Dominique Wolton relève que le pape a beaucoup évolué sur la question des technologies de la  communication depuis leur entretien en 2017 | © Wikipedia/CC BY-SA 4.0/
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Dominique Wolton: «Pour le pape, bien communiquer, c’est écouter»

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Pour Dominique Wolton, l’approche du pape François dans son encyclique Fratelli tutti est révolutionnaire. Pour le sociologue français du CNRS (le Centre national de la recherche scientifique), le pape «a beaucoup évolué» sur la question de la communication depuis leurs entretiens paru dans Politique et société, en 2017.

La dernière encyclique du pape accorde une importance singulière à la communication, une matière qu’abordent assez rarement sous cet angle les papes. Qu’est-ce que bien communiquer pour le pape François?
Dans ce texte, le pape prend très clairement à contre-pied toute l’idéologie dominante sur la communication, celle qui considère que le monde est devenu «tout petit», qu’il s’est rétréci, notamment grâce à la télévision et à internet. On entend souvent dire que les nouvelles technologies ont apporté de la transparence entre les personnes, qu’elles ont ouvert des portes et donc, d’une certaine manière, que les personnes peuvent s’ouvrir à leur contact. En bref, on a tendance à dire que tout va très bien, et on nous vend avec ces arguments la 4G et la 5G comme des améliorations nécessaires de la communication entre les personnes.
Sur ces questions, le pape a beaucoup évolué depuis que je l’ai rencontré: il y a deux ans, il avait alors un discours plus positif sur le rôle des communications techniques. Mais il semble que, notamment après nos longues discussions, il a compris que la communication technologique, malgré toutes ses performances, n’améliore absolument pas la communication humaine. Il a notamment cette phrase qui ne laisse pas de doute: «La connexion numérique ne suffit pas pour construire des ponts, elle ne suffit pas pour unir l’humanité».

En quoi est-elle insuffisante pour le pontife?
Le pape François insiste tout particulièrement sur la primauté de la communication humaine et explique qu’elle est beaucoup plus importante que ce que l’on dit. Il a clairement compris que pour communiquer, il faut de vrais échanges, de la présence physique et du temps, mais aussi du silence et du dialogue. En cela, il s’oppose totalement à l’idéologie de la vitesse qui domine aujourd’hui, qui demande plus de tuyaux et plus de données. Et donc au paradigme d’une plus grande numérisation des échanges.

Il [le pape] a compris que la communication technologique, malgré toutes ses performances, n’améliore absolument pas la communication humaine.»

Pourquoi la dégradation de la communication prend-elle autant de place dans l’encyclique?
Il a bien saisi qu’il y a une supériorité de la communication humaine, sociale, physique par rapport à la communication technique et virtuelle. Et que cette dernière génère bien souvent, dans nos sociétés, de l’agressivité: «L’agressivité sociale trouve un espace d’amplification hors pair dans les appareils mobiles et les ordinateurs», déclare-t-il. Et derrière cette violence, pour lui, il y a la guerre, le pire de tous les maux, difficile à guérir. Soigner les modalités défaillantes de la communication, notamment celles liées au numérique, c’est prévenir les guerres pour le pape.

Pour régler les conflits, le pape insiste sur la force du dialogue mais il aussi demande de ne pas nier les polarités à l’œuvre, d’agir «dans le conflit». C’est une bonne recette de communication de crise selon vous?
La communication trouve sa solution dans la négociation pour lui, c’est-à-dire dans l’idée que le point de vue de l’autre doit être écouté. Ce que propose le pape François me semble être une idée originale: la reconnaissance systématique de l’altérité comme point de départ de la communication. Pour convaincre, il ne faut pas parler mais écouter. C’est cela: pour le pape François, bien communiquer, c’est écouter l’autre. Et en cela, la définition donnée par le pape de la fraternité, l’attitude qui amène à une bonne communication, est très importante. Il insiste en effet sur le fait que la fraternité n’est pas naturelle, qu’elle ne va pas de soi, et qu’on est plutôt porté à la haine de l’autre. La communication, comme la fraternité, est un processus dynamique. C’est pourquoi la notion de temps est importante. Le temps est la première nécessité pour arrêter un conflit, pour éviter une guerre ou la violence. La communication technique est tellement rapide, tellement efficace, qu’on finit toujours par s’embrouiller. 

La communication, pour le pape, n’est-elle pas moins une stratégie qu’une attitude?
J’ai l’habitude de dire: «Si tout le monde s’exprime, qui écoute?». La première chose que demande le pape, c’est de se mettre à côté de la personne pour l’écouter. Il a cette très belle phrase: «Se rapprocher, s’exprimer, s’écouter, se regarder, se connaître, essayer de se comprendre, chercher des points de contact, tout cela se résume dans le verbe ‘dialoguer’».
C’est une approche révolutionnaire, quand on regarde la tendance actuelle. Il dit encore: «S’asseoir pour écouter une autre personne, geste caractéristique d’une rencontre humaine, est un paradigme d’une attitude réceptive de la part de celui qui surmonte le narcissisme et reçoit l’autre, lui accorde de l’attention, l’accueille dans son propre cercle». Le pape montre vraiment les ambiguïtés de l’individu dans un monde qui considère encore que l’individualisme est une conquête. Pour lui, la communication technologique favorise l’individualisme au-delà de ce qui est nécessaire, parce que bien souvent, la communication technologique, c’est de la solitude. (cath.ch/imedia/cd/bh)

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Dominique Wolton relève que le pape a beaucoup évolué sur la question des technologies de la communication depuis leur entretien en 2017 | © Wikipedia/CC BY-SA 4.0/
19 octobre 2020 | 17:00
par I.MEDIA

La fraternité universelle «qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons 'l’amitié sociale’», déclare le pape François dans son encyclique Fratelli tutti – tous frères, en italien – signée à Assise le 3 octobre 2020 et publiée le 4 octobre. Selon lui, c’est en articulant cet «amour universel» et la reconnaissance de «chaque être humain comme un frère ou une sœur» qu’il est «possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité».

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