien. Déguste le présent, cueille ce jour, vis-le comme si c’était le dernier. Nul ne sait ni le jour ni l’heure.

Fukushima, secret bancaire, suppression d’emplois : pourtant, ne paniquons pas, n’ayons pas peur. Car le Seigneur est le Maître du temps, il conduit l’histoire à bon port.

La seule chose qu’il nous demande ? Tirer profit des années et des mois, des jours, des heures et des minutes qu’il nous donne. Accueillir la perfection que le Christ nous a acquise une fois pour toutes et avancer sur ce chemin de sainteté qu’il nous propose.

Les années s’accumulent, cette année 2012-2013 est spéciale, nous allons le souligner tout à l’heure : c’est l’année de la foi, l’occasion d’ouvrir nos portes à la relation intime avec Dieu, car c’est cela la foi.

Ou alors, pourquoi pas, comme certains jeunes, prendre une année sabbatique, avec une ONG, dans un «Point Cœur», pour vivre l’expérience durable du don de soi.

Les mois se succèdent, c’était en octobre le mois du rosaire et de Marie; ce sera en décembre, le mois de l’Avent; novembre, c’est le mois du souvenir de nos défunts, le mois de tous les saints, de notre propre sainteté, puisque nous sommes tous appelés à être des saints, c’est-à-dire à vivre dans l’Esprit et à participer à la vie divine par notre bonté fondamentale et nos paroles bienfaisantes.

Les jours ? C’est la journée annuelle de corvée, dans un des nombreux villages de Savièse, celle du nettoyage des bisses; c’est la journée de la solidarité et du bénévolat comme aujourd’hui; c’est la sortie organisée pour son filleul, si propice aux confidences partagées; c’est le dimanche, jour du Seigneur, de l’action de grâce et du repos, pour échapper à l’esclavage du travail et des magasins ouverts sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’heure, c’est l’heure de catéchèse ou d’enseignement religieux à l’école, les quarante heures d’adoration dans la paroisse chaque mois; c’est l’heure offerte pour un grand-papa âgé qui sourit d’aise en présence des membres de sa famille; c’est la communion apportée à domicile, la visite à l’hôpital ou au home. C’est la durée d’une belle eucharistie à Chandolin, plus brève qu’un épisode de «Top Model». C’est une réunion du conseil, du groupe, efficace et utile, c’est la répétition hebdomadaire de la chorale; c’est la haie taillée chez le voisin en échange de la voiture lavée, dans un troc de services rendus.

La minute, c’est le verre d’eau tendu qui nous fait entrer au paradis, comme le promet l’Évangile; c’est l’oreille prêtée à l’adolescent en mal d’écoute, c’est le sourire donné à tous ceux que je croise, c’est la parole bienfaisante qui relève. C’est la brassée de secondes que je présente au Seigneur dans mon oraison quotidienne.

Seigneur, Maître du temps, fais que je sois toujours prêt à rendre le temps que tu m’as donné.»

 

33ème dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Daniel 12, 1-3; Hébreux 10, 11-18; Marc 13, 24-32

Homélie du 11 novembre 2012

Prédicateur : Abbé Patrick Werth
Date : 11 novembre 2012
Lieu : Eglise Sainte-Marie, Bienne
Type : radio

« Charité bien ordonnée commence par soi-même » dit le bon sens populaire. On peut donc en déduire que la veuve que nous découvrons dans l’évangile d’aujourd’hui n’est pas raisonnable. On peut aussi en déduire que Jésus lui-même n’est pas raisonnable. Et c’est juste. Le simple bon sens n’est vraiment pas le souci principal de Jésus. Lui aimerait nous entraîner plus loin, parfois beaucoup plus loin que là où nous aimerions aller. Si la méditation sur un texte biblique ne s’arrête pas à une petite leçon de morale, où donc Jésus aimerait-il nous amener aujourd’hui ?

Beaucoup d’entre nous sommes probablement effrayés des formes que peut prendre l’individualisme contemporain. Passe encore que chacun fasse ce qu’il veut. Mais non seulement chacun veut faire ce qu’il veut, chacun veut encore être compris et accepté. Très peu de personnes réalisent l’importance d’être contrariées, dérangées. C’est pourtant bien ce que Jésus fait avec nous. Il est assis au bord du chemin sur lequel nous passons tout stressés comme toujours et soudain, il nous dit quelque chose. Il nous dit quelque chose qui nous oblige à une réaction, ne serait-ce que parce que la plupart d’entre nous allons au moins le regarder, ne serait-ce que parce que le regard de la plupart d’entre nous va être dévié.

En quoi Jésus veut-il dévier le regard d’incompréhension que nous portons sur l’attitude déraisonnable de cette veuve ? Quel est le ressort de l’attitude de cette femme pauvre ? Est-ce que ça pourrait être la générosité ? Et quand la générosité est authentique – et c’est bien là-dessus que Jésus insiste – qu’est-ce que c’est d’autre, sinon une ouverture aux autres ? A une société individualiste où chacun a tendance à se refermer sur ses envies, Jésus propose peut-être de lui demander où elle va.

L’Eglise a donné au 32e dimanche du temps ordinaire – comme ce dimanche s’appelle de manière fort peu poétique -, l’Eglise lui a donné une couleur – et je ne choisis pas le mot par hasard -, l’Eglise en a fait le Dimanche des peuples et le Dimanche des peuples, c’est toujours aussi une réflexion sur l’immigration.

Il n’est pas question ici de sous-estimer les problèmes qu’une petite partie des immigrés cause à l’ensemble de la population. Mais il n’est pas non plus question ici de sous-estimer tout ce que les immigrés ont donné et donnent encore à ce pays.

Au-delà des habitudes de vie des immigrés qui dérangent parfois et parfois même beaucoup, nous devons découvrir l’essentiel. Et c’est quoi cet essentiel ? Cet essentiel, c’est la pulsion de vie qui prend sa source dans la vie de famille, dans la vie de groupe et souvent aussi – notre communauté biennoise en est un bon exemple – dans la vie de foi.

Même si cela ne convient pas à la majorité des habitants de ce pays, la chance que nous offrent les immigrés, c’est qu’ils nous interrogent – à la suite de Jésus – sur notre conception de la vie. Où allons-nous ? Est-ce que le but de la vie est d’avoir le moins d’enfants et d’obligations possibles, mais le plus possible d’objets et de loisirs. Est-ce que le but de la vie, c’est d’être pris pour un extraterrestre quand on salue une personne seule dans la rue où à une table de café ? Est-ce que le but de la vie est que chacun marche ou mange en regardant droit devant lui, ni à droite ni à gauche ? Est-ce que le but de la vie est de finir très âgé et très solitaire ? Est-ce que c’est ça le but de la vie ? Est-ce que c’est ça le modèle que nous avons à offrir ?

Je ne suis pas naïf. Je sais bien qu’il y a un lien entre le niveau de vie et les habitudes. Je sais bien que partout où la richesse augmente, le nombre d’enfants diminue. Je suis aussi parfaitement conscient qu’un pays riche attire les immigrés. Mais il en a toujours été ainsi. Et d’ailleurs comment pourrions-nous vivre aussi confortablement sans les immigrés d’hier et d’aujourd’hui ?

A la suite de Jésus, le but n’est pas de faire la morale, mais de se poser des questions qu’on ne se poserait pas si quelqu’un ne nous bousculait pas. Et ces questions s’adressent à chacun d’entre nous. Elles ne s’adressent pas qu’aux Suisses d’origine, elles s’adressent aussi aux immigrés. Eux aussi sont invités à comprendre que ce pays de vieille tradition est fait de gens très différents, qu’il s’est bâti lentement, avec beaucoup de travail et que son équilibre tient à la recherche continuelle et difficile du consensus.

Mon père est né en 1929 en Allemagne. Il n’a pas fait la guerre, mais il l’a vécue. A vingt ans, il est venu en Suisse, il s’y est marié et y a bâti toute sa vie. Il a été – et moi à sa suite – un Suisse passionné. C’est parce que j’aime ce pays qu’à la suite du Christ j’aimerais qu’il reste un lieu vivant et respectueux de gens différents. Et cela, vivant et respectueux, nous n’y arriverons qu’ensemble : Suisses de longue date, immigrés de tous horizons et de toutes époques. Amen»

32e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : 1 Rois 17, 10-16; Hébreux 9, 24-28; Marc 12, 38-44

Homélie du 04 novembre 2012

Prédicateur : Abbé Nicolas Bessire
Date : 04 novembre 2012
Lieu : Eglise Sainte-Marie, Bienne
Type : radio

À première vue, le vocabulaire ne colle pas ! L’amour ne s’impose pas à coups de lois ! « Aimer » Dieu dans le vide ? « Aimer » le prochain qui dérange ? On a envie de répliquer : « L’amour ne se commande pas’. Qu’est-ce qu’un amour « sur commande », auquel on se contraindrait parce qu’il est imposé d’en-haut ? Comment réagirait-on s’il nous était dit : « Je vous aime parce que Dieu me le commande ? »

Pourquoi dire que l’amour pour Dieu et pour le prochain est le plus grand commandement ? Pour les juifs, la volonté de Dieu s’est exprimée dans la Loi et tout est vu à sa lumière. La Loi est comme une incarnation de la volonté de Dieu. « Quel est le premier commandement ? » Quel est l’essentiel de nos vies ? Jésus fait une seule et double réponse: aimer Dieu de toutes ses forces, aimer le prochain comme soi-même. Un seul mot dit tout : aimer.

Jésus respecte ce scribe, qui était un professionnel de la Loi, en utilisant le même langage que lui.

Mais il fait éclater le cadre trop juridique. Il commence par citer le Deutéronome : «Écoute, Israël… » C’est beaucoup plus qu’un commandement. C’est l’affirmation fondamentale de la foi au Dieu unique. Plus encore, ce texte est devenu la prière que les Juifs fidèles, aujourd’hui encore, disent trois fois par jour. Marie et Joseph l’auront apprise à l’enfant Jésus. Elle est aussi précieuse pour Israël que le « Notre Père » pour les chrétiens. Elle demande donc à être méditée. Elle nous dit d’aimer Dieu « de tout notre cœur, de toute notre intelligence et de toute notre force. »

De fait, l’amour se compose de trois éléments qui se lient les uns aux autres. D’abord, « de tout notre cœur. » C’est le mouvement qui s’empare de tout notre être, qui nous bouleverse et nous tire hors de nous-mêmes, comme une vague qui bouscule tout en nous. C’est «le cœur» de l’homme qui est touché.

Puis « de toute notre intelligence. » Pour aimer humainement, il faut mettre en œuvre notre intelligence, c’est-à-dire aussi notre raison. II faut apprendre à se connaître soi-même et à connaître l’autre, à prendre du recul, à réfléchir ensemble, pour discerner ce qui est important et ce qui secondaire : l’amour exige la lucidité.

Enfin, « de toute notre force ». En amour, il ne faut pas seulement dire : «Je t’aime». Il faut aussi dire : «Je veux t’aimer. » Vouloir implique de dépasser son sentiment, même son ressentiment, de mettre son énergie, sa force de caractère pour construire une relation solide, pour traverser les inévitables épreuves de la vie. Voilà l’amour véritablement humain, l’amour selon la volonté de Dieu. Il lie l’amour pour Dieu et l’amour pour le prochain. Le scribe l’avait bien compris : cet amour-là «vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices », parce qu’il s’empare de tout notre être. Il est la vie.

Il est vrai qu’aimer n’est pas seulement éprouver un élan du cœur. C’est aussi et surtout vouloir et faire du bien à une autre personne, porter d’elle un souci actif. Jésus veut sans doute élargir l’espace de l’amour au-delà de la spontanéité jusqu’en sa volonté, qui donne à l’homme de changer sa relation avec les autres.. Mais est-ce vraiment « aimer comme soi-même » ?

Plus que commandement, la parole de Jésus est révélation et appel. Il déchire notre inconscience en nous montrant que notre capacité d’aimer est plus grande, sans limites. Il nous fait désirer un monde où l’amour imprégnerait toutes les relations humaines. Il nous dit, dans sa folle ambition sur l’homme, qu’un jour viendra où l’amour pour Celui qui nous a rendu capables d’aimer et l’amour pour les autres, pour tous les autres, ne seront plus qu’un seul amour. Laissons-nous emporter dans cette aventure!»

31e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Deutéronome 6, 2-6; Hébreux 7, 23-28; Marc 12, 28-34

Homélie du 28 octobre 2012

Prédicateur : Chanoine Jean-Claude Crivelli
Date : 28 octobre 2012
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

La scène se passe à l’intérieur d’une voiture taxi. Nous pouvons y suivre, en dix séquences – d’où le titre du film d’Abbas Kiarostami, « Ten » (y défilent une série de personnages avec leurs problèmes existentiels) – le trajet de Mania, la conductrice, qui essaie de convaincre son enfant du bien-fondé de son divorce et de son remariage. L’enfant est insupportable : il est le représentant de ce machisme primaire, souvent mis en scène par le réalisateur iranien. Voir « Une séparation », son dernier film. En fin de compte, c’est la défaite des femmes, toujours victimes d’hommes immatures et violents.

La vie de chacun de nous est un « trajet ». Au sens littéral du terme latin « trajicere » : jeter à travers. Une traversée en plusieurs étapes, avec des rencontres, des événements qu’il faut gérer. Et, quand je jette un regard sur mon trajet personnel, je vois qu’il est tissé de combats, d’échecs, de victoires, de cuisantes défaites. Pourtant je sais que je marche vers un terme. Un horizon que chacun rêve et nomme selon ses convictions et sa croyance. A l’être humain est donné de concevoir l’existence comme une traversée qui le conduit vers un mieux, un achèvement. Le psaume 125 que nous méditions tout à l’heure traduisait cette aspiration dans les catégories de la foi juive. Il était impensable, en effet, que Dieu laisse le trajet de son peuple se clore sur une défaite, l’exil. Pour qui se fie en Dieu, le chemin de la vie, quoique semé dans les larmes, est un retour et une montée vers la ville sainte.

Les évangiles que nous lisons depuis quelques dimanches dans l’évangile de Marc peuvent être interprétés comme un trajet et une montée. Jésus prend conscience que la traversée de ce monde doit prendre un sens particulier. Son chemin est une mission dont il voudrait confier le secret à ceux et celles qui sont capables de l’accueillir et de devenir ainsi les collaborateurs de cette mission dans le monde. La mort du Fils de Dieu, reconnu toutefois comme Messie par les disciples, marquera l’échec de la mission de Jésus. Mais – et là nous mesurons le caractère paradoxal du trajet de Jésus – la Croix devient une ouverture. « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu », s’exclame le centurion païen, tout à la fin de l’évangile de Marc. Ouverture, pour qui s’est laissé initier au secret de Dieu sur l’humanité, pour qui a consenti au mystère pascal que Jésus annonce par trois fois dans les évangiles de ces derniers dimanches. Notre existence de disciples se révèle paradoxale : nous disons que nous suivons l’Evangile du Christ, pourtant la lecture de cet Évangile nous prend à chaque fois en faute.

Pour preuve il n’est que de relire les péricopes évangéliques de ces derniers dimanches : la parole du Christ éclaire à chaque fois des situations de vie ; elle en désigne les limites, les impasses, l’hypocrisie – comme dans le film « Ten ». Nous sommes des aveugles. Mais, consolons-nous, les disciples l’étaient tout autant.   Exemples. Ils se discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand ; et Jésus de leur rappeler qu’en humanité chacun est serviteur de ses frères et de ses sœurs (Marc 9, 33-37 et Mc 10, 35-45)). Ils s’imaginent que le bien ne peut se faire que par eux ; et Jésus de réagir contre le sectarisme de son Eglise (Mc 9, 38-43). Sans oublier les conflits à l’intérieur du couple où il y a toujours risque de domination de l’un sur l’autre (Mc 10, 2-12). Ni bien sûr le problème récurrent, et combien actuel, des richesses – les « grands biens » qui finalement constituent l’obstacle par excellence à notre entrée dans le royaume de Dieu. « Mais alors, qui peut être sauvé ? » (Mc 10, 26)

C’est ici – c’est-à-dire quand j’ai mesuré les défaites qui ponctuent mon trajet de vie et que je me reconnais aveugle et que j’en viens à mendier de l’aide à celui-là seul qui peut m’en fournir. C’est donc ici qu’intervient l’évangile de notre dimanche. Il n’y pas grand chose à lui ajouter sinon qu’en Jésus Dieu est victorieux de l’incompréhension des disciples, et donc des hommes. La victoire de Dieu c’est quand des hommes et des femmes, illuminés par l’Évangile, se mettent à suivre le Christ, désirant vivre de sa parole.

La conclusion de notre passage d’Évangile, c’est que Bartimée se met à la suite de Jésus sur la route. Voilà bien l’Eglise – du moins une prophétie de cette dernière : elle est la communauté fondée sur des options nouvelles, celles que Jésus –invoqué comme le Maître par l’aveugle (cf. Marc 10, 41 « Rabbouni ») –   nous propose au fil des ch. 9 et 10 de l’évangile de Marc. Or voilà qui se situe à l’opposé de la domination du frère sur le frère, de la jalousie des uns à l’endroit des autres, de l’accaparement des richesses par quelques-uns, … autant de perversions dont le cercle des disciples sont comme le miroir.

Désormais, avec le Christ marchant vers l’accomplissement de son mystère pascal, un trajet neuf s’ouvre pour l’humanité.»

30e dimanche du temps ordinaire

Lectures bibliques : Jérémie 31, 7-9; Hébreux 5, 1-6; Marc 10, 46-52