Homélie du 21 janvier 2018 ( (Mc 1, 14-20))

Abbé Alain René Arbez – Temple de Montbrillant, Genève

Célébration œcuménique dans le cadre de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, avec la communauté des sourds et malentendants

1. Bonjour à tous ! A vous, chers amis présents dans ce temple de Montbrillant ; et à vous, chers auditeurs, qui êtes à l’écoute de cette émission œcuménique. A l’écoute, nous le sommes les uns et les autres, avec les moyens qui sont les nôtres. Je précise cela, car il y a parmi notre assemblée des membres de la communauté des sourds et malentendants qui ont toute leur place dans cette célébration de la Parole. Que ce soit physiquement mais surtout spirituellement, nous sommes tous, d’une manière ou de l’autre, limités dans notre écoute. Que ce soit l’écoute de la parole de Dieu ou l’écoute des autres à nos côtés. Les personnes ayant leur manière appropriée d’être attentives à la Parole le feront grâce à la langue des signes, qui est leur manière habituelle de communiquer. Et cela me fait penser à une phrase de Charles Péguy qui finalement nous rejoint tous, car il dit à propos de la création : « L’univers sensible est un langage, que Dieu parle à l’esprit de l’homme, un langage par signes ! ». Et il est vrai que nous devons tous, d’une manière ou de l’autre, déchiffrer des signes dans la vie courante. Et surtout, nous devons tous prendre conscience de la différence qui existe entre entendre et écouter. Grâce à la langue des signes, certains malentendants seront peut-être plus à l’écoute que d’autres qui – ayant une audition biologiquement parfaite – se contentent d’entendre et n’écoutent pas.

Disponibilité du cœur pour écouter

L’évangile de ce jour nous présente un dialogue vraiment décisif, qui suppose de s’écouter et de se comprendre sur des réalités essentielles. Et il existe de nombreux témoignages dans l’ancien et dans le nouveau testament où il est question de cette qualité d’écoute qui est une ouverture du cœur : à la fois à la Parole de Dieu et à la parole des hommes. Ainsi, le jeune Samuel qui priait longuement dans le temple de Jérusalem, il lui a fallu du temps pour identifier l’appel qui s’adressait à lui à plusieurs reprises. Il a laissé s’ouvrir ses capacités d’écoute et surtout sa disponibilité de cœur pour comprendre que c’était Dieu qui lui offrait un avenir dans une relation de confiance.

Un projet de vie

Savoir s’écouter – quel que soit le mode de communication –  est donc essentiel dans la vie familiale, dans la vie communautaire et dans la vie ecclésiale ! Aujourd’hui, alors que la technologie offre des outils performants, il y a souvent un manque terrible d’écoute et de communication vraie. Alors, à chacun de nous, Jésus redit : effata ! Ouvre-toi tout entier à la présence de Dieu et à la présence des autres. Mets-toi à l’écoute ! Jésus le premier, à l’écoute de nos attentes, sait qu’une voie d’humanité est possible pour chacun, et il nous engage à le suivre en dépassant nos replis sur nous-mêmes et nos appréhensions face aux difficultés. L’évangile de Marc, soucieux de faire découvrir qui est Jésus, nous montre aujourd’hui le projet de vie qu’il veut partager avec des auditeurs attentifs : une fois Jean Baptiste mis en prison par Hérode pour cause de troubles publics, Jésus prend le relais et il l’annonce à tous : le règne de Dieu est plus proche des réalités quotidiennes qu’on ne l’imagine.

Nous désirons tous que nos vies s’accomplissent, que le monde devienne meilleur. Pour cela, dit Jésus, il faut d’abord faire retour vers Dieu, se convertir à l’amour authentique et faire confiance à la bonne nouvelle de Dieu.


Intermède musical

2. Pour montrer que le règne de Dieu peut prendre forme dès maintenant, Jésus pose des signes auprès de ceux et celles qu’il rencontre. A quoi bon attendre une ère nouvelle à la fin des temps si dès aujourd’hui on ne cherche pas à l’anticiper, par des paroles et par des gestes.

L’espérance de l’avènement du Royaume n’est pas une fuite du réel, c’est une mise en mouvement, en se mettant à l’écoute de la Parole de Dieu. L’ère messianique commence, Jésus, comme un nouvel Elie, marque un tournant dans le cours des choses.

Suivre : être disciple

L’engrenage de la fatalité va laisser place à un avenir différent pour les hommes et les femmes qui attendaient la lumière dans leurs obscurités. Jésus connaît le dur labeur des pêcheurs du lac Kinnereth, il les croise souvent et il les voit exténués après une nuit de ramassage des filets, parfois pour une pêche bien médiocre. Alors, il s’adresse à Simon et André et il leur propose de devenir ses coéquipiers dans l’annonce du monde à venir. L’expression « suivez-moi ! » veut dire : être disciple ; mais elle nous rappelle en écho le 1er commandement de l’alliance : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, tu ne SUIVRAS que lui seul ! » Et en effet, suivre Jésus, pour ces travailleurs du lac, c’est répondre à L’APPEL de Dieu. Et cela va être pour ces hommes, non seulement une conversion, mais aussi une reconversion. Car ils abandonnent leurs filets et acceptent de ne plus pêcher des poissons pour devenir, avec Jésus, des pêcheurs d’hommes…Quel changement de vie ! Repêcher des êtres humains qui perdent pied dans l’existence, qui ont perdu le lien avec Dieu et qui vont être submergés par la détresse… Devenir des pêcheurs d’hommes, il ne s’agit pas de capture, mais de sauvetage ! Les nouveaux « filets » qui symbolisent les liens de la communauté ne sont pas là pour piéger des êtres fragilisés par les problèmes. Il s’agit au contraire d’un tissu de relations qui aide à se reconstruire.

Des relais de bienveillance et de compassion

Aujourd’hui comme au temps de Jésus, il y a autour de nous, à des degrés divers, des naufragés de la vie qui attendent une main secourable pour ne pas sombrer davantage. C’est le rôle de nos communautés, c’est à chacun d’entre nous d’être ces relais de bienveillance et de compassion pour les autres. Mais ce qui est un grand changement dans la vie des pêcheurs du lac qui suivent Jésus, c’est justement le fait que jusqu’à présent, ils étaient focalisés sur leur barque, leur filet, leur pêche du jour et leur salaire, c’est à dire une relation aux choses ! Cette fois, en acceptant de suivre Jésus, ils entrent dans une relation aux personnes.

A nous de transposer dans notre vie quel genre de filets et quelle barque nous devrions laisser de côté pour être davantage attentifs au partage et au partenariat avec les autres…

Pour être des disciples, il ne nous est pas demandé de changer de métier mais de mentalité. Notre conversion, c’est d’abord un nouveau regard, un changement de priorités et de valeurs qui correspondent davantage à notre vocation de baptisés, c’est possible par une écoute active de la Parole. Le royaume de Dieu est à portée de mains pour nous aussi !


Intermède musical

3. Puisque le Royaume de Dieu est tout proche, et qu’il faut des témoins prêts à l’annoncer avec lui, Jésus continue de lancer son appel.

Au bord du lac, il rencontre Jacques et Jean qui vont eux aussi prendre leurs dispositions pour le suivre, même si cela impose des distances avec les objectifs familiaux : ils laissent la barque, leur père et ses ouvriers. Leur nouvelle entreprise familiale sera celle de la communauté avec Jésus. Avec lui, ils iront à la rencontre de ceux et celles qui peinent et qui attendent que quelqu’un les aide à prendre un virage, pour retrouver l’horizon de la sérénité. Le récit évangélique en donne de multiples exemples : Jésus va aider tant de personnes à se relever et à se reconstruire. Il les rétablit dans leur dignité en leur exprimant concrètement la bienveillance de Dieu. La force qui émane de lui éloigne de chacun les démons aux multiples visages qui avaient fait de leur vie un cauchemar.

Jésus annonce clairement le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob

Il faut rappeler que Jésus et ses nouveaux disciples parcourent la Galilée pour proclamer l’évangile, la bonne nouvelle du salut aux hommes et aux femmes de bonne volonté. La Galilée est une province différente de la Judée, car on la surnomme carrefour des nations, en raison de sa situation géographique et surtout de sa population mélangée. En effet, coexistent sur ce territoire des croyances païennes et des traditions bibliques. Carrefour des nations : un carrefour, cela évoque pour nous un endroit où beaucoup de gens se croisent, se bousculent parfois. Ca permet de circuler, mais c’est aussi un peu risqué. Jésus et ses disciples font face à ces ambiguïtés auprès de ceux qu’ils rencontrent. Si Jésus accueille toutes les personnes sans aucune discrimination, en donnant sa chance à chacun, même à des païens, il ne fait pas pour autant de l’angélisme. Il annonce clairement le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, sans confusion possible avec les divinités présentes dans les cultes locaux.

Témoigner des exigences de l’évangile

Aujourd’hui, dans nos sociétés où les repères spirituels se sont affaiblis, il ne s’agit pas de mettre la lumière sous le boisseau, cela signifie ne pas laisser croire que toutes les religions se valent. Certes, le message libérateur qui nous est confié nous demande de respecter chacun, mais il ne nous demande pas de complaisance timorée face aux opinions problématiques qui nous environnent. Pour être des continuateurs de la mission du Christ, nous aurons souvent l’occasion de témoigner des exigences de l’évangile, en présentant sereinement les valeurs éthiques, incomparables, de la tradition biblique.

En cette semaine de prière pour l’unité, nous rappelons l’importance de la relation ecclésiale œcuménique. Il nous faut, bien sûr, la prolonger tout au long de l’année, mais surtout, chercher à préciser « d’une même voix » – ce qui ne veut pas dire : dans l’uniformité ! – ce qu’offre, à tous, le puissant héritage spirituel de l’histoire sainte.
Ce que nous avons reçu est fait pour être transmis et partagé, dans la recherche de ce qui met aujourd’hui en lumière la dignité de l’homme. Cela se fera d’autant plus si nous restons à l’écoute de la Parole, et à l’écoute les uns des autres. Pour exprimer cette attitude constructive, que nous voulons développer en nous et entre nous, nous allons maintenant faire un geste de paix :

Lourdes le 17 juillet 2017. Les enfants donnent la paix du Christ aux malades lors de la messe d’ouverture du pèlerinage. (Photo:B. Hallet)

 

Le pape au Chili et Pérou: deux pays catholiques très différents

Homélie du 14 janvier 2018 (Jn 1, 35-42)

Frère Marc de Pothuau, Cistercien – Abbaye d’Hauterive, Posieux

Où demeures-tu ?
Nous sommes introduits ce matin, par ce récit évangélique, au coeur d’une rencontre très spéciale. Quelque chose se perçoit à travers les ombres passagères de ces regards intenses que Jean se plait à souligner. Quelque chose qui dépasse le visible et le dicible.

Des réponses qui ouvrent

La sobriété des dialogues évoque un profond respect mutuel, comme si un silence passait d’un personnage à l’autre et les traversait un à un. Il passe entre Jean-Baptiste et Jésus sur qui il pose son regard, et à qui il transmet André et son compagnon qui se mettent à le suivre. Il passe entre ces deux disciples et Jésus qui les voient, les invitent et leur découvrent ce qu’ils voulaient voir : où Jésus demeure.
Pourquoi le suivent-ils en effet ? Que cherchez-vous ? leur demande Jésus. Leur réponse est une question. C’est cela le secret des relations profondes : des réponses qui ne ferment rien mais qui ouvrent ; qui ouvrent toujours plus grand le coeur et déploient notre désir de vie et de partage. Où demeures-tu ?

Un sentiment de confiance émane de Jésus

Ce n’est pas son salon qu’ils veulent visiter. Ils désirent entrer dans son intimité. Le connaître profondément, s’abreuver à la source de sa personnalité. Découvrir ce qui fonde ce sentiment de confiance qui émane de lui. D’où lui vient cette paix si attirante, cette puissance si délicate ?
Où demeures-tu ? Comment vis-tu ? Ta manière d’être, d’être vraiment là, d’où vient-elle ? Qu’est-ce qui fait que tu es si unifié, comme ramassé en toi-même et pourtant si ouvert ? ‘Comme un ciel qui respire’ dirait le poète Christian Bobin !

Où demeures-tu ? Le verbe ‘demeurer’ va marquer tout l’évangile de saint Jean. Jésus l’utilisera pour désigner sa relation au Père. Or c’est précisément là son secret, son mystère. Jésus demeure dans l’amour du Père (Jn 15, 10). Je suis dans le Père et le Père est en moi (Jn 13, 11) dira-t-il.

Demeurer veut aussi dire : durer

Venez et vous verrez. Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure. Quelle expérience ont-ils faite ? Le temps et l’espace sont comme bouleversés. Ils commencent à percevoir ce que Jésus expliquera plus tard en disant : Vous reconnaitrez que je suis dans le Père et vous en moi et moi en vous (Jn 13, 20). Jésus n’est pas seulement à côté d’eux, pas seulement avec eux. Cette découverte de sa relation au Père provoque en eux comme une ouverture intérieure. Un espace donc et aussi une autre perception du temps. Demeurer cela veut dire aussi : durer. Jean le note au passage de manière paradoxale : C’était vers la dixième heure. Quelque chose s’est ouvert à ce moment-là, une relation qui jamais ne se terminera. Demeurer avec Jésus, c’est passer du temps avec lui, mais un temps qui ne passe pas, un temps qui dépasse le temps.

Des questions qui touchent le coeur

Et vous chers amis : où demeurez-vous ? Qui demeure avec vous ? Qui demeure en vous ? En qui demeurez-vous ? Vous comprenez combien intimes sont ces questions en réalité. Elles touchent votre coeur et ceux qui y ont accès, bien plus que votre habitation.

Dieu repose en moi

Saint Paul exprime cette même expérience en rappelant aux Corinthiens que leur corps est le sanctuaire de l’Esprit Saint. Il le répète : Ne le savez-vous pas ? Nous avons du mal effectivement à le concevoir, et plus encore à ne pas l’oublier. Quelqu’un est en moi : Dieu repose en moi, se confie à moi ! Et même si je le sais, c’est comme si je l’oubliais aussitôt : je ne le vis que si peu ! Je gaspille ma vie comme si tout ce qui était en moi, était à moi ! Paul nous rappelle l’inverse. Celui qui habite en vous, c’est à lui que vous appartenez ! Vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Nous avons été rachetés au prix du sang d’un agneau sans tâche comme les Hébreux en Égypte.

L’Agneau de Dieu connaît le prix de nos vies

Je gaspille ma vie sans trouver repos en rien parce que j’oublie celui qui demeure en moi et qui attend que je me repose en lui, qui attend que je demeure en lui. Je gaspille ma vie parce que j’oublie à qui j’appartiens. Voici l’agneau de Dieu dit Jean-Baptiste à ses disciples. Voici celui-là seul qui connaît notre valeur, le prix de nos vies. Quand Jésus, agneau silencieux et innocent, regarde les deux disciples il voit ceux pour qui son sang coule dans ses propres veines et bientôt sera versé. Il leur fait percevoir combien ils lui sont chers.

Alors ce matin je vous le demande : connaissez-vous ce regard de Jésus sur vous ? Avez-vous fait cette expérience ? Savez-vous combien Jésus désire vous voir le suivre pour pouvoir vous poser la question : que cherches-tu ? Pour que son désir de demeurer en vous interroge votre désir de demeurer en lui. Pour que son désir de se reposer en vous interroge votre désir de se reposer en lui. Pour que son désir de se confier à vous interroge votre désir de se confier à lui.
N’est-ce pas pour faire et refaire cette expérience que nous célébrons maintenant cette Eucharistie ?


2e Dimanche du temps ordinaire – Année B

Lectures bibliques : 1 Samuel 3, 3b-10.19; Psaume 39 (40); 1 Corinthiens 6, 13c-15a.17-20; Jean 1, 35-42