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Louis Bouyer, précurseur et absent de Vatican II

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Pasteur luthérien converti au catholicisme en 1939 et ordonné prêtre en 1944, Louis Bouyer fait partie des grands théologiens de Vatican II: son nom figure dans la liste des membres de la Commission théologique internationale en 1969 aux côtés de ses confrères de Lubac, Balthasar, Daniélou, Congar et Ratzinger.

Augustin Talbourdel, I.MEDIA

Si le «Newman du XXe siècle», comme l’appelle Jean Duchesne*, brille par son absence au Concile, il n’en demeure pas moins un précurseur de l’aggiornamento en bien des domaines et un interprète sévère de ses dérives.

Écrivain prolifique, ami de Paul VI comme de J.R.R. Tolkien, auteur de trilogies théologiques et de quatre romans, Louis Bouyer a eu des élèves aussi différents que Philippe Noiret et le cardinal Lustiger. Dans l’hommage qu’il a rendu à ce «merveilleux maître à penser», le jour de ses obsèques, l’ancien archevêque de Paris a déclaré de son ancien professeur qu’il avait été donné, «de façon providentielle, à l’Église dans un moment critique, avec la singularité de son destin, de sa culture éblouissante et de son génie, pour détecter le trésor enfoui et le remettre en évidence et en cohérence avec la totalité du mystère chrétien».

De pasteur luthérien à prêtre oratorien

Né en 1913 à Paris, Louis Bouyer fait ses études dans la capitale, aux lycées Jean-Baptiste-Say puis Chaptal, avant d’effectuer une licence de lettres classiques à la Sorbonne. Après des études de théologie à Paris puis à Strasbourg, où il s’initie à l’exégèse sous la houlette du théologien luthérien Oscar Cullmann, il est ordonné pasteur luthérien en 1936. D’abord aumônier du Gymnase protestant de Strasbourg, il est nommé vicaire à la paroisse luthérienne de la Trinité à Paris.

En 1939, année où il reçoit un congé pour préparer une thèse, la réflexion sur son expérience lui fait découvrir que sa foi, grandie dans les échanges œcuméniques et nourrie par la lecture du cardinal Newman, ne peut s’épanouir vraiment que dans l’Église catholique, apostolique et romaine, observe Jean Duchesne. Accueilli à l’abbaye bénédictine de Saint-Wandrille en 1939, il est reçu dans l’Église catholique en décembre de la même année.

En mars 1944, il est nommé prêtre de l’Oratoire où il est entré quelques années plus tôt. Il y restera jusqu’en 1952, avec une interruption pour son noviciat, comme enseignant en lettres dans leur collège de Juilly, près de Meaux. Fin lettré, le Père Bouyer participe à faire connaître l’œuvre de son ami J.R.R. Tolkien en France. Féru de littérature féérique et regrettant la disparition de la pensée mythique, il publiera lui-même quatre romans sous pseudonyme.

En 1945, après la parution de son étude sur saint Jean, la publication du Mystère pascal, présentation commentée des célébrations anciennes du Triduum pascal, attire sur lui l’attention d’un large public. L’ouvrage, dans lequel le théologien insiste sur l’importance de la veillée dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques, tombée en désuétude, inspire Pie XII qui, en 1951, permet la restauration de la vigile pascale et, quatre ans plus tard, va jusqu’à l’imposer.

Un précurseur de Vatican II

En 1952, le Père Bouyer renonce à son enseignement secondaire à Juilly afin de se consacrer entièrement à l’Institut catholique de Paris. Il y dirigera notamment la thèse d’Hans Küng, théologien dont il critiquera plus tard les positions en matière d’ecclésiologie. Là, il commence la rédaction de ses deux premières trilogies : l’une théologique, portant sur les trois personnes de la Trinité ; l’autre consacrée à l’économie divine en ses trois moments : anthropologie, sociologie, cosmologie. Il complètera ses deux tryptiques par deux autres dans les années 1990, qui achèveront l’exposé doctrinal de ses premiers ouvrages par l’étude de trois notions qui en donnent les clés : le mystère, la connaissance, la sagesse.

Dans plusieurs domaines, le Père Bouyer se montre précurseur du concile Vatican II. En matière de liturgie, le théologien souligne, dans Liturgical Piety, dix ans avant le décret Presbyterorum Ordinis (1965), que tous les sacrements chrétiens découlent de l’ultime repas rituel de Jésus-Christ avec ses disciples ou s’y rattachent en y conduisant. Par ailleurs, Bouyer formule une mariologie novatrice où il justifie le culte marial sous ses diverses formes, notamment dans son grand-œuvre Le Trône de la Sagesse, paru en 1957. L’enseignement de l’ultime chapitre de Lumen Gentium (VIII) s’inspirera de l’importance donnée par le théologien à la Vierge Marie dans sa conception de l’Église.

À plusieurs reprises, Bouyer appelle de ses vœux un réveil de la pneumatologie chrétienne, c’est-à-dire une nouvelle compréhension de l’Esprit Saint comme « Paraclet » et « consolateur », défenseur qui soutient et conforte dans les épreuves. En présentant le Concile comme « une nouvelle Pentecôte pour l’Église », Jean XXIII accompli le souhait du théologien français, commente Jean Duchesne.

Enfin, Bouyer publie plusieurs ouvrages d’exégèse, notamment La Bible et l’Évangile et Du protestantisme à l’Église, qui suscitent des réactions assez mitigées. L’insistance du théologien quant à la place de l’Ancien Testament dans la liturgie et l’importance du dialogue avec le judaïsme contemporain lui valent d’être soupçonné d’affinités protestantes. Pourtant, le Concile lui donnera raison en établissant une lecture tirée des livres historique et prophétique de l’Ancien Testament ou du livre des psaumes dans la liturgie de la Parole de chaque messe.

Controverses et ostracisations

Celui que l’on considère aujourd’hui comme précurseur de Vatican II n’y a pourtant pas participé. S’il est nommé à la Commission préparatoire sur les études et les séminaires en 1960, il ne fait pas partie des théologiens convoqués par Jean XXIII à l’ouverture du Concile, le 11 octobre 1962. Contrairement à ses confrères Yves Congar et Henri de Lubac, aucun évêque n’ose emmener, pour l’assister à Rome, ce théologien certes savant et brillant mais manquant décidément de souplesse, remarque Jean Duchesne. La même année, il démissionne de l’Institut catholique de Paris et, se voyant retirer l’enseignement en France, se rend aux États-Unis où il enseignera désormais.

Si Bouyer ne participe pas au débat conciliaire, on fait néanmoins appel à lui au Conseil pour l’application de la réforme liturgique en 1964, puis à la Congrégation pour le culte divin. Paul VI, qui l’apprécie et l’a fait intervenir à Milan lorsqu’il en était archevêque, le nomme à la Commission théologique internationale dès la création de celle-ci en 1969. Mais Bouyer s’en retirera à la fin de son quinquennat, en 1974, estimant qu’il est fait trop peu cas des travaux menés au sein de cet aréopage où pourtant il se sent à l’aise en compagnie de confrères qu’il estime – de Lubac, Balthasar, Daniélou, Congar, Ratzinger.

Critique des dérives de l’après-Concile

Théologien du Concile sans pourtant y être présent, le Père Bouyer en devient un interprète avisé et critique au lendemain de Vatican II. La parution en 1968 de La Décomposition du catholicisme et en 1975 de Religieux et clercs contre Dieu marque sa distance critique vis-à-vis de l’Église en France. « C’est un «salut sans l’Évangile» qui est devenu notre Évangile », dénonce le théologien, inquiet des dérives liturgiques et doctrinales post-conciliaires.

À la mort de Paul VI, le Père Bouyer apprendra du cardinal Villot, secrétaire d’État, qu’il a été envisagé dix ans plus tôt de lui conférer la pourpre, comme à Newman au siècle précédent sous Léon XIII. Si le cheminement de Bouyer ressemble à celui du cardinal Newman qui, réticent au début quant à l’infaillibilité pontificale, ne participe pas non plus au premier Concile du Vatican, les destins des deux hommes finissent par se séparer. La distance critique du Père Bouyer envers le catholicisme français au lendemain de Vatican II a dissuadé de lui décerner cette distinction. L’honneur et la charge sont échus au Père Daniélou.

Dans les années 1970, Bouyer se retire du comité de rédaction de Communio, revue de théologie post-conciliaire, et entend se consacrer à une vaste synthèse que son retrait de l’enseignement en France lui permet de réaliser. Il cohabite un temps à Saint-Wandrille avec l’abbé Pierre. En 1998, sa santé déclinante impose son transfert chez les Petites Sœurs des Pauvres à Paris. Il y décède le 22 octobre 2004. Ses obsèques sont célébrées à Saint-Eustache, l’église des oratoriens à Paris, par son ancien élève et ami, le cardinal Lustiger. (cath.ch/imedia/mp)

Jean Duchesne: Louis Bouyer, Paris, 2011

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