Le Père Yves Congar a été un des théologiens influent du Concile Vatican II | wikimedia commons CC-BY-SA-2.0
Dossier

Le Père Congar, du Saulchoir à Rome: itinéraire d’un théologien 1/3

6

Il demeure impossible de «penser Vatican II sans le Père Congar, et réciproquement, tant ce concile fut celui du théologien dominicain», écrit Étienne Fouilloux dans sa récente biographie religieuse.  Retour, dans un premier temps, sur l’itinéraire singulier qui a mené Yves Congar à se faire le défenseur d’une réforme de l’Église catholique.

Augustin Talbourdel, I.MEDIA

Né en 1904, Yves Congar a la certitude de sa vocation dès ses quatorze ans. À cette mission sacerdotale se conjuguent, selon Étienne Fouilloux, trois autres vocations auxquelles il entend consacrer sa vie: vocations dominicaine, ecclésiologique et œcuménique. Étudiant en philosophie à l’Institut catholique de Paris, il rejoint les dominicains du Saulchoir en 1926, alors exilés près de Tournai en Belgique, où il achève sa formation de théologien. En 1930, il est ordonné prêtre.

Une fois professeur de théologie au Saulchoir, à partir de 1932, le Père Congar devient un travailleur acharné: après un footing matinal dans le parc du couvent, il abat dix à douze heures de labeur intellectuel chaque jour. Un demi-siècle plus tard, en 1957, on dénombre déjà une cinquantaine de livres en son nom propre et son biographe estime ses lectures à près de 20’000 volumes, soit plus de 300 par an. Seuls son ami le jésuite allemand Karl Rahner et le théologien suisse Hans Urs von Balthasar semblent avoir été plus prolifiques que lui.

Monomanies théologiques et premières controverses

Très vite, le Père Congar se voue à l’étude du mystère de l’Église qu’il juge, dès l’année de son ordination, «si latine», «si centralisée», trop peu «encourageante» et «compréhensive». Ses réflexions dans le domaine ecclésiologique débouchent sur la nécessité de promouvoir un «œcuménisme catholique». «L’union des Églises ! Mon Dieu, pourquoi votre Église qui est sainte et qui est unique, qui est unique et sainte et vraie, a-t-elle souvent ce visage austère et décourageant, alors qu’elle est en réalité pleine de jeunesse et de vie ?», écrit le théologien dans une prière du 17 septembre 1930.

«C’est en lisant l’Évangile de saint Jean, que j’ai conçu un grand amour pour l’unité de l’Église et celle des chrétiens»

«C’est en lisant l’Évangile de saint Jean, dans la perspective de ma préparation au sacerdoce, que j’ai conçu un grand amour pour l’unité de l’Église et celle des chrétiens», confie le dominicain. L’amour de Congar pour l’Église, conçue comme mystère plutôt que comme «société hiérarchique, inégalitaire et parfaite», s’est révélé à partir de son sacerdoce. Ecclésiologie et œcuménisme sont, dès lors, les deux chevaux de bataille du théologien dominicain.

Encouragé dans la voie du renouveau ecclésiologique par le succès des ouvrages de son confrère jésuite Henri de Lubac, le Père Congar publie Chrétiens désunis en 1937, ouvrage qui est reçu comme un manifeste pour un renouveau œcuménique. Le théologien formule le vœu suivant : «Que l’Église soit l’Église. Qu’elle se préoccupe et qu’elle parle de Dieu, de l’Évangile, du plan du salut de Dieu plus que d’elle-même». Dès cette publication, Congar essuie une première déconvenue, au moment où les relations se dégradent entre Rome et les dominicains : ses «sympathies protestantes» inquiètent le Saint-Office.

Yves Congar à sa table de travail

Le Père Congar ne tarde pas à susciter les foudres de l’inquisition romaine, alors que commence le second conflit mondial. Envoyé au front, il est fait prisonnier et expédié dans des camps nazis, celui de Colditz notamment. Le religieux de quarante ans vit cet arrêt comme une régression dans son travail : «J’ai oublié la moitié de ce que je savais en 1939», écrit-il en 1945. «Mais la vraie intellectualité me trouvera fidèle et très fervent», ajoute-t-il.

Congar, Rome et la réforme

Un premier voyage à Rome entre le 10 et le 31 mai 1946 lui fait entrevoir «l’empreinte partout marquée par l’Église et la papauté». La pompe baroque et le poids d’une administration au fonctionnement pyramidal prétendant légiférer pour tout temps et tout lieu choquent le religieux français. Les réserves du jeune prêtre vis-à-vis de l’Église romaine se confirment dans l’esprit du théologien déjà réputé, remarque son biographe.

Les désaccords du Père Congar avec le système romain se résument en quatre points. Il lui reproche d’abord une lacune anthropologique : un «manque d’intérêt à l’homme, de considération de l’homme, de respect de l’homme». D’autre part, le théologien critique la façon qu’a Rome de considérer les dissidents, et donc toute la question de l’œcuménisme, autour de la personne et de l’œuvre de Luther notamment. En outre, il dénonce sévèrement la «mariodulie» qu’il juge «affolante» et par laquelle «le système poursuit, dans la glorification effrénée de Marie, sa propre glorification». Enfin, il se penche sur la «question ecclésiologique», marquée par une exaltation de la structure, de la hiérarchie et de la fonction pontificale au détriment du peuple des fidèles : «absolutisation, glorification, justification de l’appareil et réduction progressive (…) de cet appareil à la Curie romaine», martèle le théologien.

«On peut condamner une solution si elle est fausse, on ne condamne pas un problème»

À sa critique de l’autorité pontificale et du système tridentin s’ajoute une réflexion sur la nécessité d’une réforme, quatre siècles après le schisme protestant. Dans Vraie et fausse réforme de l’Église, son ouvrage majeur paru en 1950, le théologien établit une distinction entre une «bonne réforme», c’est-à-dire une réforme qui touche seulement la vie de l’Église, et une «mauvaise réforme», c’est-à-dire celle qui attente à sa structure, à sa constitution fondamentale, et qui débouche sur un schisme comme au 16e siècle. Il est dès lors considéré comme «réformiste», concept que lui-même reconnaît, remarque Étienne Fouilloux, mais que le théologien affirme n’employer que dans un sens faible de simple »tendance aux réformes». 

Condamnations du théologien jusqu’au Concile

La parution de l’encyclique de Pie XII, Humani generis, le 12 août 1950, que le Père Congar refuse de commenter, marque le début des condamnations majeures du théologien. Inquiet du regain d’intégrisme au sein du catholicisme français, il conteste, dans un article la même année, la prétention qu’a l’intégrisme d’incarner la vérité catholique alors qu’il est seulement, pour le dominicain, le masque religieux d’une idéologie politique d’extrême-droite. Son brûlot est mal reçu à Rome malgré les protestations du théologien: «Je n’ai rien de commun avec les chrétiens progressistes», écrit-il dans son Journal.

Les sanctions ne tardent pas. Début 1952, le Saint-Office interdit la réédition de Vraie et fausse réforme dans l’Église, épuisé, ainsi que sa traduction en d’autres langues. Deux ans plus tard, en 1954, Congar apprend que son ouvrage Jalons pour une théologie du laïcat a été lu à la loupe et mal vu à Rome : il doit quitter le Saulchoir et l’enseignement. Face aux condamnations, le théologien défend ses écrits, interprétés par Rome comme un «appel ou un encouragement à la désobéissance», et répond par une formule désormais célèbre : «on peut condamner une solution si elle est fausse, on ne condamne pas un problème». 

Yves Congar en compagnie de Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI

Si Congar accepte «le monitum du Saint-Office avec obéissance filiale», la «petite purge» dont il est victime ne le dissuade pas de poursuivre ses réflexions. Le dominicain s’engage à «ne jamais lâcher, mais continuer à intensifier [son] service de la Vérité». Son activité œcuménique pose de plus en plus problème : on le soupçonne d’avoir assisté à l’assemblée constitutive du Conseil œcuménique des Églises, au cours de l’été 1948 à Amsterdam, malgré l’interdiction du Saint-Office. 

S’ensuit une période de doutes et de sanctions, le Père Congar étant muté ici et là et surveillé de très près dans ses prises de parole. Ces quelques années d’ostracisme et d’exil laisseront une empreinte décisive sur le dominicain, observe Étienne Fouilloux. Ainsi l’annonce de la convocation d’un concile par Jean XXIII, le 25 janvier 1959, a-t-elle l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel ombragé du théologien. Si le Père Congar entrevoit un tournant majeur qui se dessine au sommet de l’Église et au sein duquel il jouera un rôle prépondérant. (cath.ch/imedia/tl/mp)

A suivre:  Le concile du Père Congar: victoires et déboires d’un théologien de Vatican II 2/3 Yves Congar et les papes: Du désaccord à l’entente cordiale 3/3

Suite