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«L’Eglise a besoin de tous les talents, aussi celui des femmes» 6/6

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Au-delà des postes à responsabilité déjà assumés, la présence féminine dans les instances décisionnelles demeure un défi majeur pour l’Eglise catholique. L’interdépendance entre le pouvoir de gouvernement et le pouvoir d’ordre en est la cause principale selon Astrid Kaptijn, professeure de droit canon à l’Université de Fribourg, qui clôt notre série dans les coulisses du pouvoir au féminin.

Davide Pesenti

«Cela va être difficile, mais il faut nécessairement creuser les différentes possibilités, car il y a les nouveaux besoins qui apparaissent. Il sera nécessaire de changer les choses car il y a de moins en moins de prêtres».

Ce sont les convictions d’Astrid Kaptijn, professeure ordinaire de droit canon à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. La canoniste, originaire des Pays-Bas, invite à repenser les modalités de gestion du pouvoir héritées du Concile Vatican II. Ceci, pour que les femmes soient mieux écoutées et intégrées, en valorisant davantage leurs compétences spécifiques, sans les dénigrer.

Femmes et hommes laïcs, un même destin

Le changement proposé par la professeure fribourgeoise est exigeant. D’autant plus que le code de droit canon réserve peu de marge de manœuvre aux femmes.

«Ce n’est pas tellement un problème de distinction hommes-femmes – même si cet aspect joue un rôle important dans la question de l’ordination. Dans le droit canon, la différence principale est faite plutôt entre clercs et laïcs, précise Astrid Kaptijn. En effet, le droit de l’Eglise limite le pouvoir de gouvernement aux personnes qui ont reçu le sacrement de l’ordre. Cette limitation comporte tout de suite une claire distinction entre clercs et laïcs. Par conséquent, les laïcs peuvent simplement coopérer à l’exercice du pouvoir, dont les clercs sont les seuls titulaires. Les laïcs ne peuvent pas l’exercer eux-mêmes!»

L’interdépendance entre le pouvoir de gouvernement et l’ordination est donc à la base de ce que plusieurs théologiennes considère être un «plafond de verre» infranchissable. «Ces deux formes de pouvoir vont aujourd’hui souvent ensemble. Cela est surtout le cas pour ce qui concerne la préparation et la célébration des sacrements», explique Astrid Kaptijn.

Le difficile héritage de Vatican II

Mais au cours de l’histoire de l’Eglise, il n’en fut pas toujours ainsi. «Longtemps, on a distingué, voir même séparé, ces deux types de pouvoir», explique la canoniste qui a été nommée consulteure de la Congrégation pour les Eglises Orientales au Vatican par le pape François, le 14 septembre 2019.

«Dans le passé, nous avons eu, par exemple, des supérieures religieuses qui avaient un pouvoir ecclésial presque identique à celui d’un évêque; ou des abbesses ayant une crosse, et qui pouvait nommer le curé de la paroisse qui était sur le territoire de leurs abbayes. Ces deux exemples montrent clairement comme les deux pouvoirs n’étaient pas liés nécessairement l’un l’autre».

Mais des siècles plus tard, Concile Vatican II a unifié ces deux formes de pouvoir, en évoquant un unique et seul «pouvoir sacré». «C’est justement à cause de cette décision conciliaire qu’il est devenu aujourd’hui beaucoup plus difficile pour des laïcs, qu’ils soient des hommes ou des femmes, d’exercer directement un pouvoir de juridiction.»

Malgré cette contrainte, les laïcs ne sont toutefois pas complètement exclus du pouvoir ecclésial. «Il existe des responsabilités que même des laïcs – hommes ou femmes – peuvent assumer, aujourd’hui davantage qu’avant Vatican II. On peut citer, par exemple, la fonction de juge dans un tribunal ecclésiastique, chancelier ou économe diocésain. Car l’Eglise tient à une vraie compétence dans ces domaines spécifiques», affirme la professeure.

Status quo ou changements: challenge canonique

Une attention aux compétences qui, dans la gestion pastorale, n’est pas le seul critère pris en considération. La charge de répondante d’une UP confiée à Isabelle Hirt en est l’exception. Un cas plus unique que rare en Suisse romande, qui permet toutefois d’ouvrir des scénarios nouveaux dans la gestion des responsabilités en Eglise.

«Cet exemple pousse à une réflexion plus approfondie sur le rôle des femmes dans l’Eglise, commente Astrid Kaptijn. Quand on choisit ce type de solution, c’est qu’il y a une nécessité concrète. C’est un motif pratique qui conduit dans cette direction. Mais dans de telles situations, on se heurte inévitablement au fait que la présidence de la liturgie et celle de la communauté sont toujours liées l’une à l’autre. C’est difficile de séparer ces deux charges. Lorsque le cardinal Ratzinger était préfet de la Congrégation de la foi, il a insisté sur ce lien étroit entre ces deux formes de présidence. Mais je me demande vraiment, si aujourd’hui il ne faut pas interroger cela, pour vérifier si un tel lien doit nécessairement être maintenu. Ou si on ne pouvait pas réorganiser les choses.»

La question à savoir, si à l’avenir l’Eglise catholique veut confier davantage des tâches matérielles et organisationnelles à des laïcs, en réservant tout ce qui relève du domaine de la sacramentalité aux hommes ordonnés, ne fait pas l’unanimité. Au Vatican, notamment, une telle éventualité, au moins pour l’instant, n’est pas à l’ordre du jour.

Participer aux processus décisionnels

L’enjeu est de taille, non pas individuellement, mais surtout pour les institutions ecclésiales. Selon la canoniste, les femmes pourraient et devraient jouer un rôle plus important dans les organismes collectifs, comme par exemple dans les Conseils pastoraux ou lors de synodes. Des contextes où elles sont encore faiblement représentées.

«Si on veut donner aux laïcs un rôle où ils se sentent vraiment pris au sérieux et où ils ont l’impression de participer concrètement à la prise de décisions, il faut mieux valoriser la préparation ainsi que l’ensemble du processus qui amène aux décisions. Parce que c’est souvent là que des orientations décisives sont prises. Certes, c’est moins visibles que d’autres formes de pouvoir, mais les laïcs peuvent parfaitement y jouer leur rôle. Car quand on délibère ensemble, il ne faut pas oublier que le processus de discussion a toute son importance», affirme la professeure.

Un tel chemin de prise de décision collective présuppose le respect mutuel, une écoute réciproque, ainsi qu’une ouverture attentive à l’action de l’Esprit-Saint. «Comme le rappelle le pape François, il faut éviter de mettre en avant les intérêts particuliers et travailler pour le bien de toute l’Eglise. Les autorités ecclésiastiques doivent ainsi écouter et prendre au sérieux chaque personne, sans jugement. Une telle attitude relève plus d’un style de gouvernement que de l’exercice de pouvoir en lui-même. Car le pouvoir est un service offert à toute la communauté des fidèles!», conclut Astrid Kaptijn. (cath.ch/dp)

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Astrid Kaptijn, professeure de droit canonique à l'Université de Fribourg | © Maurice Page

L'Eglise et le pouvoir des femmes

La “vague violette” du 14 juin 2019 ne s’est pas arrêtée aux portes de l’Eglise. Et au cours des douze derniers mois, les revendications d’égalité se sont intensifiées au sein de l’institution. Depuis, les nominations à des postes de responsabilité se sont succédé en Suisse comme dans le monde entier.

Une série proposée par Davide Pesenti

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