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Catherine Ulrich: «L’image de Marie pèse un peu sur nos épaules» 1/6

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En Suisse romande, les revendications d’une présence majeure des femmes à des postes à responsabilité de l’Eglise catholique sont portées principalement par le Réseau des femmes en Eglise. Parmi elles, Catherine Ulrich, pour qui le pouvoir ecclésial doit aller de pair avec la pleine participation des femmes aux prises des décisions.

En tant que membre active du Réseau des femmes en Eglise vous étiez la coordinatrice genevoise de la Grève des femmes de 2019. Comment est né ce réseau?
Catherine Ulrich
: Le Réseau des femmes en Eglise est né de l’expérience de beaucoup de femmes, engagées professionnellement ou bénévolement dans l’Eglise catholique. Des personnes qui ont des responsabilités décisionnelles assez importantes et qui, finalement, sont confrontées à un manque d’écoute. Plusieurs éléments ont fini par faire «déborder le vase».

Avez-vous un exemple?
Il y a quelques années, j’étais responsable du catéchuménat pour les adolescents. Je n’ai pas de licence en théologie – À mon époque on ne se lançait pas dans ce genre d’études parce qu’il n’y avait pas de débouché pour les femmes, mais c’était possible –, mais j’ai d’autres formations, notamment dans la pastorale du catéchuménat. De plus, le Rituel du baptême prévoit clairement que les adolescents communient, pour la première fois, au Corps du Christ le jour de leur baptême, comme c’est le cas pour les adultes.

Or, il m’est arrivé plusieurs fois que des prêtres refusent cela. Dans ces circonstances, je ne me sens pas reconnue, ni dans mes compétences, ni dans mon mandat, reçu de la main de l’évêque diocésain. Cela fut aussi le cas, par exemple, lorsque je proposais de traiter des sujets au sein de l’équipe pastorale, mais qui n’étaient jamais mis à l’ordre du jour. Ce sont de petites choses qui semblent anodines. Mais lorsqu’elles se réitèrent, c’est le genre de faits qui font monter la moutarde au nez!

La parole que pourrait apporter une femme dans ces contextes n’est pas respectée. Voilà la raison principale qui nous a poussées à nous rassembler pour essayer de changer les choses. Notre réseau s’insère dans un très large mouvement en faveur des femmes et qui devient de plus en plus international. En Suisse romande, nous sommes un peu en retard par rapport à nos collègues suisses alémaniques, plus actives que nous.

«Si on parcourt les sites internet de la COR ou de la Conférence des évêques suisses, on se rend rapidement compte du manque de femmes.»

Quels sont vos principales revendications?
Lors de la Grève des femmes de juin 2019, nous avions posé plusieurs revendications à la Conférences des ordinaires romands (COR), pour lesquelles nous n’avons toujours pas reçu de réponses claires. Nous demandions d’une part, la pleine participation à des organes de décisions – et ceci, jusqu’au plus haut niveau. D’autre part, nous réclamions que les femmes soient beaucoup plus présentes au sein des différents parcours des formations, non seulement pour des laïcs, mais aussi pour les futurs ministres ordonnés.

En effet, si on parcourt les sites internet de la COR ou de la Conférence des évêques suisses, on se rend rapidement compte du manque de femmes. Elles sont juste une ou deux présentes dans les diverses commissions, mais elles n’ont pas de vrai pouvoir décisionnel.  

Qui fait partie de ce mouvement suisse romand?
Tout d’abord, il faut préciser que le Réseau des femmes en Eglise  a été plutôt actif dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Il s’est ensuite élargi à l’ensemble de la Suisse romande, au moment de l’organisation de la Grève des femmes l’année passée. Les femmes qui y participent activement partagent un même constat: elles sont convaincues qu’il faut changer l’Eglise de l’intérieur.

Car il ne faut pas oublier qu’un grand nombre de femmes ont abandonné leur ministère dans l’Eglise catholique ou sont sur le point de le faire. Mais plutôt que de partir, nous nous sommes dit: «Il faut vraiment que maintenant on bouge!»

Parmi nous, il n’y a pas beaucoup de jeunes femmes. Cela correspond aussi à des revendications de ma génération. Moi, je me rappelle très bien le jour où ma mère a pu aller voter pour la première fois. Je pense que c’est notre mission particulière, de contribuer à ce que les choses avancent.  

«Un grand nombre de femmes ont abandonné leur ministère dans l’Eglise catholique ou sont sur le point de le faire.»

Personnellement, qu’est-ce qui vous a motivée à vous engager dans ce réseau ?
Ce sont surtout les images des cardinaux lors du Synode sur l’Amazonie qui m’ont poussée à me mobiliser. Quand j’ai vu cette grande assemblée composée uniquement d’hommes, j’ai pensé: «Au 21e siècle, ce n’est plus possible!» Car une Eglise qui n’est pensée que par des hommes, n’est pas une Eglise qui est en marche avec son peuple. Il faut vraiment que tous les membres de l’Eglise puissent être représentés dans les organes décisionnels.

Même quand on a la bonne volonté d’accueillir des femmes, comme cela a été le cas pour ce Synode, elles étaient présentes juste à titre consultatif; elles n’avaient aucune voix à apporter. C’est inadmissible!

Cela signifie que la question du partage du pouvoir est nécessairement liée à celle concernant l’accès au sacrément de l’ordre?
C’est un chantier central au niveau de l’Eglise universelle. Car je considère que ce n’est pas une société égalitaire, lorsqu’il y a toute une marge de la population qui n’a pas accès à un des sept sacrements. C’est quelque chose que j’ai de la peine à comprendre, tout comme l’argumentaire théologique qui l’empêche.

Parce que, comme l’énonce un poème allemand, c’est une femme qui a oint Jésus, mais les femmes ne peuvent pas donner l’onction des malades. Ceci, alors que ce sont majoritairement les femmes qui travaillent dans le domaine du prendre soin. Le même constat vaut pour le baptême ou le sacrement du pardon. Dans mon activité d’aumônier auprès de personnes en situation de handicap, j’ai été confrontée plusieurs fois à de telles demandes, sans pouvoir y répondre personnellement.

Je ne dis pas que je dois pouvoir donner le pardon au nom de Dieu. Mais je trouve très important qu’on puisse avoir des gestes spécifiques qu’on puisse aussi poser dans notre activité quotidienne d’aumônier.

«Je pense vraiment que la réponse au manque de prêtres, mais aussi aux abus de pouvoir au sein de l’Eglise, passe par une meilleure insertion des femmes, à tous les niveaux.»

Dans ce sens, le diaconat féminin pourrait être selon vous une solution?
En ce moment, l’Eglise catholique est en train d’ordonner beaucoup d’hommes au diaconat permanent. Car cela répond à un problème du manque objectif de prêtres. Et moi, j’ai vraiment l’impression d’être sur le quai, de regarder le train passer et de ne pas pouvoir monter…

Je pense vraiment que la réponse au manque de prêtres, mais aussi aux abus de pouvoir au sein de l’Eglise, passe par une meilleure insertion des femmes, à tous les niveaux. Et cela, pour le bien de l’avenir de l’Eglise. C’est un avis personnel, certes, mais qui est partagé par de nombreuses femmes. Cependant, pas par toutes, il faut quand-même le reconnaître.

Quelles sont les raisons de ces divergences entre femmes?
Honnêtement, je ne sais pas… Je pense qu’il y a des réflexes liés à notre éducation, en particuliers à propos du dévouement de la femme.

Il y a en effet cette image de Marie qui pèse un peu sur nos épaules. Une femme qui doit être au service, qui doit prendre soin, qui doit souffrir en silence… alors que la première réponse que Marie donna à l’ange fut «Comment cela va-t-il se faire, puisque je suis vierge?»  Marie ne fait pas les choses sans réfléchir au sens!

J’ai l’impression, parfois, qu’en Eglise la femme reste un peu notre maman, ou mieux, l’image qu’on projette sur la maman. Mais ceci ne se limite certes pas au milieu ecclésial. Même en politique, les femmes ne militent pas forcément pour plus de femmes en politique. Il reste encore des femmes qui pensent qu’elles ne sont pas compétentes. (cath.ch/dp)

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Catherine Ulrich est responsable de l’Aumônerie catholique des personnes handicapées et de leurs familles. Elle travaille avec l'Eglise protestante de Genève | © Bernard Hallet

L'Eglise et le pouvoir des femmes

La “vague violette” du 14 juin 2019 ne s’est pas arrêtée aux portes de l’Eglise. Et au cours des douze derniers mois, les revendications d’égalité se sont intensifiées au sein de l’institution. Depuis, les nominations à des postes de responsabilité se sont succédé en Suisse comme dans le monde entier.

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