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Vatican II: victoires et déboires du Père Congar 2/3

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Il demeure impossible de «penser Vatican II sans Congar, et réciproquement, tant ce concile fut celui du théologien dominicain», écrit Étienne Fouilloux dans sa récente biographie du Père Congar*. Après avoir retracé l’itinéraire singulier du Père Congar jusqu’au concile, il convient de s’arrêter sur le rôle central qu’a joué le dominicain français lors du concile Vatican II.

Augustin Talbourdel, I.MEDIA

Passé brusquement du soupçon à la pleine reconnaissance, le Père Yves Congar est un témoin privilégié du concile Vatican II (1962-1965). Identifié comme un «théologien-type» du concile selon Étienne Fouilloux, Congar a souffert pour ses idées avant de les voir officiellement admises au Concile. Spectateur perplexe et critique au début, le dominicain pénètre ensuite au cœur de la machine conciliaire et devient une figure de proue de l’aggiornamento de l’Église catholique.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Père Congar n’a pas toujours été le «théologien du concile». Au contraire, rien ne laissait supposer qu’il y participerait et, moins encore, qu’il en serait un des acteurs majeurs. Étienne Fouilloux ne manque pas de rappeler combien Congar était, avant la convocation de Vatican II, considéré comme infréquentable et largement ostracisé par la Curie romaine, notamment pour ses écrits jugés trop réformistes en matière d’ecclésiologie et d’œcuménisme.

Doutes pré-conciliaires

Aussi la nomination du Père Congar, comme celle du jésuite Henri de Lubac, comme consulteurs de la Commission théologique préparatoire au concile en juillet 1960 a-t-elle de quoi surprendre. Pourtant, la promotion des deux théologiens paraît légitime, tant ils font figure, au début des années 1960, de précurseurs et spécialistes, en ecclésiologie notamment. D’ailleurs, le De Ecclesia, première ébauche de constitution dogmatique commise par la Commission préparatoire, annonce que «l’œcuménisme catholique» sera au centre du concile. Un pléonasme volontaire que Congar utilisait déjà… en 1937.

Présent à la première réunion de la Commission théologique préparatoire, Congar n’hésite pas à donner son avis sur les « Questiones Commissioni Theologicae positae », un premier travail composé de quatre schémas, dont le De Ecclesia et le De fontibus Revelationis. Congar ne se prive pas de lui reprocher ses faiblesses. Ses remarques, reçues comme un manifeste réformiste, sont mal accueillies, si bien qu’il n’est pas convié à la seconde réunion de février 1961.

S’ensuit une période de doutes et d’insatisfactions, le théologien dominicain regrettant que les consulteurs demeurent muets lors des séances préparatoires. Il pense alors ne pas pouvoir peser dans les débats. Congar sous-estime-t-il la marge de manœuvre dont il disposera? C’est l’hypothèse d’Étienne Fouilloux. D’ailleurs, le climat semble bien différent lors de la dernière réunion préparatoire en 1962. Bien que plus discret que d’autres consulteurs, Congar a la parole et entrevoit avant d’autres que Vatican II pourrait bien être le «concile des théologiens».

«C’est honteux que Congar ne soit pas là»

«Ce que je pressentais s’annonce: le concile lui-même pourrait bien être assez différent de sa préparation», écrit le dominicain dans son Journal du concile. Malgré sa colère devant la pompe avec laquelle la séance inaugurale s’est déroulée, le 11 octobre 1962, le théologien entrevoit dans le discours de Jean XXIII un texte fondateur, favorable à ce qu’il appelle une «vraie réforme». À rebours de certains théologiens présents (Jean Daniélou, Karl Rahner etc.), Congar se félicite que le concile n’ait pas pour mission de produire une somme doctrinale mais de répondre à une urgence ecclésiale précise.

D’observateur déçu et impuissant, le dominicain devient le chroniqueur passionné et l’acteur principal de la «machine conciliaire». Son biographe fixe à l’automne 1962 le début de la reconnaissance du Père Congar par l’Église réunie en concile. Aussi est-il le premier surpris lorsque, lors de la première session du concile à Rome, il se rend compte qu’il est devenu, à son corps défendant, une figure de proue de l’Église catholique.

Considéré par beaucoup comme un des «Pères de l’Église conciliaire», le théologien devient à nouveau «fréquentable»: on peut le lire, le citer, voire le solliciter, sans crainte. Réhabilité, le Père Congar n’en demeure pas moins critique et parfois découragé par le concile, notamment à la sortie de la première session qui ruine, selon lui, le travail préparatoire réalisé jusque-là.

Son concile commence vraiment, selon Étienne Fouilloux, en mars 1963 lorsque, en manque d’ecclésiologues, on fait officiellement appel à lui. Peu avant, le Père Moeller, autre théologien du concile, s’était indigné que le dominicain soit absent: «c’est honteux que Congar ne soit pas là», fait-il remarquer le jour où le De Ecclesia est abordé. Aussitôt convoqué à la Commission, Congar s’engage, non sans hésitations, dans la rédaction du nouveau De Ecclesia. Deux ans durant, jusqu’en décembre 1965, et après s’être rendu compte que le vent tournait en faveur d’un certain réformisme, il se lance à corps perdu dans l’aventure conciliaire.

Congar, ardent défenseur de Vatican II

À la fin du concile, malgré ses doutes sur la pertinence de certains textes, Congar s’estime satisfait du travail fourni par les Pères conciliaires. «Il y a tout de même beaucoup de très bon; parfois une grande densité de pensée dogmatique, et un peu partout des ouvertures, des germes», écrit-il dans son journal, le 26 avril 1964. Présent à la fois comme «technicien» et comme «recours», selon Étienne Fouilloux, le théologien a montré tout au long du concile qu’il était «l’un des meilleurs ecclésiologues catholiques du moment».

Sa contribution aux textes conciliaires fait l’admiration de ses pairs. Le Père Yves Congar participe ainsi à la rédaction de huit documents sur les seize adoptés par Vatican II. Seul Mgr Gérard Philips, cheville ouvrière des textes doctrinaux, peut lui être comparé. Au lendemain du concile, le combat n’est pas terminé pour lui : le dominicain participe activement à la création de la revue internationale de théologie intitulée Concilium, revue qui entend prolonger l’élan conciliaire.

Au-delà de toute considération proprement théologique sur la nature du réformisme de Congar, on ne peut nier que le dominicain ait été non seulement l’un des précurseurs des réflexions ecclésiologiques de Vatican II mais qu’il a, en outre, pointé de façon prémonitoire le «schisme virtuel» des opposants au concile. Interprète autorisé d’un épisode qu’il considère comme la «grâce de sa vie» et avocat talentueux de sa pleine réception, le Père Congar défendra jusqu’à sa mort Vatican II contre les critiques de tous bords et demeurera le spectateur engagé de tous les surgissements ecclésiaux des trois décennies suivantes.

Le parcours hors du commun de cet homme d’Église est d’autant plus remarquable que son rapport à l’institution a souvent été houleux: en témoignent ses vives querelles avec certains pontifes, des disputes qui montrent à quel point le théologien a toujours voulu garder sa liberté tout en restant fidèle à l’Église.

*Yves Congar. 1904-1995 : Une vie, Étienne Fouilloux, Salvator, octobre 2020.

Fin de la série le 15 avril 2021: Yves Congar et les papes: du désaccord à l’entente cordiale

Dans l’émission «Sur la terre comme au ciel», en 1976 au micro d’André Kolly, quelque onze ans après la fin de Vatican II, le père Yves Congar livre ses souvenirs.

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