Homélie du 13 novembre 2011

Prédicateur : Abbé Olivier Jelen
Date : 13 novembre 2011
Lieu : Eglise Sts-Pierre-et-Paul, Meinier, GE
Type : radio

33e dimanche du temps ordinaire

L’homélie ci-dessous est celle qui était prévue le 13 novembre. En raison d’un problème technique et la non-diffusion de la messe, elle n’a pas été prononcée ce jour-là.

Chers frères et sœurs en Christ ou, bien aimés du Seigneur,

Nous nous trouvons ce dimanche devant des textes difficiles, ardus, des textes qui ne sont pas tendre avec notre destinée, avec l’homme. Oui, ces textes se trouvent bien loin de l’image d’Epinal d’un Christ, Bon berger, doucereux, aux yeux bleus, accueillant toutes ses brebis, les prenant et les serrant dans ses bras l’une après l’autre.

Dans notre passage de la lettre aux Thessaloniciens, lettre écrite par Timothée, qui l’a adressée à son maître saint Paul, l’auteur évoque la question délicate de la parousie soit de l’avènement du Seigneur. Ce texte révèle très clairement le couple antithétique de la lumière et des ténèbres, de la vigilance et de la paresse. Timothée va même jusqu’à parler de « catastrophe » : je cite : « C’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux ». Comme dans le livre d’Amos ou de Jérémie, il y un réel affrontement entre les fils de la lumière et les fils des ténèbres. Il y a en fait opposition entre le monde des justes et celui des impies. Enfin lorsqu’un homme, fils de la nuit, se convertit pour devenir fils de la lumière, il se prépare au Jour, avec un grand J, tant attendu de l’arrivée du Seigneur.

Dans notre passage d’évangile, dans notre parabole dit parabole des talents, commun également avec saint Luc, le contexte général n’est guère plus rassurant. On y pointe du doigt la situation ambigüe de travailleurs, dont certains ont peur de leurs employeurs. « Seigneur, je savais que tu es un homme dur » dit notre texte « J’ai eu peur ». Et puis enfin afin de noircir définitivement notre tableau : La fin de notre évangile, c’est la condamnation claire et nette, sans appel, du serviteur inutile : « Jetez-le dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents ».

Oui, tous ces textes qui nous préparent à une nouvelle période liturgique, celle de l’Avent, ce sont des textes qu’on peut qualifier d’intermédiaires, nous rappelant que trop bien, la difficulté de nombreux de nos contemporains à aller vers la lumière. Trop nombreuses sont les personnes que nous connaissons qui n’osent pas franchir le pas vers la vraie liberté. La foi ? « Mais à quoi ça sert » s’exclament-elles ? L’église, l’institution, « j’en ai peur » diront d’autres, « elle ne veut que nous endoctriner » ? Se définir comme catholique, comme croyant, cela peut-il encore être crédible en ce XXI° siècle ? La foi est-elle encore à la mode, est-elle encore, dit dans le langage des jeunes, in ? Notre passage du jour, nous met en garde : « Ne restons pas endormis comme les autres ». Et puis un peu plus loin « soyons vigilants et restons sobres ».

Oui, quand je regarde certains programmes de la télévision, et certains de ces jeux télévisés, je me pose la question de savoir si je n’assiste pas là à un endormissement général de la population. Un peu comme à l’époque des Romains où l’empereur offrait du pain et des jeux à sa population pour que celle-ci ne se rebelle pas. Ces sitcoms, ces séries télévisées qui n’en finissent jamais et qui nous viennent en grande partie des Etats-Unis, n’est-ce pas là que se trouve le véritable et seul opium du peuple, tant décrié par un certain Karl Marx ? « Le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit » n’est-ce pas la définition même de ce que vivent beaucoup de ceux qui justement ont déserté l’église, n’ont plus de repères, ont gaspillé tout leur talent en achat éphémère.

Oui, ne nous laissons pas prendre par la paresse, l’individualisme et le chacun pour soi contre tous. Soyons comme croyants des éclaireurs, des éveilleurs de sens. Sachons être optimistes, sûr que le sel donne du goût au pain, sûr que la petite bougie saura éclairer une grande salle. La parole de Dieu, les talents que Dieu nous offre, notamment celui de croire, celui de pouvoir prononcer le Credo que nous avons hérité des premiers croyants, sont des trésors inestimables que nous ne pouvons garder égoïstement que pour nous-mêmes. Dieu a risqué sa Parole, même son Fils, comme un banquier sa principale mise. Dieu a tout misé sur l’Homme, Il n’a pas voulu thésauriser sa parole. Il a voulu offrir sa Parole à la responsabilité de tous afin que tous puissent la gérer. Le dernier serviteur, refusant maladivement toute forme de risque, a choisi en réalité une sécurité trompeuse. Or nous le savons, une richesse qu’on n’investit pas, se dévalue très rapidement ! Qui ne multiplie pas les dons reçus, les dilapide ! Enfin afin d’être encore plus pertinent, plus perspicace, qui « enterre » son talent, le don de Dieu qu’il a reçu, par peur de le compromettre, s’enterre lui-même et opte pour la mort…

Tout dernièrement une étude scientifique a démontré que dans la société civile, ce ne sont que 5% de la population totale qui prennent des initiatives. Les autres, soit les 95%, la masse, ne font que suivre. Le baptisé d’aujourd’hui encore plus que le citoyen lambda, le citoyen électeur se trouve certainement de plus en plus dans ces 5 %. Mais il se trouve aussi devant un choix crucial. Soit celui de faire un peu comme tout le monde, de ne pas pratiquer, de parler peu de sa religion, ou de pratiquer, peut-être en silence, chez lui. « Ma foi » disent ces personnes « ne vous regarde pas, cher monsieur ». Soit au contraire, et c’est un peu l’initiative bienheureuse du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, le baptisé n’aura pas peur d’afficher très clairement sa foi, sa croyance en invitant par exemple ces voisins à découvrir la Parole de Dieu en groupe chez lui. En Suisse-Romande, il n’est pourtant pas facile d’ouvrir sa porte, même à ses voisins les plus proches. Ce baptisé saura également de temps en temps se joindre à la prière dominicale en communauté. Les chrétiens en effet, encore plus en Europe qu’ailleurs en ce XXI° siècle, n’ont plus pour fonction de se diluer dans la masse. S’ils ont reçu des talents, notre lecture en cite quelques-uns, la fidélité, la persévérance, l’ingéniosité, l’optimisme, ils se doivent de les revendiquer, de les mettre à profit et de les utiliser.

En conclusion, demandons au Seigneur de faire partie de ses éveilleurs, de ses porteurs de sens dans notre monde en perte de valeurs. Demandons au Seigneur qu’Il nous donne la force, l’énergie pour que, conscients des talents, des dons reçus par Lui, nous sachions convaincre les autres, nos proches, nos voisins, du message dynamisant du Christ. Un message qui sait nous mettre debout, nous donner confiance et espérance et, qui nous confère une véritable dignité d’homme et de femme de l’avenir. Amen

Lectures bibliques : Proverbes 31, 10-31; 1 Thessaloniciens 5, 1-6; Matthieu 25, 14-30

Homélie du 13 novembre 2011

Prédicateur : Abbé Marc Donzé
Date : 13 novembre 2011
Lieu : Eglise Saint-Maurice, Ursy
Type : tv

Dimanche des peuples

Un petit garçon est venu me voir tout à l’heure
Avec des crayons et du papier
Il m’a dit : je veux dessiner un homme en couleur
Dis-moi comment le colorier

Ces paroles, vous les avez peut-être reconnues, appartiennent à une chanson d’Hugues Aufray intitulée « Les crayons de couleur ». Elle se poursuit ainsi :

Je voudrais qu’il soit pareil à moi quand je serai grand
Libre, très fort et heureux
Faut-il le peindre en bleu, en noir ou en blanc
Pour qu’il soit comme je le veux ?

Il est bien, ce petit garçon. Dans sa tête et dans son cœur, il a reçu quelques dons essentiels. Il porte un regard attentif sur les hommes. Il souhaite que tous aient la même possibilité de grandir. Il aspire à la liberté, à la force, au bonheur pour tous. Si ces dons deviennent opérationnels, si cet enfant se bat pour que ses beaux désirs se réalisent, ce sera magnifique. Ses dons seront alors des talents efficaces.

Ce petit garçon me fait penser à la parabole des talents que nous venons d’entendre. Jésus prend appui sur une réalité très concrète des hommes de son temps pour nous ouvrir des chemins de vie.

Au temps de Jésus, un talent, c’est de l’argent, et même beaucoup d’argent. Cet argent est confié à des personnes, pour qu’il tourne, pour qu’il permette des réalisations, pour qu’il fructifie. Jésus, c’est évident, choisit avec soin son exemple. Car tout le monde se sent concerné par l’argent et par sa gestion. Tout le monde peut comprendre que, s’il reçoit une fortune, une propriété, une usine, il est investi d’une responsabilité pour que cela prospère, dans la justice et pour le bien de tous. Tout le monde, sauf quelques-uns, comme le dit la parabole.

Mais justement, c’est une parabole. L’argent représente les talents, les dons, les capacités que j’ai reçus et que je suis appelé à faire fructifier, pas seulement pour moi, mais pour le bien de tous. Simple à comprendre. Et les deux premiers protagonistes de la parabole, celui qui a reçu cinq talents et celui qui en a reçu deux, l’ont bien compris. Et le troisième alors, quelle est son erreur ?

Il s’est trompé sur Dieu. Il en fait même un portrait assez offensant. « Maître (dans la parabole, le maître représente Dieu), je savais que tu es un homme dur ; tu moissonnes là où tu n’as pas semé ; tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain. J’ai eu peur… ». Dieu, le menaçant, l’accapareur, le profiteur esclavagiste : autant se mettre aux abris ! Autant se cacher, et les talents avec !

Mais l’Evangile nous dit tout autre chose sur Dieu. Il est Vie, il est Don, il est Amour. Tout ce que j’ai, je le reçois de lui. Et il ne me traite pas comme un objet ou comme un bébé. Il me confie des responsabilités ; il me prend au sérieux ; il me donne une part de la gestion du monde pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création. Pour reprendre les termes de la parabole, c’est lui qui donne les talents, pour que j’en fasse avec lui une belle œuvre. Donc, attention à porter sur Dieu un regard juste… Et attention à porter les responsabilités qu’il me confie, à la mesure des talents qu’il me donne, parce qu’il compte sur moi.

Mais il n’y a pas que l’erreur sur Dieu. Il y a aussi l’erreur sur les responsabilités que chacun est appelé à porter parmi les hommes et au service des hommes. Le refrain de la chanson d’Hugues Aufray le dit très bien :

Si tu le peins en bleu, fils
Il ne te ressemblera guère
Si tu le peins en rouge, fils,
On viendra lui voler sa terre
Si tu le peins en jaune, mon fils
Il aura faim toute sa pauvre vie
Si tu le peins en noir, fils
Plus de liberté pour lui.

Le spectacle est inquiétant. Faisons l’impasse sur les petits hommes bleus ou verts ; si l’on excepte les Schtroumpfs, on n’en connaît pas. Mais oui, les Peaux-rouges ont été dépossédés de leurs terres. Oui, les Jaunes ont parfois subi des famines terribles. Oui, des Noirs ont été traînés en esclavage. Oui, l’homme n’a pas toujours été respecté.

En ce jour de fête des peuples, où nous essayons de manifester que nous sommes tous frères et sœurs, que nous soyons noirs, jaunes, rouges ou blancs, que nous soyons siciliens ou polonais, vietnamiens ou rwandais, il faut oser dire que les talents des hommes – et leur argent aussi – n’ont pas toujours servi au respect de chaque personne. Et c’est aussi grave que de se tromper de manière offensante sur Dieu. Il faut oser dire que les grandes ondes spéculatives qui agitent les bourses sont totalement amorales, aveugles sur les conséquences qu’elles peuvent porter sur les hommes. Et que c’est parfaitement inquiétant !

Jésus, à travers la parabole des talents, nous invite à reconnaître tout ce que nous avons reçu. Il nous invite à reconnaître le Dieu de la vie, de la justice, de la liberté, de l’amour. Mais il nous invite aussi – cela va ensemble – à combattre avec tous nos talents, avec tous nos moyens pour que devienne vraiment réalité la liberté, l’égalité, la fraternité : ces beaux mots qui prennent leur source dans l’Evangile.

Mais la vie n’est pas que combat. Elle est fête aussi. Et la fête nous rassemble dans la joie, de quelque peuple que nous venions. Qu’il en soit ainsi dans la fête de la communion à Jésus-Christ. Qu’il en soit ainsi dans toutes les rencontres qui auront lieu à l’occasion de cette fête des peuples.

Afin que le petit garçon sache qu’il peut mêler les couleurs pour dessiner l’homme. Et avoir l’espérance que tous puissent devenir « libres, très forts et heureux ».»

Lectures bibliques : Proverbes 31, 10-31; 1 Thessaloniciens 5, 1-6; Matthieu 25, 14-30

Homélie du 06 novembre 2011

Prédicateur : Abbé Olivier Jelen
Date : 06 novembre 2011
Lieu : Eglise Sts-Pierre-et-Paul, Meinier, GE
Type : radio

32e dimanche du temps ordinaire

Chers frères et sœurs en Christ, chers paroissiens, chers auditeurs de Suisse-Romande et d’ailleurs,

La sagesse. C’est le premier mot, le premier terme de notre lecture de l’Ancien Testament. Et c’est déjà tout un programme. Comment acquérir cette sagesse ? Comment diriger sa vie, ses affaires, ses nombreuses occupations dans un style proche de la sagesse. Bien souvent le monde dans lequel nous vivons, nous paraît fragile et éphémère. Regardez ces indignés dans la rue. Il y en a pas très loin de notre village, ainsi au parc des Bastions à Genève. Et bien, ces indignés ne se lassent pas de dire qu’ils en ont ras-le-bol et qu’ils ne sont pas d’accord avec ce système qui fragilise toujours plus l’être humain, qui déshumanise toujours plus les plus pauvres de nos sociétés… Notre système économique devient de plus en plus caduc, et les élections du mois dernier, soit de la fin octobre en Suisse l’ont bien démontrées aussi, le système politique devenant tout entier chaotique. On est bien loin de la sagesse.

Oui ce que l’on aimerait au plus profond de soi-même c’est un peu plus de sagesse, un peu plus de cette certitude que la Transcendance est bien là, à nos côtés, et qu’Elle ne nous a pas abandonné. Chacun de nous ne souhaiterait-il pas en fin de compte plus de sagesse pour son propre Moi, – pour reprendre le langage freudien -, mais aussi plus de sagesse pour son propre gouvernement, plus de sagesse pour son propre pays voire son continent.

Pourtant nous le savons aussi, sans le Seigneur, sans Lui, nous construisons en vain, comme sur des dunes de sable fin. La sagesse de l’Homme consiste à accepter que Quelqu’un le précède et se trouve à l’origine de tout ce qu’il possède. L’homme est appelé à s’ouvrir à la gratuité de Dieu et à quitter son égoïsme. Car le secret de la sagesse, nous en sommes persuadés, nous les croyants, il réside en Dieu. C’est Dieu, notre Dieu, ce Dieu créateur, ce Dieu Tout Autre, qui est le moteur premier de tout élément de sagesse. Et nous sommes tous invités à calquer notre rythme de vie, notre rythme de pensée, sur celui de Dieu. « La sagesse est resplendissante, elle est inaltérable » dit la Sainte Ecriture. « Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent »

… Quand je me promène dans ces forêts, dans ces campagnes magnifiques de l’automne, je me rends bien compte que dans cette nature, -un tant soit peu domptée par l’Homme, car Rousseau et sa Nouvelle Héloïse n’a qu’à bien se tenir la nature n’étant pas toujours aussi idéale -, et bien cette nature elle sait répondre malgré ces tremblements, ces tsunamis, à cette sagesse de Dieu. Cette petite graine d’un arbre que je découvre sur mon chemin va bel et bien devenir quelques mois plus tard ce arbre qui nourrira de nombreux oiseaux. Cette petite semence qui n’a l’air de rien du tout et que le paysan vient de mettre en terre, et bien elle donnera cette belle fleur qu’est la marguerite. Point de rébellion en elle, point de négation de sa destinée. Cette graine, cette semence répondent simplement, modestement au projet de Dieu sur elles. Cette petite graine, cette minuscule semence, qui paraissaient si démunies, si fragiles, se sont laissées conduire par Dieu. Dans notre évangile, des dix jeunes filles, êtres fragiles et vulnérables, seul cinq vont faire partie des élues. Les autres cinq vont être rejetées, car elles n’ont pas répondu au projet de Dieu sur elles… Les insensés, ce sont justement celles auxquelles il manque la sagesse de prévoir, la sagesse de se poser un instant pour réfléchir…. Etre avisé, c’est ne pas laisser s’épuiser son huile, c’est-à-dire l’huile dans le sens biblique, élément qui évoque l’onction royale, la lumière et la force, et faire fructifier la grâce reçue. C’est se tenir prêt pour la Rencontre, avec un grand R et l’attendre activement. Etre insensé, c’est laisser s’épuiser son énergie, la gaspiller, ne pas la rendre productive. C’est ne pas prévoir la Rencontre, ne pas envisager l’épreuve du temps, de la durée…

Bien trop de jeunes, des jeunes que nous connaissons, sont pris aujourd’hui dans les tourmentes de la consommation. A travers la publicité, bien souvent trompeuse et aguichante, ils se sont laissés prendre au piège du tout, tout de suite et se sont laissés bercés par de fausses illusions de richesse, de bling-bling. Ils n’ont pas appris à construire patiemment. A mettre telle brique, telle pierre, la pierre angulaire, avant de placer le toit. Ces jeunes, mais bien des quadra voir quinquagénaires en font partie, se sont précipités et ont usé toutes leurs ressources, toutes leurs énergies en un rien de temps. Ils croulent déjà sous les dettes et vivent maintenant dans une certaine désillusion, découvrant que leur rêve ne peut se réaliser sans effort important de leur part. Ils ont bien trop souvent oublié la dimension même de Dieu, la dimension de la prière, du recueillement en communauté. Ce sont les insensés d’aujourd’hui.

Oui, on a raison de se soulever contre l’argent-roi, contre le profit à tout prix, contre la déshumanisation des entreprises, mais en même temps, il faut continuer à construire, il faut continuer à avancer. Ne nous laissons pas berner par de fausses illusions. Avançons, mais pas à pas, dans un certain ordre et non pas en courant. Les insensés, nous dit notre évangile du jour, avaient pris leur lampe sans emporter d’huile… Elles n’avaient pas prévu que l’époux aller se faire attendre, peut-être justement pour tester la fidélité, l’ingéniosité de ses futurs épouses. Au retour de l’époux, il y a eu trop de précipitation et, tout un monde s’est écroulé pour certaines, la porte s’est fermée… Elles n’avaient pas appris à se mettre sous le regard de Dieu.

Cette parabole, aussi appelée parabole des vierges folles et des vierges sages ne se trouve rapportée que par saint Matthieu. On ne la trouve pas dans les autres évangiles. Ce récit a toujours été associé à l’apocalypse et au thème du Jugement dernier… L’an dernier certains d’entre-nous ont eu l’occasion de se rendre à Strasbourg. Strasbourg, une des capitales européennes, mais aussi et surtout le siège d’une des plus célèbres cathédrales médiévales de France. Et bien sur cette cathédrale de Strasbourg, célèbre par son unique flèche qui pointe vers le ciel, sur le portail droit, du côté de la façade ouest, on peut admirer quatre statues, datant du milieu voire de la fin du XIII° siècle, représentant justement les vierges folles et les vierges sages. Et ce n’est donc pas par hasard que ces statues se trouvent placées à cet endroit précis, puisqu’elles entourent des scènes du jugement dernier. Cela rejoint bien l’intention de saint Matthieu puisque ce récit se trouve à un moment clé de son Evangile, soit entre le récit de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et le récit de la Passion. Cette parabole, comme celle sur les talents qui suit, ou celle du serviteur fidèle qui précède, annonce la venue du Christ. Le Christ qui va opérer, en vue du jugement final, un discernement dans le cœur de tout homme. La tradition de l’Eglise a transformé très tôt cette parabole de l’imminence du Royaume en une allégorie des noces du Christ et de l’Eglise, voyant dans l’époux une figure du Christ et dans son jugement, les conditions pour participer au banquet des noces.

L’appel à la vigilance est donc une priorité pour tout croyant. Ce n’est pas du jour au lendemain, nous le savons bien, que l’homme juif, dans l’Ancien Testament a fait l’apprentissage de la vigilance. Tout au long de son histoire, Israël, le peuple élu, a montré qu’il avait la nuque raide, préférant les sécurités païennes, et même l’esclavage d’Egypte, à l’inconfort de la rencontre du Dieu vivant. Israël n’acceptera pas de suivre un Messie, Jésus de Nazareth qui lui propose la voie exigeante d’un amour sans frontières, d’un amour au renoncement total. L’entrée dans le régime de la foi peut paraître parfois bien exigeante. Elle n’est pas toujours de tout repos. Ce qui est sûr, c’est qu’elle entraîne un vaste processus d’intériorisation, individuelle, familiale et donc souvent collective. Ce n’est que petit à petit qu’Israël va mesurer la profondeur du dépouillement requis par la foi. Ce n’est que petit à petit que Claudel, Charles de Foucauld, François d’Assise vont comprendre ce pourquoi ils ont été appelés. Ils vont pouvoir suivre, chacun à sa manière et selon son temps, en mettant pierre après pierre, brique après brique, celui qui a su être vigilant toute sa vie, le Christ. Car Jésus de Nazareth symbolise le Vigilant par excellence. Accordé à la volonté de son Père, comme Lui seul, Fils de Dieu, peut l’être, il révèle le dessein du Créateur et le vrai visage de ses interventions parmi les hommes, dans le moment même, où il y répond positivement.

Avec Jésus et en lui, la vigilance de la foi décline sa véritable et ultime identité : Elle est accueil de l’aujourd’hui de Dieu dans l’histoire des hommes. Un accueil, rappelons-le, qui déploie toutes les énergies d’une liberté humaine restituée à sa vérité. Sachons suivre cette voie du Salut, un Salut promis à tous, possible pour tous. Et qui attend notre réponse, une réponse brève, mais sûre. Amen»

Lectures bibliques : Sagesse 6,12-16; 1 Thessaloniciens 4, 13-18; Matthieu 25, 1-13

Homélie du 30 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Marc-Louis Passera
Date : 30 octobre 2011
Lieu : Eglise de Chêne-Bourg, GE
Type : radio

31e dimanche du temps ordinaire

  1. « Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères » (Mt 23, 8). Ces paroles de Jésus, Matthieu veut qu’elle retentissent dans la communauté des chrétiens. On devine, au moment où il rédige son évangile, une communauté en train de se construire qui doit encore s’organiser et qui a le souci de le faire selon la volonté de son Seigneur.

Ces paroles, c’est à nous qu’elles s’adressent aujourd’hui. A nous qui « devons accepter sans regret, sans retour, la fin des chrétientés. C’est à dire, qui devons partir de l’évangile, de la personne, de la liberté, comme les chrétiens des premiers siècles » (CLEMENT, Olivier, La révolte de l’Esprit, Paris, 1979, p. 193). C’est un véritable défi, mais c’est aussi une chance extraordinaire, qu’il nous faut saisir sans oublier que nous n’avons « qu’un seul maître, le Christ » et que « nous sommes tous frères ».

En effet, qu’est-ce que Jésus reproche aux scribes et aux pharisiens ? Non pas ce qu’ils disent, mais de dire et de ne pas faire (Mt 23,3). Non pas leur connaissance de la Torah et de la tradition d’Israël, mais leur manière de s’en servir pour se mettre en avant. Non pas d’être des points de repère au milieu du peuple croyant, mais d’imposer de pesants fardeaux qu’eux-mêmes ne veulent pas remuer du doigt (Mt 23,4).

Autant de dangers qui menacent aussi nos communautés.

Par sept fois, Jésus dira : « Malheureux êtes-vous, scribes et pharisiens hypocrites ». Et ces paroles c’est pour nous qu’elles retentissent aujourd’hui, pour que nous ne nous enfermions pas à notre tour dans ce malheur.

  1. Comme pasteur, j’ai souvent eu l’occasion de recueillir les confidences de femmes et d’hommes de tous âges qui m’ont parlé de certains poids qu’on leur avait imposés. Certains ont fini par tout rejeter, d’autres ont fait leur chemin. C’étaient pour beaucoup un ensemble de choses qu’il fallait faire coûte que coûte mais dont ils ne comprenaient pas vraiment le sens. Partout pourtant se manifestait beaucoup de bonne volonté, un désir de bien faire. Comme chez les scribes et le pharisiens de l’Evangile…

Alors, qu’est-ce qui a manqué ?

La réponse, je crois que nous pouvons la donner de nous-mêmes en partant de notre expérience de croyants et en retournant la question : qu’est-ce qui nous a aidés, qu’est-ce qui nous a fait avancer dans la foi ?

Ce sont probablement ces témoins crédibles qui nous ont montré quelque chose du visage du Seigneur. C’est peut-être un climat favorable dans lequel nous avons évolué et où nous avons perçu qu’il était là, présence discrète, mais fidèle. Pour certains, ce fut une rencontre inattendue avec lui dans un moment fort de la vie où il a fallu faire face et décider pour le futur.

Pour chacun, c’est une histoire toute personnelle, mais toujours une rencontre avec lui. Et dès lors, nous sommes passés de la découverte à l’émerveillement, de l’écoute à la confiance, de la fréquentation à la disponibilité. Petit à petit, il est devenu beaucoup plus qu’une référence, beaucoup plus que quelqu’un pour qui on a de l’estime et dont on partage les idées, nous avons saisi qu’il est le Seigneur.

« Voici que je me tiens à la porte et je frappe -dit le Seigneur – si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je prendrai le repas avec lui et lui avec moi ». (Ap 3, 20).

A l’attitude que l’on devine austère et distante des scribes et des Pharisiens, le Christ oppose celle de la convivialité, de l’être avec, du repas partagé. C’est bien l’être avec le Seigneur qui est au cœur de notre foi et de notre vie. C’est bien lui qui est notre joie.

  1. Jésus est Seigneur (Kurios). L’affirmation pourrait n’être qu’un slogan vide. Mais c’est dans nos vies qu’elle manifeste sa consistance, c’est par nos vies que nous voulons proclamer qu’il est Seigneur. Ouvrir la porte, l’accueillir quand il frappe, partager le repas avec lui. Voilà ce que les scribes et les pharisiens ne savent pas encore faire. Voila aussi ce que nous devons sans cesse apprendre à vivre dans nos communautés !

Devenir disciples du Christ, voilà bien la grande aventure de notre vie. J’aime la petite phrase glissée par Ignace d’Antioche dans la lettre qu’il adresse aux Romains. Alors que déjà âgé, il est en chemin vers le martyre, il écrit : « C’est maintenant que je commence à être disciple » (Romains 5,3). Elle me fait penser au témoignage de Paul : Je ne suis pas encore arrivé, « je ne suis pas encore parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir parce que j’ai été moi-même saisi par Jésus Christ » (Phil 3,12).

  1. Devenir disciples du Christ, c’est un chemin tout personnel. L’accueillir, c’est mettre nos pas dans ses pas. C’est une aventure qu’on ne peut vivre qu’à la première personne.

Mais devenir ses disciples, c’est aussi nous découvrir frères et sœur en Christ.

Permettez-moi de le dire en toute simplicité : il me semble que nous souffrons parfois d’une certaine solitude dans nos vies de disciples. Certes, il nous faut respecter le chemin de chacun et nous tenir à l’abri de toute curiosité déplacée comme de toute théâtralité. Mais nous ne pouvons pas être disciples exclusivement dans ce que l’on aime appeler de nos jour « la sphère privée ». Etre disciple du Christ, c’est aussi, toujours, être membres de son corps. Etre présents les uns aux autres et prendre notre place dans notre monde en son nom.

Il nous faut faire nôtre l’attitude de Paul. Au Thessaloniciens qui avaient commencé à l’imiter (cf Thess 1,6) il écrit « avec vous, nous avons été pleins de douceur comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons » (I Thess 2,7)

Etre disciples, c’est avoir l’audace de suivre le Christ par toute notre vie. C’est un grand paradoxe de notre expérience de foi : plus on lui fait confiance et plus on devient soi-même, plus on lui est obéissant et plus on devient libre. Mais pas dans l’agitation ou dans la peur de ne pas y arriver. Pas non plus dans l’isolement. On a parfois l’impression que nos vies de chrétiens sentent plus la transpiration que la « bonne odeur du Christ » (cf II Cor 2, 15). C’est peut-être aussi ce que Jésus reproche aux scribes et des pharisiens. Ils veulent bien faire, mais faire d’eux-mêmes. Alors, ils finissent par se fatiguer. Tout en sauvant les apparences, ils en viennent –sans le vouloir- à troquer leurs efforts contre une hypocrisie dans laquelle ils disent mais ne font plus. Combien de frères et de sœurs se sont fatigués et ont fini par se dessécher ! Ils voulaient bien faire, mais seuls et par leurs propres forces.

Tout autre est le profil du disciples du Christ. Nous l’avons chanté avec le psaume: « Mon âme est en moi comme un petit enfant contre sa mère ». Cette attitude dit bien qui nous sommes avec le Seigneur et qui il est pour nous, elle dit aussi ce que nous avons à être les uns pour les autres.

  1. Vous n’avez qu’un seul maître. Vous êtes tous frères. Que le Seigneur fasse de nous ses disciples aujourd’hui. Qu’il nous protège et qu’il protège nos communautés du « levain des pharisiens » (Mt 16,6). Qu’il nous donne à sa suite de prendre la place du serviteur, de manière à ce que, comme lui, partout où nous passons nous fassions le bien. (cf Act 10,38)

Lectures bibliques : Malachie 1, 14 – 2, 2-10; 1 Thessaloniciens 2, 7-13; Matthieu 23, 1-12

Homélie du 30 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Hugo Gehring et Stefan Arnold
Date : 30 octobre 2011
Lieu : Eglise Saints Pierre et Paul, Winterthur
Type : tv

Chers Frères et Sœurs,

Cela paraît être une loi de la nature : les forts dominent les faibles, l’étranger ou celui qui est différent n’est pas considéré, il est écarté, même discriminé et les puissants tirent avantage du pouvoir pour eux-mêmes – heureux celui qui connaît quelqu’un, dans une position de chef, qui n’agit pas de la sorte !

Il n’y a qu’un domaine où nous nous comportons autrement : quand il s’agit de notre propre descendance. Oui, dans la famille, d’autres règles sont appliquées. Les forts utilisent leur force pour protéger les plus faibles, et là, personne n’est perçu comme étranger ou différent, là, le pouvoir sert à accroître le potentiel de vie des sans-pouvoir. Dans ce cas, c’est vraiment l’autorité au sens originel du terme qui est exercée. En latin, le mot auctoritas vient du verbe AUGERE, qui signifie augmenter/ accroître. Autorité est alors véritablement un pouvoir exercé dans le sens d’un « devenir plus », de faire advenir.

Jésus vit à une époque et dans un contexte où la famille, c’est le clan qui représente un cercle de personnes relativement grand. Une situation que l’on observe encore souvent aujourd’hui en Orient et dans de nombreux pays du Sud. Le maître de Nazareth encourage à dépasser le système clanique, qui, à plusieurs égards, peut être enfermant. Jésus élargit cette organisation familiale traditionnelle. Pour lui, la famille se comprend comme la communauté de tous les êtres humains. Ainsi il accorde une place en tant que mère, frère ou sœur à toutes celles et tous ceux qui font la volonté de Dieu.

Il décrit explicitement cette conception de la famille dans la parabole du Samaritain. Cet homme issu du pays de Samarie aide de manière totalement désintéressée un membre d’un peuple ennemi, en l’occurrence du peuple israélite.

Que l’on se permette d’aider à l’intérieur de sa famille ou dans son propre cercle, cela se comprend, que quelqu’un envisage comme prochain un étranger, voire un ennemi et agit en conséquence, c’est une provocation pour les gens d’autrefois qui écoutaient Jésus – et je crois dans le fond que c’est encore une provocation pour nous aujourd’hui.

Dans le passage de l’Evangile d’aujourd’hui Jésus nous le dit explicitement : « Vous êtes tous frères – et j’ajoute – sœurs. Le signe de reconnaissance de l’attitude chrétienne devrait être justement la fraternité, la conception familiale : ça veut dire : les forts font de leur mieux au profit du faible, ils découvrent la particularité, la richesse de ce qui apparaît comme étranger, ils utilisent leur pouvoir au profit et au besoin des sans-pouvoir.

Paul résume cet être ensemble illimité avec une image magnifique : celle du corps et de ses membres qui sont très différents et qui forment pourtant une unité admirable. C’est pourtant une représentation contraire de la conception de l’être ensemble à l’état primitif qui induit la guerre, les antagonismes, la concurrence et la rivalité. Il y dans tout cela une réalité que l’on ne peut nier.

Mais pourtant, plus profondément, aux origines, dans ce qu’il y a de plus central et essentiel pour nous, êtres humains, c’est d’avoir été créés pour former une société qui se veut orienter sur le modèle familial, grandir ensemble comme la grande famille de l’humanité.

La dernière phrase de la lecture de Paul sur le corps et les membres est une formule qui est au cœur du message chrétien. Elle dit : « les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont indispensables.»

Au milieu d’un monde du darwinisme social, dans lequel seul compte la survie du plus fort et considère comme naturelle, la disparition du plus faible, le message chrétien tout au contraire envisage les membres du corps qui paraissent les plus faibles comme indispensables. C’est fort !

Que nous manquerait-il si par exemple il n’y avait personne qui demande des soins, sur qui veiller, personne à l’âme sensible, personne qui soit lente ou moins capable de s’organiser ?

Que se passerait-il si nous n’étions tous que des vainqueurs, des gagnants, des personnes pleines de succès ?

Ne s’agirait-il pas d’une mutilation de la vie ?

Stefan Arnold est comme moi théologien, il dirige la pastorale des personnes avec handicap dans le canton de Zurich. Il rencontre et a rencontré par son travail mais aussi au travers de son parcours personnel des hommes et des femmes avec handicap. Il nous raconte concrètement, ce qui nous manquerait si nous nous fermions à ces hommes et ces femmes et même le gain irremplaçable qu’ils représentent pour nous.

STEFAN ARNOLD :

Nous avons tendance à nier, à refouler les questions inconfortables. Mais la vie nous pose des questions inconfortables. Je l’ai vécu quand j’ai habité sous le même toit pendant un an avec des personnes avec un handicap intellectuel. Les questions inconfortables, c’était du style : Quel est le sens de ma vie ?

Aucun théologien, aucun psychologue, aucun philosophe ne pouvait me donner une réponse. Mais un jour, j’ai vu Joseph, un homme avec un handicap intellectuel qui justement paraissait être quelqu’un de plus faible. Au repas, pour aller au lit, pour se lever, il avait besoin d’aide. Joseph se réjouissait beaucoup de la visite de ses parents, parce qu’ils ne venaient presque jamais. Joseph, ce n’est pas avec des mots qu’il a répondu à mes questions sur le sens de la vie.

La réponse c’est : Etre en relation, aimer les gens, jusqu’à mourir s’il le faut, ça c’est le sens de ma vie. Ou alors comment qualifieriez-vous le fait que les jambes de Joseph se dérobaient sous lui à l’idée de revoir ses parents, tellement il était empli de joie et d’excitation ?

J’étais en visite dans une classe d’enfants avec un handicap intellectuel, pour un cours de religion. Les élèves avaient comme consigne de retirer un cœur dans du papier prédécoupé et de le décorer. Ils devaient ensuite présenter leur œuvre à leurs camarades. Dans ce groupe, il y avait un jeune qui souffrait d’autisme. Il était plongé dans ses pensées, complètement dans son monde et jouait avec ses doigts. J’ai été impressionné de voir comment ces enfants qui donnent l’impression, tout comme Joseph, d’être plus faibles, savaient s’y prendre pour que ce garçon autiste regarde leur cœur décoré et qu’il réagisse à leur bricolage.

Je me disais mais pourquoi d’autres enfants, des enfants sans handicap, ne pourraient vivre cela et apprendre ?

Dans mon travail de pastorale, je collabore avec une femme sourde. Dans le monde des bien-entendants, elle serait souvent considérée comme une personne paraissant faible. Pourtant la surdité ne rend en rien notre collaboration impossible. Au contraire : le handicap ouvre une nouvelle façon de communiquer. Ma collègue déclare : « la langue parlée est pour moi une langue morte ». C’est pourquoi je me donne la peine d’apprendre quelques gestes et de les utiliser. Ainsi mon langage avec ma collègue est plus vivant et plus compréhensible. Elle ne doit pas seulement lire sur mes lèvres. Mon corps entier parle pour elle. Par le regard et avec une bonne lumière, je parviens même à lui parler dans un grand espace très bruyant, au-delà des gens, sans utiliser ma voix. Je trouve cela fascinant.

Les hommes et les femmes avec un handicap ne sont pas des créatures imparfaites. Ils ne sont pas différents de nous autant que nous nous différencions entre gens sans handicap. Elles sont nos sœurs, ils sont nos frères. En eux, vit comme dans chaque être humain, l’Esprit de Dieu. Dieu qui souhaite agir au travers d’eux dans notre monde et notre Eglise. Là où nous excluons de l’Eglise les personnes avec handicap, nous repoussons l’Esprit saint et nous ne sommes plus Eglise.

HUGO GEHRING :

A la fin de ce témoignage, j’aimerais vous lire un texte d’une femme qui souffre de troubles cérébraux que je connais. Je l’ai connu lors d’une rencontre de personnes qui n’ont pas de handicap visible.

Dans son texte, elle se voit d’abord au milieu d’environ 150 participants, elle observe que nous nous exprimons de manière très semblable. Ensuite, elle jette un regard sur elle-même et se décrit comme très différente. Cependant, elle conclut avec une pensée très profonde sur l’égalité entre les hommes et les femmes – une réflexion que nous voudrions vous laisser comme notre credo pour aujourd’hui. Je vous lis son poème :

« Un visage parmi beaucoup d’autres.
Oui ce visage semblable aux autres appartient à chaque être humain.
Oui ce visage qui a un nez, une bouche, deux yeux et deux oreilles.
Et malgré tout chaque visage est différent en apparence.

Un visage pas comme les autres.
Oui, mon regard se fait remarquer des gens.
Oui, mon visage est tellement différent.
Mes difficultés d’expression, de vision et d’écoute et les gestes involontaires de ma tête.
Et pourtant mon visage brille de joie
Et avec la volonté, l’impossible devient possible et tout cela malgré mon handicap.

Pour toi, Seigneur Jésus Christ, le seul vrai handicap est de ne pas pouvoir aimer. Nous sommes tous handicapés quant à l’amitié. Apprends-nous à aimer comme toi, pour nous aider tous à chercher ton visage. »

(Traduction : Evelyne Oberson)»

Lectures bibliques : Malachie 1, 14 – 2, 2-10; 1Thessaloniciens 2, 7-13; Matthieu 23, 1-12

Homélie du 23 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Marc-Louis Passera
Date : 23 octobre 2011
Lieu : Eglise de Chêne-Bourg, GE
Type : radio

30e dimanche du temps ordinaire – Mission universelle

« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? » (Mt 22,36). Qu’est-ce qui est premier, qu’est-ce qui rend heureux ? La réponse de Jésus, nous l’avons entendue, elle nous est familière : tout se joue dans la relation à Dieu et aux autres. Aimer Dieu, aimer son prochain. Un amour entier dans lequel on s’implique de tout son être. « Tout ce qu’il y a dans l’Ecriture » mais aussi tout ce à quoi aspire notre cœur « dépend de ces deux commandements » (Mt 22,40). Et l’invitation de Jésus s’adresse à nous aujourd’hui : toi aussi, fais ainsi, donne à ta vie ce style-là, cette couleur-là !

  1. C’est aujourd’hui le dimanche de la mission universelle. Spontanément, je me suis dit qu’il eût été préférable de faire appel à quelqu’un qui a vécu la réalité de la mission au loin. Et ils sont nombreux : prêtres, religieux, religieuses, mais aussi tous ces volontaires qui ont consacré une partie de leur vie à la mission. Je suis émerveillé d’apprendre que chaque année des étudiants venant de terminer leurs études ou des couples plus ou moins jeunes consacrent une ou plusieurs années au service des jeunes églises. Leurs témoignages sont souvent enthousiasmants, parfois même héroïques. Dans nos communautés, combien de fidèles très actifs ont été marqués à vie par leur séjour missionnaire en Afrique, en Amérique latine ou en Asie ou ailleurs.

Alors, j’ai laissé retentir en moi le slogan: « l’Eglise est par nature missionnaire » (Ecclesia peregrinans natura sua missionaria est – ad gentes 2). Et je me suis souvenu du titre provocateur d’un petit livre publié en 1943 « France, pays de mission ? » ; une analyse tellement lucide qu’on a souvent oublié que le titre se terminait pas un point d’interrogation. Une lecture tellement efficace qu’elle a éveillé en beaucoup un nouveau type de conscience missionnaire.

Dans la rencontre avec mes contemporains je dois souvent prendre acte que « en occident, le christianisme a un goût de déjà vu et nombre de personnes pensent qu’il n’a rien à offrir de nouveau » (Mgr Kurt Koch , A dire vrai, Saint Maurice, 2001, p. 154). Autour de moi j’entends souvent retentir la tristesse de ceux qui ont l’impression de n’être plus que quelques-uns à vouloir suivre encore le Christ. Ils ont raison les évêques de France quand ils disent: « Ce qu’il suffisait naguère d’entretenir doit être aujourd’hui voulu et soutenu (…) proposés comme l’objet d’un choix » (Les évêques de France Proposer la foi dans la société actuelle, Paris, 1996, p. 38). Alors je saisis mieux que le dimanche de la mission universelle me concerne, moi, qui ai été envoyé dans une paroisse genevoise, qu’il nous concerne, nous qui écoutons la Parole et qui voulons en vivre.

  1. En effet qu’est-ce que la mission à laquelle nous sommes tous appelés ? Les paroles de Jésus que nous venons d’entendre retentissent comme une réponse, parce qu’elles nous mènent au cœur de la foi.

Etre envoyés aujourd’hui, ce n’est pas avant tout chercher à faire passer des idées, même si cela est précieux. Ce n’est pas non plus défendre à tout prix une culture ou une civilisation, même si sa richesse mérite d’être partagée.

Répondre à l’appel du Christ qui nous appelle et qui nous envoie aujourd’hui dans notre monde, tel qu’il est et qui nous fait confiance, c’est d’abord accueillir son invitation à vivre de tout notre être de ce qui est premier, à vivre dès maintenant de la vie éternelle. Et cela devient un style de vie : aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit et aimer notre prochain comme nous-mêmes.

Il me semble que l’élan missionnaire est exprimé tout entier dans le témoignage que nous livre Jean dans sa première lettre : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimé » (I Jn 4,10) et dans la conclusion qu’il en tire : « Si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons nous aimer les uns les autres » (I Jn 4,11). Et nous comprenons bien que ce « nous devons » n’est pas une obligation qui nous serait extérieure, c’est une manière d’être tout entier habités d’un amour reçu gratuitement et qui ne peut que se traduire en un amour qui se donne.

Paraphrasant saint Paul, on pourrait dire de la mission de l’église : « J’aurais beau avoir les arguments les plus convainquant, disposer des moyens de communication les plus efficaces, être reconnu par le monde de la culture et apprécié dans l’air du temps ; si je n’ai par l’amour, ça risque de n’obtenir qu’un succès illusoire, ça risque de sonner creux».

  1. Mais attention, le verbe aimer est facile à prononcer, mais il aura la consistance qu’on lui donnera. C’est encore saint Jean qui écrit : « aimons-nous, mais dans le faits et en vérité » (I Jn 3,18).

Qui sont les femmes et les hommes qui nous ont marqués, qui nous ont aidés à devenir ce que nous sommes ? Je vous suggère de prendre un peu de temps pour regarder leurs visages, pour les nommer. Nous y retrouverons très probablement une réalité d’amour qui a pris corps tout près de nous et qui s’est manifestée dans les grandes décisions de nos vies comme dans les petites choses de tous les instants (Mais y a-t-il vraiment de petites choses dans le mystère de l’amour ?…). Nous y retrouverons une manière d’être dans laquelle s’est montré à nous ce qui est premier, ce qui vaut d’être vécu ce qui rend heureux. Nous y retrouverons des femmes et des hommes qui, chacun à sa manière nous ont montré quelque chose du visage de Dieu.

Le dimanche de la mission universelle nous offre d’élargir encore le cercle. Cette année, parmi tant de sœurs et de frères en Christ, Missio nous invite à faire connaissance avec des croyants courageux au Nicaragua.

Ivana et son enthousiasme : dans une région qui connaît bien des difficultés elle porte le souci des plus petits, elle les accompagne, elle les aide à se former. Elle œuvre avec d’autres qui lui font confiance et elle s’émerveille : « J’ai pu développer des capacités que je ne savais même pas que j’avais ». Alors, quand elle parle de l’église, elle aime dire que c’est un « réseau d’espérance ».

Son évêque qui nous écrit : « J’espère que le lien fraternel de nos deux églises (…)va nous enrichir mutuellement. Laissez-vous enrichir par nous dans votre église Suisse où l’Evangile est parvenu vers le IIIème siècle, et nous par vous, dans notre église encore jeune et pauvre, mais rayonnante d’espérance ».

Elle a raison, Ivana de parler de l’église comme d’un réseau d’espérance. Et dans ce réseau chacun de nous a sa place, chacun est attendu. Chacun de nous est envoyé, aussi.

Je voudrais le dire tout particulièrement à vous, qui nous suivez à la radio parce que vous ne pouvez pas faire autrement à cause de vos conditions de santé ou de votre âge ou d’autres raisons.

Peut-être souffrez-vous avec l’impression de ne pas pouvoir prendre part à la mission de l’église. Détrompez-vous et laissez-moi vous le dire en toute simplicité : il y a une extraordinaire fécondité dans la souffrance. C’est le témoignage de Paul quand il dit: « c’est quand je suis faible que je suis fort » (II Cor 12,10). C’est aussi le témoignage de nos sœurs et de nos frères du Nicaragua. Il nous est infiniment précieux de nous porter les uns les autres. Et j’aime dire que quand nous nous portons les uns les autres on finit par ne plus savoir qui porte qui parce qu’on est heureux d’avancer ensemble…

  1. Le dimanche de la mission redit à chacun de nous que nous sommes appelés, envoyés, attendus. Mais il nous fait surtout entrer dans un grand mystère. Il nous permet de saisir que dans notre amour des autres c’est notre être profond qui se révèle. Nous sommes appelés à vivre de la vie même de Dieu, du Dieu unique Père, Fils et Esprit, du Dieu relation en qui tout n’est qu’amour.

Puissions-nous nous en émerveiller toujours et que notre émerveillement soit contagieux !»

Lectures bibliques : Exode 22, 20-26; 1 Thessaloniciens 1, 5-10; Matthieu 22, 34-40

Homélie du 16 octobre 2011

Prédicateur : Chanoine Guy Luisier
Date : 16 octobre 2011
Lieu : Abbaye de Saint-Maurice
Type : radio

Mes frères mes sœurs,

Au moment où notre pays va entrer un processus électoral pour se donner de nouvelles autorités politiques, entendre Jésus nous dire : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » prend bien sûr une coloration toute particulière, sachant que César ici désigne le pouvoir politique.

M’est revenue à l’esprit, de façon tout à fait insidieuse, cette phrase féroce de Coluche à propos de la politique :

Ce n’est pas dur la politique comme métier, tu fais 5 années de droit puis tout le reste de travers.

Remarque terrible et sans doute très amère et injuste. Mais en même temps, elle place le débat et la problématique de la vie en commun sur le terrain de la rectitude et de la droiture. Et c’est là sans doute que Jésus veut nous mener lorsqu’il nous laisse ce conseil comme frappé de bon sens, de pertinence et d’insoupçonnable profondeur : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Posons quelques principes de base à notre réflexion :

Comme Jésus, les prêtres de l’Eglise n’ont pas à faire de politique active. Tout en étant dans le monde, leur action se situe à un autre niveau. Les prêtres n’ont pas à faire de politique, ils ont pourtant à montrer les enjeux et les défis d’une saine relation entre la vie politique et la foi, entre le bien commun de la terre et une orientation de la vie au-delà d’elle-même en Dieu.

Ainsi l’Eglise, comme communauté de baptisés, doit faire de la politique car elle est constituée de laïcs qui doivent orienter le monde concret, réel, vers le bien commun et vers le bien final qui est en Dieu.

Et c’est en fait cela le grand enjeu d’aujourd’hui : est-ce que les hommes et les femmes de maintenant savent encore qu’ils sont orientés. Oui, notre vie est orientée, elle va droit sur Dieu (nous devons aller rendre à Dieu ce qui lui revient)… et notre vie est orientée sur nos frères et sœurs (ainsi nous devons accepter que notre vie en commun soit prise en charge par une autorité). Dans la rectitude et la droiture.

Et c’est ici tout le problème, auquel la foi se coltine et que Jésus lui-même voit bien. Entre politique et foi religieuse, les relations sont souvent difficiles ou ambiguës. Il n’est pas simple de trouver le bon équilibre entre les prétentions du pouvoir public sur les gens et les prétentions de Dieu sur ce monde qu’il a fait et qu’il mène à son achèvement.

Jésus vivait dans un contexte non démocratique, c’est le moins que l’on puisse dire. Il voyait lucidement les faiblesses, les errances orgueilleuses et les erreurs sanglantes de l’autorité politique de son temps, qui était celle de César, l’envahisseur romain qui avait la prétention de civiliser le monde entier.

Jésus vivait dans un contexte politique où l’injustice était plus criante que la justice et la paix. Il en paiera le prix fort, celui de sa vie même sur la croix.

Et pourtant, face à cela, son chemin de droiture est un chemin qui voit plus loin et de plus haut la situation et la vocation de l’homme. Cela peut se résumer ainsi : l’homme, tout homme va vers Dieu à travers les solidarités humaines.

Sans doute vivons-nous – du moins ici en Europe – dans une situation plus sereine que celle de Jésus en son temps. D’autres pans de l’humanité, d’autres chrétiens sont moins bien lotis que nous face à leur César. Comment entendre avec sagesse et sérénité ce que dit et fait Jésus ?

En acceptant positivement et activement qu’il y a toujours, en nous autour de nous et plus loin, à lutter pour aller droit et pas de travers.

Nous devons rendre à César, au politique tout ce qui contribue à de droites solidarités humaines mais en sachant que nous devons nous rendre à Dieu, par un chemin de droiture et de rectitudes.

Lorsque l’on parle aujourd’hui de droiture et de rectitude, on pense assez communément à la raideur. Or Jésus justement échappe à cette raideur de ses ennemis pharisiens et, dans la douceur, montre un chemin de droiture. Ses adversaires euxmêmes pouvaient le lui témoigner, eux qui lui ont dit : « Tu es toujours vrai, tu enseignes le vrai chemin vers Dieu. »

La droiture qui anime Jésus dans sa vision politique, sociale, communautaire et solidaire, il la tire de son orientation absolue vers Dieu son Père.

Qu’est-ce que nous pouvons tirer de cela, nous qui vivons dans un monde démocratique oui, mais à qui il manque peut-être quelques repères d’absolu de justice et de solidarité ? Que pouvons-nous faire pour que la vie publique soit plus conforme au chemin de Jésus ? Une chose, me semble-t-il. Savoir où nous nous rendons ! Ne pas perdre de vue que notre chemin de vie et de foi nous rend vers Dieu, nous rend à Dieu.

Dans la vie ordinaire, cela a des implications toutes simples. Si je dois me rendre à Dieu, j’ai à me respecter dans mes actes même les plus petits, dans mes paroles mêmes les plus simples, je dois me respecter comme appartenant à Dieu.

Dieu m’a mis au monde, dans ce monde comme il est, avec ses Césars orgueilleux, ses Césars ambitieux, ses Césars sanguinaires ou incompétents ou qui font tout de travers. Il m’a mis dans ce monde-là pour que je me rende à lui. Si possible, à l’image de Jésus, c’est à dire plus vrai, plus lumineux, plus solidaire, plus pacifique !

Notre vocation est magnifique.

Rendons à Dieu ce qui est à Dieu, c’est-à-dire nous-mêmes.

Amen

Lectures bibliques : Isaïe 45, 1-6; 1 Thessaloniciens 1, 1-5; Matthieu 22, 15-21

Homélie du 09 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Joël Pralong
Date : 09 octobre 2011
Lieu : Eglise St-François de Sales, Salins, VS
Type : radio

Vous vous souvenez du « mariage du siècle » entre William et Kate ? 1900 invités : et du haut standing ! Parmi les convives, une brochette de célébrités, d’aristocrates, de chefs d’Etat, de monarques, tous mis sur leur trente et un. Un look d’enfer ! On ne renonce pas à venir à la noce d’un fils de roi ! Et même ceux qui n’y étaient pas invités ont voulu être là, avoir eux aussi droit à une petite part du gâteau, massés devant l’abbaye de Westminster ou sur un bout de trottoir, nous rapporte la presse people. Et sans oublier les 2 millions de téléspectateurs scotchés à leur petit écran… Comme s’ils y étaient !

Et si tout le monde avait tourné le dos à ce mariage de fils de roi ? Non, non, je plaisante… Mais alors comment avaler le refus des invités à la noce de ce fils de roi dont il est question dans notre parabole ? Et qui plus est : le Fils de Dieu. Là, on touche le sommet de l’absurdité ! Moi, si j’avais été ce roi, je ne me serais pas gêné d’aller tordre le cou à ces gens-là, et avec toute une armée, c’est sûr ! Mais rassurez-vous, Dieu ne réagit pas comme moi ; dans la réalité, il n’a pas mis ses menaces à exécution. Dans l’escarcelle de sa miséricorde, il a trouvé d’autres paraboles : le retour du fils prodigue, par exemple, le berger qui cherche inlassablement sa brebis égarée, blessée, repliée sur elle-même. Pouvait-il faire plus pour nous attendrir ?

Il faut dire que ce roi se réjouissait tellement de partager son bonheur avec ses invités. Mais tous refusent : ils ont d’autres choses bien plus importantes à faire. Ils ne se rendent pas compte que le bonheur auquel leur cœur aspire, se trouve en Dieu. Ce sont certainement des gens importants, qui ont des choses importantes à faire, avec des gens encore plus importants, mais qui n’entendent plus l’appel de leur cœur. Savent-ils encore s’ils en ont un ? Ah ! Les gens importants et indispensables, les cimetières en sont pleins !

Un jeune me disait : « aujourd’hui on ne s’intéresse qu’aux gens performants, on embauche les meilleurs, on regarde les qualifications, et nous, nous crevons sur place de ne pas être aimés et considérés… » Cela n’est pas productif pour l’économie. En attendant, ce sont bien des « Mozart » que l’on assassine sur l’autel du rendement et du profit. Un monde sans musique, sans poésie et sans spiritualité, c’est un monde sans âme. Sait-on encore pourquoi et pour qui on vit ? « Les gens ont assez de moyens pour vivre, mais souvent, ils n’ont aucune raison de vivre », disait un psychiatre. Les moyens épuisés, l’homme sombre dans le vide de l’âme et le non-sens de l’existence.

« Alors, allez donc chercher tous ceux que vous rencontrerez à la croisée des chemins… » Allusion à tous ces déçus de la vie, à ces pauvres, à ces fragilisés de la vie, à ces mendiants de bonheur, à ces gens qui ont du cœur à revendre, qui présentent un avantage certain sur les autres : dégagés du paraître, leur cœur est mis à nu ; ils entendent l’appel de l’Amour, l’invitation du Roi. Puissions-nous être de ceux-là ! Je me souviens de cet enfant handicapé qui disait : « Maman, je n’ai plus de jambes ni de bras, c’est vrai, mais j’ai encore un cœur pour t’aimer ! » Et ce cœur battait tous les records de tendresse…

En visitant la salle des noces comble, je m’aperçois qu’il n’y a pas que des bons mais aussi…des mauvais ! Tiens, le portier aurait-il laissé entrer quelques racailles dans ce petit paradis ? Entre nous soit dit, ça me rassure car, cette fois-ci, je suis persuadé que moi aussi j’aurai une place ! En terre chrétienne, voyez-vous, le péché ce n’est pas grave quand on est pardonné. L’évangile inverse la vapeur : Dieu nous aime jusque dans notre péché ; il faut juste lui dire : « OK, j’accepte d’être aimé jusque dans les parties de ma vie les plus sombres ! » Ce n’est pas si simple que cela, ça demande beaucoup d’humilité. Ce qui est grave, c’est de refuser la main que Dieu nous tend, en s’enfermant dans son orgueil. C’est certainement cela qui arrive à l’homme dépouillé du vêtement de noce. Dans ce vêtement de noce, je vois l’habit de lumière tissé des fils de la miséricorde du Père. Un vêtement que l’on reçoit, dont on est revêtu par le Père, à la manière du fils prodigue de retour à la maison dans la parabole de Luc. Il faut croire que « l’ami » en question a refusé jusqu’au bout de se laisser revêtir le cœur d’amour et de miséricorde. Sans l’habit de lumière, il appartient déjà aux ténèbres. Les évangiles ne biffent jamais le choix libre de l’homme entre la lumière et les ténèbres, et la possibilité de se perdre éternellement.

Peut-être n’avez-vous pas remarqué un détail de taille dans ces noces : mais où se trouve Kate ? Tiens, on ne parle nullement de la fiancée !

Et si, dans la réalité, la fiancée, c’était nous, cette part d’humanité que nous représentons ce matin, appelée à entrer dans l’intimité même de Dieu à travers une union nuptiale ? N’est-ce pas cela que nous sommes en train de célébrer ? Ces paroles disent tout: « Prenez et mangez ceci est mon corps, ceci est mon sang versé pour vous… » Il n’y a que l’amour pour tout donner… A chaque Eucharistie, le fils du roi se livre à nous corps et âme afin que dans nos veines coule la vie de Dieu, du sang royal ! Il épouse nos vies, il se lie à nous pour toujours, ce qui faisait dire à saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! » D’ailleurs, pas pour rien que la messe commence par un baiser (liturgique) et se termine par un baiser déposé par le prêtre sur l’autel… ce qui veut dire qu’entre deux baisers, il n’y a que de l’amour.

Et les autres alors, cette multitude de ceux qui ne savent pas ?

Le Fils de Dieu ne les oublie pas lorsqu’il dit : «… le sang versé pour vous (qui êtes ici) et pour la multitude… » Cette multitude des gens qui ne sont pas là et qui ne savent pas. Le soleil eucharistique dépasse les murs de nos églises, ses rayons rejoignent le monde entier. Et nous, les invités à avoir répondu « présent » nous sommes les miroirs paraboliques qui reflétons la lumière sur tous ceux et celles que nous portons dans notre cœur en ce moment. Par l’offrande de nous-mêmes, les rayons de l’Amour se diffusent jusqu’aux quatre coins du monde, dans ses parties les plus sombres. D’où l’importance de notre présence ce matin et de l’offrande de tous ceux qui prient avec nous en ce moment afin que toute l’humanité se découvre aimée, tel un lever de soleil !

 

Bibliographie de Joël Pralong :

– Combattre ses pensées négatives, Editions Béatitudes, 2011

– Angoisse dépression culpabilité, Editions Béatitudes, 2011

– Dieu dans mes bagages, Edtions à la carte, 2010

– Le pouvoir des mains vides, Jérémie, le curé d’Ars, le prêtre, Edtions St-Augustin, 2009

– Apprivoiser son caractère, Editions Béatitudes, 2009

– De la faiblesse à la force, Editions Béatitudes, 2008

 

Lectures bibliques : Isaïe 25, 6-9; Philippiens 4, 12-20; Matthieu 22, 1-14

Homélie du 02 octobre 2011

Prédicateur : Abbé Joël Pralong
Date : 02 octobre 2011
Lieu : Eglise St-François de Sales, Salins, VS
Type : radio

Comment comprendre toutes ces violences dans l’évangile de ce dimanche ?

On se croirait dans un film où tout commence bien, puis au milieu, ça dérape et c’est la bagarre, et à la fin, c’est le plus faible qui devient le sauveur de tous, notre super héros, notre point d’appui… Lui, la pierre angulaire, le Christ !

Plutôt que rester scotchés aux images, centrons-nous sur la musique du film, en arrière-fond, fredonnée par Isaïe, du début à la fin : « Je chanterai pour mon ami le chant du bien-aimé pour sa vigne ! » Ce chant raconte l’histoire d’un Amour à la fois passionné et blessé, celle d’un Père au cœur immense qui voudrait tellement que tous ses enfants soient heureux. C’est le ton de tout le récit.

Saint Jean dans son évangile confirme cette intuition : « Le vigneron, le propriétaire de la vigne, c’est mon Père, Jésus la vigne et nous, les sarments ! » (Jn 15) Un Père qui entoure ses enfants de tellement d’amour comme le vigneron prend soin de sa vigne.

Tout au long de notre histoire sainte, celle d’hier et d’aujourd’hui, le Père envoie des messagers, des serviteurs, des prophètes, des saints pour consoler, encourager, et aussi mettre en garde son peuple afin que ses enfants bien-aimés demeurent toujours en alliance de cœur avec lui.

Mais les vignerons à qui est confiée la vigne ne l’entendent pas de cette oreille. Pour eux, le propriétaire n’est qu’un maître cruel, un patron sans cœur qui profite d’eux, qui vient les épier et leur demander des compte. Ils se méfient de lui, ils le soupçonnent, ils en ont peur… Ah ! Cette vieille peur d’Adam, sournoisement à l’affût, guettant la moindre faiblesse, pour nous paralyser : « Adam, où es-tu ?…J’ai eu peur et je me suis caché… » (Gn 3) A l’inverse, la peur attaque : on juge, on accuse, on agresse, on fonce dans le tas. Lorsqu’on se sent jugé par qui que ce soit, à commencer par sa propre conscience (c’est le juge le plus cruel), par son collègue de travail, son conjoint, ses enfants, son chef, enfin Dieu…, un climat de méfiance, de jugement, de jalousie, d’esprit de comparaison, de concurrence, s’installe autour de nous, et ça devient invivable.

Dans ce climat de méfiance, les envoyés sont éliminés un à un, ils sont de trop ! La logique quasi maladive du soupçon ! Alors, le Père se dit : « Je vais envoyer ce que j’ai de plus cher au monde : mon Fils ! » Et, avec une naïveté désarmante : « Ils respecteront mon Fils ! » Oui, Dieu est naïf, car l’Amour est naïf et tellement innocent. Il ne veut pas voir le mal, il ne pense qu’à arranger les choses… Ce n’est que folie d’envoyer ainsi son fils au milieu de ces meurtriers. Il voulait tellement nous donner un grand frère, ce premier-né d’une multitude de fils (Héb 2,11), pour nous aider à bâtir une vraie famille d’Eglise.

L’héritier à son tour est tué, lui, le Fils bien-aimé, notre grand frère. Lui qui, pourtant, ne venait pas réclamer l’héritage, mais nous le donner ! Et cet héritage, c’est lui-même, lui que nous célébrons en ce moment ! Et lorsque nous le recevons, il change notre cœur, il transforme nos relations avec les autres, il nous fait passer d’une religion de la peur et de la méfiance, à une vraie relation de confiance avec le Père. Parce que sans lui, sans ce grand frère, on ne s’en sort pas.Un héritage qui nous guérit de nos peurs : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui vous enchaîne à vos peurs, mais un esprit qui fait de vous des fils adoptifs par lequel nous crions : Abba, Père ! » (Rm 8). Cri de confiance qui nous délivre de nos suspicions, de nos culpabilités, de nos peurs de Dieu et par contre coup, de nos soupçons jetés sur les autres comme du poison. En recevant Dieu comme Notre Père, nous accueillons les autres comme nos frères et nos sœurs, et nos relations se teintent de délicatesse, de compassion, de miséricorde, d’amour fraternel. Voilà ce qu’est l’Eglise : une famille qui bâtit ce climat de confiance et de délicatesse où tout le monde y met du sien. L’Eglise ce n’est pas seulement des débats théologiques ou des règles morales à suivre, bien sûr que non ! C’est une ambiance de charité où tout le monde peut trouver sa place. Car « si je n’ai pas l’amour, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien ! » (1 Co 13). Et la source, c’est le Père ! Et nous, nous sommes ses enfants bien-aimés. Accueillir Dieu comme Père, c’est guérir de bien des blessures relationnelles.

Les chefs des prêtres et les pharisiens (à qui s’adresse la parabole) restent bloqués sur le film, ils n’entendent pas la musique en arrière-fond. Leur logique de la peur de Dieu et de la méfiance des autres, les pousse à l’attaque, à la violence : « ces misérables, il les fera périr misérablement ! » Alors Jésus tente de les rattraper, d’augmenter le volume de la musique, l’Amour se fait de plus en plus insistant : « Mais vous n’avez pas lu dans l’Ecriture que l’exclu veut être le sauveur de vos cœurs malades ? « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » sur laquelle vous pouvez vous reconstruire, bâtir une personnalité toute nouvelle, libérée de ces peurs qui pourrissent vos relations, d’où peut naître la tendresse ». L’Amour insiste. On a beau le rejeter, il revient toujours comme un boumerang… Il faut avoir complètement perdu la tête pour le rejeter, folie qui faisait dire à Thérèse de Lisieux : « On ne peut tomber plus bas que dans les bras de Dieu ! » Il faut être fou pour viser à côté… Auront-ils compris ? Avons-nous compris ?

Une maman, tout à fait à l’image du Dieu qui se dégage de la parabole, me raconta que son fils de 18 ans, stable et bon élève, changea brutalement d’attitude… Reniant ses études, il se mit à sortir tous les soirs pour faire la fête et « s’éclater ». Petit à petit, elle le vit sombrer dans l’alcool. Elle et son mari tentèrent de stopper la dégringolade par tous les moyens : discussions, crispations, menaces, pleurs… Mais rien n’y fit. Un jour, à bout de forces, la maman se mit à prier de tout son cœur et eut une idée lumineuse. Elle gribouilla un court message qu’elle déposait chaque soir sur le lit de son fils : « mon fils, bonne nuit, on t’aime ! » Au bout d’une quarantaine de billets, elle l’entendit pleurer dans sa chambre, à trois heures du matin. L’amour insistant avait vaincu. Une nouvelle vie pouvait recommencer…

 

Bibliographie de Joël Pralong :

– Combattre ses pensées négatives, Editions Béatitudes, 2011

– Angoisse dépression culpabilité, Editions Béatitudes, 2011

– Dieu dans mes bagages, Edtions à la carte, 2010

– Le pouvoir des mains vides, Jérémie, le curé d’Ars, le prêtre, Edtions St-Augustin, 2009

– Apprivoiser son caractère, Editions Béatitudes, 2009

– De la faiblesse à la force, Editions Béatitudes, 2008»

matthieu, Joel Pralong

Lectures bibliques : Isaïe 5, 1-7 ; Philippiens 4, 6-9 ; Matthieu 21, 33-43

Homélie du 02 octobre 2011

Prédicateur : Chanoine Claude Ducarroz
Date : 02 octobre 2011
Lieu : Eglise Saint-Maurice, Ursy
Type : tv

« Le Vieux Chalet  » – parabole pascale

Temps variable. Alternances d’éclaircies et d’averses. Orages probables, puis retour du soleil.

C’est un peu la météo des textes bibliques que vous venez d’entendre, avec cette sorte d’oscillation entre les bonnes et les mauvaises nouvelles, notamment autour de cette vigne, terrain de toutes les espérances, lieu de tous les drames, jusqu’au sang versé. Ce serait un mauvais feuilleton s’il n’y avait, à la fin de l’évangile, «une œuvre du Seigneur, merveille sous nos yeux». Autrement dit la résurrection de Jésus après les allusions évidentes à sa passion et à sa mort. Entre les lignes de ces paraboles, vous aurez sûrement reconnu l’histoire mouvementée du peuple de Dieu, l’entrée des païens dans l’Eglise, l’écho des premières communautés chrétiennes en train de vivre un véritable accouchement : recueillir le lien avec Israël, mais aussi assumer une certaine rupture par fidélité à l’Evangile destiné à tous les peuples.

Membres de l’Eglise, plus ou moins pratiquants, nous pourrions nous estimer à l’abri de tout malheur du moment que nous sommes le nouveau peuple de Dieu, issu de Pâques et de la Pentecôte.

Nous savons bien par expérience qu’il n’en est rien.

C’est vrai: tout a été acquis, pour nous et pour toute l’humanité, dans le geste d’amour de Jésus sur la croix, là où il nous a sauvés en offrant sa vie pour nous, pour tous. Et nous sommes à la fois les enfants et les frères et sœurs de sa résurrection.

Merci, Seigneur!

Mais en même temps l’histoire de la communauté humaine, comme le cheminement de l’Eglise – et même nos existences personnelles – avancent au rythme de Jésus. Il y a ces passages inévitables par la passion, les malades, les éprouvés de toutes sortes qui nous regardent maintenant le savent mieux que les autres. Il y aura pour chacun de nous ce rendez-vous de la mort qui suscite interrogation ou angoisse. Et il y aura, nous en avons la promesse et déjà les signes avant-coureurs, l’arrivée dans le monde de la vie éternelle auprès de Dieu avec Jésus dans la communion des saints.

L’Eglise est toujours en semaine sainte, comme Jésus, avec Jésus.

Elle partage l’eucharistie, Parole et Pain pour la route. Elle imite Jésus dans le lavement des pieds à travers les innombrables initiatives d’entraide, de visites, d’engagements pour soulager ceux qui souffrent et améliorer la société.

L’Eglise est toujours avec Marie et Jean au pied de toutes les croix, grâce à tant de bénévoles. Non seulement, ils recueillent le sang et l’eau qui coulent du côté du Christ à travers les sacrements et la liturgie, mais ils vont aussi irriguer le champ de l’humanité par leurs multiples dévouements au service des autres, proches ou lointains.

Oui, merci à tous ces bénévoles, dans et autour de nos communautés chrétiennes, ces abeilles de l’Evangile, ces fourmis de la charité, actives mais aussi priantes, et surtout généreuses et désintéressées.

Ils sont cette Eglise qui avance au pas de Jésus, de sa croix et de sa Pâque.

Un homme, un prêtre, un musicien a su décrire cela dans un chant très connu, mais dont il faut mesurer la profondeur. C’est l’abbé Joseph Bovet. Dans le contexte culturel de nos Alpes, il a traduit en poème et en musique le mystère d’une résurrection qui surgit de la mort, en nous faisant passer de la tristesse d’une perte à la beauté d’une joie nouvelle. Le Vieux Chalet a été composé il y a exactement 100 ans, en 1911. Je trouve qu’il peut avoir sa place dans cette célébration eucharistique, si nous lui donnons toute sa signification pascale.

Chez vous, peut-être à l’hôpital ou dans un home, je suis sûr que vous serez nombreux à chanter avec nous le chalet de nos vies en route vers la nouveauté de Pâques.

Beau temps dans nos cœurs!

Lectures bibliques : Isaïe 5, 1-7 ; Philippiens 4, 6-9 ; Matthieu 21, 33-43