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Hans Urs von Balthasar, théologien hors-norme 1/2

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Du commun aveu de son maître et de son disciple en théologie Henri de Lubac et de son ami Joseph Ratzinger, Hans Urs von Balthasar fut l’un des plus grands esprits de son temps. Auteur d’une œuvre monumentale en cours de réédition dans sa propre maison – Johannes Verlag* -, l’ancien jésuite a influencé toute la théologie du 20e siècle. Il fut un des précurseurs du Concile Vatican II.

Né le 2 août 1905 à Lucerne, Hans Urs von Balthasar est le descendant d’une famille patricienne implantée dans cette cité depuis le 16e siècle et qui a fourni à la Suisse des personnages illustres: hommes d’État, brillants ecclésiastiques ou valeureux missionnaires. Fils d’un architecte pionnier de la construction d’églises modernes en Suisse et d’une mère pieuse – connue pour ses engagements humanitaires héroïques pendant la Première Guerre mondiale -, il montre dès son jeune âge une passion pour la musique et pour les lettres qu’il entretiendra toute sa vie.

Autodidacte et précoce

Autodidacte et précoce, le jeune Hans délaisse ses études au collège bénédictin d’Engelberg (Suisse) et au lycée jésuite de Feldkirch (Autriche). En dernière année, il décide de quitter l’établissement et de passer son baccalauréat comme externe. Inscrit à l’Université de Zurich pour étudier la littérature allemande, il rejoint Vienne en 1923. Les premiers mois dans l’Autriche d’après-guerre satisfont l’insatiable curiosité du jeune étudiant. Il rencontre Rudolf Allers, traducteur d’Anselme et de Thomas d’Aquin, «source d’inspiration inépuisable», puis se rend à Berlin pour écouter Romano Guardini qui nourrit, voire suscite, la vocation théologique du Suisse.

En 1929, il soutient sa thèse de germanistique à Zürich, longue de 219 pages, couronnée par la mention Summa cum Laude, sur l’«apocalypse de l’âme allemande», qui deviendra son premier ouvrage. Dûment diplômé, le jeune docteur décide de s’adonner à la théologie, bien que cette orientation ne soit pas motivée par la seule passion intellectuelle. Lors d’une retraite spirituelle à Wyhlen, à quelques kilomètres de Bâle, Balthasar ressent un appel aussi fulgurant qu’inattendu, mais dont il ne parlera guère. «Ce ne furent ni la théologie ni le sacerdoce qui flamboyèrent alors devant mes yeux. C’est simplement ceci: ›Tu es appelé, tu ne serviras pas: Quelqu’un se servira de toi’», racontera-t-il.

Genèse d’un grand théologien

Son choix se porte alors sur la Compagnie de Jésus, qu’il rejoint en 1929, au sud de l’Allemagne, les Jésuites étant, en ce temps-là, interdits en Suisse par la loi constitutionnelle. Après deux années de noviciat à Feldkirch, il rejoint Pullach (Allemagne) pour étudier la philosophie. Là-bas, il se lie d’amitié avec Peter Lippert et Erich Przywara qui sauvent le jeune docteur de l’ennui et du désespoir dans lequel le plonge «le désert de la néoscolastique». Aux yeux du mélomane, lecteur de Dante et de Goethe, la théologie apparaît alors comme un «palais baroque à démolir». «Conjonction de profondeur et de plénitude, de clarté ordonnatrice et d’ampleur capable de tout embrasser», la pensée de Przywara influencera celle de Balthasar, qui œuvrera pour un décloisonnement des idées et des courants de pensée, et leur confrontation à l’aune du mystère chrétien.

Hans Urs von Balthasar le 8 Jullet 1965 | © Keystone/Photopress-Archiv/Str

En 1932, il quitte Pullach pour Fourvière, l’école jésuite de Lyon, pour y mener des études de théologie qui le conduiront à l’obtention de la licence canonique. Aux côtés des tenants de la «Nouvelle théologie» menée par Henri de Lubac, il y étudie avec passion les Pères de l’Église, l’exégèse biblique et les écrivains du renouveau catholique français – Péguy, Bernanos et Claudel.

Ordonné prêtre en 1936, il rentre en Allemagne deux ans plus tard pour diriger la revue jésuite Stimmen der Zeit et accepte avec enthousiasme, en 1940, le poste d’aumônier d’étudiants de Bâle. Paradoxe notable: celui qui deviendra, pour certains, «l’homme le plus cultivé de son temps» et l’un des plus grands théologiens du 20e siècle, n’enseignera jamais dans une Faculté et n’est titulaire que d’un doctorat ès lettres.

La période bâloise constitue pour le jeune théologien un moment d’intense activité, dans un contexte politique particulièrement troublé entre les contraintes imposées par la Suisse à l’ordre et la résistance des intellectuels catholiques à l’Allemagne nazie. À la tête de la série européenne de la collection «Klosterberg», qui a pour mission de sauver l’héritage culturel européen, Balthasar mène un travail de traducteur et de conférencier, aux côtés d’autres intellectuels de renom, dont Karl Rahner, Yves Congar et son grand ami et rival: Karl Barth.

Adrienne von Speyr et la Communauté Saint-Jean

La création de la communauté Saint-Jean en 1945 avec son amie proche, Adrienne von Speyr, génère, selon les biographes de Balthasar**, une incompréhension grandissante entre le théologien de Lucerne et la Compagnie de Jésus. En 1950, il quitte la Compagnie afin de se consacrer entièrement à la fondation de son Institut, composé de laïcs consacrés et de prêtres qui vivent les conseils évangéliques au cœur du monde, sous le patronage de saint Jean et de saint Ignace de Loyola. «Je quitte la maison qui m’a été donnée et qui m’est plus chère que tout», rapportera-t-il à la fin de sa vie, dans À propos de mon œuvre.

Jugé indésirable par l’évêque de Bâle, Balthasar s’établit à Zürich, avant d’être incardiné dans le diocèse de Coire en 1956. Il s’occupe à la rédaction et l’édition des textes d’Adrienne von Speyr qui, depuis leur rencontre en 1940 et sa conversion, lui confie certaines de ses expériences mystiques. Publiée dans leur propre maison d’édition (Johannes Verlag), l’œuvre d’Adrienne von Speyr ne compte pas moins d’une soixantaine de commentaires spirituels et bibliques.

«La plus grande partie de ce que j’ai écrit est une traduction de ce qui, d’une manière bien plus immédiate, bien moins «technique», fut déposé dans l’œuvre puissante d’Adrienne von Speyr», confesse Balthasar. Le théologien aura toujours interdit que son œuvre soit séparée de celle de la mystique suisse, qui meurt en 1967.

Trilogie, Communio et l’amitié avec Jean Paul II

Entre 1961 et 1967, Balthasar se consacre à la rédaction des sept volumes de son Esthétique théologique, première partie d’un triptyque qui comprendra dix-sept volumes, qui sera complété quelques années plus tard par une Théodramatique (1973) et une Théologique (1985). «Œuvre au long souffle» selon les propres dires du théologien, la Trilogie balthasarienne se décline selon les trois idéaux du Beau, du Bon et du Vrai selon lesquels Dieu se révèle à l’homme.

Soucieux de renouer un dialogue fructueux avec la pensée et la culture modernes, Balthasar entreprend dans son grand-œuvre de rappeler la singularité chrétienne tout en faisant du Christ la mesure vers laquelle tout converge, la «figure» qui juge et qui sauve. Mettant à mal autant la méthode historico-critique que la lecture purement rationaliste ou, au contraire, purement fidéiste du mystère chrétien, le théologien de Lucerne propose de refonder la théologie dogmatique sur l’événement irréductible de la Révélation, à savoir la manifestation de Dieu dans le Christ. 

Amitié avec le futur Jean Paul II

En parallèle de ce travail théologique, il est nommé à la Commission théologique internationale en 1969 par Paul VI. Avec Joseph Ratzinger et Henri de Lubac, il fonde la revue théologique internationale Communio en 1971, dont Karol Wojtyła dirige l’édition polonaise. Balthasar noue une amitié avec le futur Jean Paul II, qui lui décerne en 1984 le premier prix international Paul VI pour ses contributions à la théologie. Élevé au rang de cardinal par le pape polonais en 1988, le théologien suisse meurt à son domicile de Bâle le 26 juin de cette même année, deux jours avant la cérémonie officielle.

Dans son discours de clôture de la remise du prix Paul VI en 1984, Jean Paul II avait rendu un hommage qui pourrait résumer la mission d’Urs von Balthasar: «Sa passion pour la théologie, qui a soutenu son engagement dans la réflexion sur les œuvres des Pères, des théologiens et des mystiques, reçoit aujourd’hui une importante reconnaissance. Il a mis ses vastes connaissances au service d’une «intelligence de la foi» capable de montrer à l’homme contemporain la splendeur de la vérité qui émane de Jésus-Christ». (cath.ch/imedia/cd/bh)

* Gloire I: Voir la figure, Hans Urs von Balthasar, Johannes Verlag, 29 euros, 710 p. et Gloire II, 1 : Éventail de styles. Styles cléricaux, 19 euros, 420 p.

** Hans Urs von Balthasar: A sketch of his life, Peter Henrici, Communio XIV, 1989.

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Le théologien suisse Hans Urs von Balthasar (1905-1988) fut un des précurseurs du Concile Vatican II | Fondation Balthasar Bâle

Les théologiens de Vatican II

L’Église catholique célèbre cette année les soixante-ans de la convocation officielle du concile Vatican II, le 25 décembre 1961. Un anniversaire que I.Média entend honorer tout au long de l’année, en évoquant des personnalités qui ont marqué le concile.

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