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Dominique Bourg: «Laudato si' peut nous guider dans l'après-Covid»

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Alors que le lien entre atteinte à l’environnement et Covid-19 se confirme, Dominique Bourg, professeur de philosophie à l’Université de Lausanne, appelle à repenser notre rapport à la Création. Selon lui Laudato si’ pourrait être une ressource majeure pour sortir de la dynamique autodestructrice liée à la pandémie.

Dominique Bourg est l’un de ceux qui tirent le plus fort la sonnette d’alarme. Depuis des décennies, il ne mâche pas ses mots pour alerter l’humanité des catastrophes qui l’attendent, si elle ne prend pas un virage radical en matière d’écologie. La crise du Covid-19 semble lui donner raison.

Elle nous rappelle en tout cas que «tout est lié», souligne le philosophe franco-suisse. Une maxime qui est d’ailleurs le fil rouge de Laudato si’ (2015). Dans l’encyclique, le pape François évoque les «constants désastres» provoqués par l’intervention humaine dans la réalité «si complexe» de la nature.

Le boomerang de la chauve-souris

Un constat cruellement réactualisé par la crise sanitaire actuelle, relève Dominique Bourg. Il est en effet à peu près certain que le Covid-19 a été transmis par le contact entre un être humain et un animal sauvage en vente sur le marché de la ville chinoise de Wuhan, l’épicentre de la pandémie. Une hypothèse sérieuse est qu’un pangolin ait servi d’hôte intermédiaire au virus transmis par des chauve-souris. Cette dangereuse proximité entre les milieux sauvage et humain est en lien avec les activités économiques. Les chauves-souris se rapprochent des zones habitées en raison de la destruction de leur habitat naturel, provoqué par son exploitation. Et le pangolin, s’il se confirme qu’il est l’animal intermédiaire, est l’objet d’un trafic à grande échelle très lucratif qui a amené l’animal au bord de l’extinction.

Dominique Bourg est professeur de philosophie à l’Université de Lausanne | © Benoît Prieur / Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0

Et le Covid-19 n’est pas la première alerte donnée à l’humanité. Des maladies transmises par la faune sauvage, telles que le HIV, le MERS, Ebola ou le SRAS ont déjà fait des milliers de morts. Sans que des mesures écologiques décisives soient prises par les États.

Le monde réduit à ses parties

Pour Dominique Bourg, à l’origine de cette inertie, l’incapacité de nos sociétés modernes à voir les choses de manière globale. «Ici joue le fameux paradigme technico-scientifique dont parle le pape François». Il implique la «soumission de la politique à la technologie et aux finances», l’intérêt économique qui «arrive à prévaloir sur le bien commun» (LS,54). «C’est le fruit de la modernité réductionniste dans laquelle nous vivons», souligne le professeur de philosophie. «Le monde est réduit à ses éléments, considérés isolément les uns des autres, l’économie, la vie sociale, la protection de l’environnement».

Pour Dominique Bourg, cette approche réductionniste ne fonctionne qu’avec des systèmes simples. Si elle est certainement efficace pour faire fructifier les dividendes des actionnaires, elle est incapable de concevoir le bien commun dans son ensemble.

«Aujourd’hui, nous sommes en train de commettre un crime contre la Création»

Cette logique ne tient aucunement compte des déséquilibres naturels, notamment de la destruction de la biodiversité. Une mise en garde également présente dans Laudato si’. Le pape François s’inquiète notamment de la «disparition d’espèces qui pourraient être à l’avenir des ressources extrêmement importantes, non seulement pour l’alimentation, mais aussi pour la guérison des maladies et pour de multiples services». (LS, 33)

Il est en outre reconnu que la variété des espèces est un rempart contre les zoonoses. En Europe, la disparition d’une grande partie des vertébrés a par exemple fait en sorte que les tiques, souvent porteuses de la maladie de Lyme ou de l’encéphalite, se sont rabattues sur les humains.

«Et Dieu vit que tout cela était bon»

Pour Dominique Bourg, il est temps de concevoir que la Création possède une valeur dans son ensemble. Il insiste sur le besoin d’une vision «panenthéiste» du monde, selon laquelle «Dieu est en toute chose» [qui se distingue d’une vision ‘panthéiste’, dans laquelle le divin est ontologiquement équivalent à l’univers]. Une conception qui rejoint celle du pape François, selon lequel «nous sommes appelés à reconnaître que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu (…)» (LS,69).

Dominique Bourg souligne que cette conception transparaît dans la Bible, notamment quand Dieu contemple Sa Création et affirme que «cela est bon». Dans le Nouveau Testament, Paul affirme également : «Car tout ce que Dieu a créé est bon, et rien ne doit être rejeté, pourvu qu’on le prenne avec actions de grâces» (Timothée, 4:4).

Si l’on voit émerger dans la culture occidentale une certaine conscience de cette valeur intrinsèque de la nature, de nombreuses sociétés sont encore fermées à cette vision. La culture chinoise, notamment, tend à considérer l’animal selon son degré d’exploitabilité. La médecine chinoise, qui utilise souvent des éléments de la faune sauvage, possède encore une grande influence. Ces pratiques étaient certainement supportables quand les prélèvements étaient limités. Mais avec une démographie de plus d’un milliard, les atteintes à la faune sauvage et à son environnement sont devenues très importantes, note Dominique Bourg.

Combien de plaies d’Égypte?

«Aujourd’hui, nous sommes en train de commettre un crime contre la Création», affirme-t-il, avertissant que les problèmes provoqués par le réchauffement climatiques seront peut-être encore plus douloureux que les pandémies. Le co-directeur de la revue La Pensée écologique souligne qu’une hausse des températures de 2 degrés pourrait dès 2040 rendre inhabitable (car mortelle) quelques jours dans l’année de vastes zones entre les tropiques. L’accumulation de chaleur et d’humidité nous interdirait d’évacuer la chaleur de nos corps. A cause des dernières canicules, les récoltes de riz et de sorgho ont notamment été réduites des deux tiers en Australie.

«La recherche d’autres voies est du domaine de l’intelligence élémentaire»

Dominique Bourg craint pourtant que les diverses crises ne fassent finalement pas bouger les lignes de manière décisive. «En rapport au Covid-19, on entend déjà des discours pour repartir de plus belle, comme si rien ne s’était passé. La Bible parle de ce phénomène d’entêtement : Dieu doit faire subir dix plaies à l’Égypte pour que Pharaon comprenne, qui s’entête».

Dans cette perspective, Laudato si’ est certainement un document précieux, dont les principes généraux sont susceptibles de nous guider hors de cette dynamique où nous détruisons la vie sur terre, estime le philosophe franco-suisse. Le livre du pape a l’avantage de développer la dimension religieuse, à laquelle beaucoup d’habitants de la planète sont attachés. «Mais, de manière générale, en tant qu’espèce qui comprend que sa propre survie est menacée, la recherche d’autres voies est du domaine de l’intelligence élémentaire», souligne Dominique Bourg. (cath.ch/rz)

Bio express
Dominique Bourg est né en 1953 à Tavaux, dans le Jura français. Il a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’université de technologie de Troyes, avant d’être nommé en 2006 professeur ordinaire à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne. Il a été directeur de l’Institut de politiques territoriales et d’environnement humain de la même université entre 2006 et 2009.
Il a fait partie de la commission Coppens, de 18 membres, qui a préparé la charte française de l’environnement.
Il codirige, avec Alain Papaux, la collection L’écologie en questions, aux Presses universitaires de France (PUF), la revue La Pensée écologique et le Dictionnaire de la pensée écologique (2015). Il a codirigé, avec Philippe Roch, la collection Fondations écologiques chez Labor et Fides.
Président du conseil scientifique de la fondation Nicolas-Hulot jusqu’en janvier 2019, il quitte ce poste pour les élections européennes de 2019. RZ

Vers une protection accrue de la faune sauvage?
Nonante trois pourcent (93%) de la population du Vietnam, de la Thaïlande, du Myanmar, de Hongkong et du Japon sont en faveur de la fermeture des marchés illégaux qui vendent des animaux sauvages. Tel est le résultat d’un sondage mandaté par l’ONG World Wide Fund for Nature (WWF), basée à Gland (VD), dans ces cinq pays où la consommation de viande sauvage est très importante.
L’apparition du coronavirus en Chine a mis ces marchés au pilori. Celui de Wuhan, où étaient vendus des animaux vivants et d’autres fraîchement abattus, est en effet suspecté d’être à l’origine de la pandémie de Covid-19. Le réservoir naturel du virus serait la chauve-souris, mais il aurait été transmis à l’humain via une espèce intermédiaire vendue sur le marché en question. Y était proposée, au côté du poisson, de la viande de 30 espèces animales, dont des pangolins, des viverridés, des écureuils, des rats, des faisans, des scorpions et des serpents.

Mesures chinoises
Certaines espèces susceptibles d’avoir été des intermédiaires sont désormais interdites à la consommation en Chine. Et de nombreux marchés vendant des blaireaux, des cerfs, des tortues, des pangolins, des paons et des civettes ont été fermés, rapportait le 25 février 2020, The Independent. Pour Peter Knights de l’ONG américaine WildAid, interrogé par le journal britannique, le gouvernement chinois a frappé fort dans les domaines clés. Il a interdit la vente sur les marchés, et adopté des lois comportant des sanctions plus strictes et promouvant une meilleure éducation du public. Selon lui, «les énormes risques sanitaires et économiques de la consommation d’espèces sauvages l’emportent largement sur les petits profits réalisés par les vendeurs et les éleveurs.» Il espère que d’autres pays asiatiques suivront le mouvement.
Le sondage du WWF, réalisé en pleine propagation du nouveau coronavirus Covid-19, et publiée le 6 avril 2020, indique que 87% des habitants des cinq pays asiatiques scrutés n’ont plus l’intention de consommer ce genre d’aliments.

Les opinions évoluent
Va-t-on ainsi vers un changement radical dans la protection de la faune sauvage? Sollicitée par cath.ch, Pierrette Rey, porte-parole du WWF en Suisse romande, le souhaite au plus haut point. Elle reste cependant réaliste et appelle à considérer le problème dans son ensemble. «Il n’y a pas que le commerce illégal d’espèces qui menace la faune sauvage. La destruction des habitats et les changements climatiques jouent aussi un grand rôle. Ce sont des facteurs sur lesquels il est urgent d’agir.»
Le WWF a d’ailleurs publié, en même temps que le sondage, un rapport détaillant les relations entre les atteintes à l’environnement et la pandémie de Covid-19.
Pierrette Rey constatent que les opinions évoluent, également dans les pays du Sud. «Mais, souvent, le choc passé, les vieilles habitudes reprennent le dessus. Et le trafic d’animaux sauvages est un commerce très lucratif, tenu par des mafias puissantes». Dans des pays où l’Etat est parfois faible et la corruption importante, une volonté politique très forte est indispensable pour faire réellement bouger les choses.

Augmenter la pression internationale
La porte-parole rappelle qu’il ne s’agit pas du premier cas de zoonoses, ces dernières décennies. Il y a eu notamment le SARS-CoV-1, le «petit-frère» du Covid-19, qui a fait quelques centaines de morts au début des années 2000 en Chine. Il a été déterminé que le virus avait été transmis via la vente de civettes. Malgré cela, rien de très sérieux n’a été entrepris par le gouvernement chinois pour faire changer la situation.
Il est encore trop tôt pour se faire une vue précise de la situation, avertit Pierrette Rey. En Chine, l’urgence n’est pour l’instant pas sur ces questions. Mais il faudra bien que Pékin se penche un jour ou l’autre sérieusement sur le problème. «La prévention sanitaire et la recherche doivent à l’avenir accorder plus d’importance aux liens entre la destruction des habitats et la perte mondiale de biodiversité d’une part et la santé humaine de l’autre, souligne la porte-parole. L’humanité entière a tout intérêt à faire cesser le trafic d’animaux sauvages». RZ

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La destruction de l'habitat des chauves-souris serait l'une des causes de l'apparition de nouveaux virus (pixabay.com)

Le Vatican a lancé, le 24 mai 2020, à l’occasion du 5e anniversaire de Laudato si’ (2015), une année écologique. Cinq ans après la publication de l'encyclique du pape François, le but est de favoriser une conversion écologique par les actes. Durant cette année, cath.ch présentera un certain nombre d'initiatives, en Suisse et dans le monde, s'efforçant de concrétiser cet engagement.

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