Homélie du 17 janvier 2021 (Jn 2, 1-12)

Abbé Nassouh Toutoungi – Chapelle St-Pierre, La Chaux-de-Fonds

Chers frères et sœurs en Christ, ici à La Chaux-de-Fonds et ailleurs grâce à la radio,

Quiconque a participé à un repas de noces connaît cette expérience d’une joie particulière lorsque la communion entre les convives est réussie. Jésus participe beaucoup à ces repas festifs où les convives sont nombreux. A tel point qu’avec ses disciples, il était traité de « glouton ou d’ivrogne » (Mt 18, 19). Or le banquet est l’image dominante du Nouveau Testament pour évoquer « le bonheur à venir ». Les noces de Cana se situent dans cette thématique de la joie en perspective et expérimentée dans le repas de noces.


Le vin, denrée indispensable lors de telles réjouissances, est figure de la joie de ce Royaume à venir. Jésus est désigné comme l’époux. Le compagnonnage des disciples est semblable à une fête, une noce, pendant laquelle les amis se réjouissent. Même si le mot « joie » n’apparaît pas dans le récit, il est l’élément sous-jacent du « vin meilleur que l’ancien ». « Le vin a été créé pour la joie des hommes », nous a rappelé la première lecture.
Le vin est une des trois denrées fondamentales dans le Bible. Avec le blé et l’huile, il est perçu comme un don de Dieu. Il symbolise l’abondance. Celle-ci est le sceau qui authentifie la fidélité à l’Alliance. À l’opposé, les manquements à l’Alliance conduisent à la disette.
Symbole de prospérité, le vin manifeste la plénitude des temps messianiques (Os 14, 8). La joie éternelle est promise avec une profusion de vin, d’huile et de blé. Cette surabondance, qui prouve l’ouverture des temps messianiques, est attestée dans le récit par la grande quantité de vin que représente deux à trois mesures multipliées par six, soit autour de six cents litres de vin. Le Royaume est manifestement advenu.

Jésus nous invite au banquet

Jésus se laisse connaître pour qui mange à sa table. Il nous invite au banquet d’abondance, sa générosité est sans fin et sa vie est déjà offerte puisque c’est lui le Pain de vie !
Pouvons-nous nous réjouir ? Dire aujourd’hui que les temps messianiques sont accomplis, c’est dire notre joie ! Notre joie d’être déjà au banquet où le Christ lui-même se donne comme l’époux, banquet pendant lequel nous recevons la nourriture consistante de ses enseignements et de sa vie. Notre joie de disciple se réalise aujourd’hui !
Or, il apparaît de plus en plus difficile de se réjouir. Quand nous nous réjouissons, nous avons peur de manquer de solidarité avec la foule des personnes qui souffrent. Avons-nous le droit de nous réjouir dans un monde marqué par tant de misères et d’injustices ?

La joie n’éteint pas la solidarité

Mais si la joie se perd, le monde n’en deviendra pas meilleur. De même, le refus de se réjouir n’aidera pas non plus les souffrants. Au contraire, le monde a besoin d’hommes et de femmes qui découvrent le bien, qui s’en réjouissent et retrouvent l’élan nécessaire et le courage de parvenir au bien. La joie n’éteint pas la solidarité ! Bien au contraire, la joie du croyant pèse et mesure l’épreuve et la souffrance. Notre joie assume l’humanité comme le Christ. Notre joie n’est pas une grimace ou un masque posé sur une humanité légère et inconsistante. Notre joie provient de notre enracinement dans la vie du Christ. La vie donnée du Messie ouvre l’horizon de chaque instant et brise le néant. Notre existence en ce monde n’est pas une vie pour la mort, une vie issue du néant et retournant à celui-ci. Notre vie est voulue par un amour infini et s’avance vers lui. Nous avons besoin de cette confiance originelle que seule la foi peut donner. Cette confiance nous est donnée au banquet de l’époux. Cette confiance qui conduit à croire que, malgré tout, Dieu est bon et qu’il est là, présent et agissant dans ce monde ! Croire qu’il est bon de vivre et d’être humain parce que notre destination est une joie sans fin. De là vient notre courage de vivre dans la joie. La joie s’attache au bien déjà là, elle se communique et peut enflammer les autres. Nous sommes serviteurs de la joie au sein d’un monde qui en a tant besoin.

Le constat de Marie manifeste la prière de l’humanité

Dans notre contexte de joie et de jaillissement de celle-ci au banquet messianique, Marie a une place importante. En général, Marie est discrète dans l’Évangile, même dans celui de Jean, elle demeure assez silencieuse. Sa dernière prise de parole dans l’Évangile de Jean se situe au début du ministère public de Jésus. Son rôle est double : elle constate le manque et indique son fils comme référence aux servants. La réaction du fils peut nous heurter littéralement, lorsque Marie constate : « Ils n’ont plus de vin » et que Jésus répond : « Quoi, à toi et moi, femme ! »
Rien dans le récit ne nous permet de savoir le sentiment de Marie dans l’événement. Son rôle est le constat d’une attente, d’une joie qui manque avec le vin insuffisant. D’un point de vue théologique, le constat de Marie manifeste la prière de l’humanité : il y a un manque à vivre. Il y a en l’être humain un désir infini qui est attente du Sauveur. Marie favorise la révélation de Jésus comme Sauveur. Et la réponse de Jésus est presque brutale ! Comment comprendre la conjonction de coordination, du toi et moi ? Beaucoup de commentaires voient dans la conjonction une séparation dans le sens : « Qu’y a-t-il entre toi et moi ? » Mais cette position fait omission du sens de la conjonction en grec courant. Il faut alors comprendre : toi et moi signifient nous. La phrase devient alors : « Qu’y pouvons-nous ? » Ou bien : « En quoi cela nous concerne-t-il ? »

Le niveau d’interprétation devient celui dont saint Jean est coutumier : un niveau théologique. La réponse manifeste le décalage entre la demande humaine et l’offre de Dieu, décalage entre la prière qui constate le manque et Dieu qui se donne en nourriture. La phrase annonce alors l’incompréhension de l’humanité devant la croix, œuvre de salut et de vie éternelle. C’est ainsi qu’à Cana, comme dans tout l’Évangile de Jean, se dresse la croix, sommet de la révélation, paradoxe incroyable du Dieu vivant. Telle est la gloire de la croix : Jésus le Sauveur se donne dans la mort sur la croix, mystère incompréhensible de vie éternelle !

Lecture biblique :
Jean 2, 1-12

Homélie du 10 janvier 2021 (Mc 1, 7-11)


Père Henri-Marie Couette, OCist – Abbaye d’Hauterive, Posieux, FR

En conclusion du temps liturgique de la Nativité, nous célébrons aujourd’hui la fête du Baptême de Jésus. Dans la suite de Noël et de l’Épiphanie, elle continue à nous éclairer sur le mystère de ce petit Enfant adoré à la crèche et devenu désormais adulte.
Ce sont d’abord les anges qui l’annoncèrent dans la nuit de Bethléem : ’’Un Sauveur vous est né’’, puis l’étoile apparue dans le ciel d’orient indiqua aux mages le chemin jusqu’à lui. Aujourd’hui, en cet épisode qui marque l’inauguration de la vie publique de Jésus après trente ans de vie cachée à Nazareth, c’est Dieu le Père lui-même qui fait gravement entendre sa voix : ’’Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie.’’ Ainsi, aux oreilles de Jean-Baptiste et des autres témoins, le caractère divin de cet homme est solennellement attesté !

Un “Dieu proche”

Puisque le baptême de Jean était un baptême de pénitence, et donc destiné à ceux qui sentaient peser le péché sur leur conscience, nous sommes en droit de nous demander pourquoi Jésus, le Fils de Dieu en personne bien sûr exempt de toute trace de péché, a désiré s’y soumettre. C’est ici une nouvelle illustration de la manière dont il a voulu assumer réellement et totalement notre condition humaine ; il ne s’est pas fait l’un des nôtres sans s’immerger complètement en notre existence concrète : en devenant d’abord enfant, avec toute la finitude que cela comporte, et sans s’épargner aucunement les risques de cette vie (pensons à sa naissance à l’improviste dans une étable, à son exil forcé en Égypte alors que sa vie est déjà menacée par un potentat local, aux étapes de sa croissance humaine, à l’apprentissage de son métier de charpentier dans un village obscur de Galilée, etc.). Rien ici qui ressemble à une dérobade devant les exigences triviales d’une existence humaine authentique. Il ne s’est accordé aucun privilège d’aucune sorte lié à sa condition divine, lui dont on nous dit lors de sa présentation au Temple, qu’il se soumit à la Loi d’Israël et à l’autorité de ses parents. En toute vérité, il s’est fait ’’Emmanuel’’, Dieu-avec-nous ! Tous les événements que nous avons médités ces derniers jours, et celui d’aujourd’hui n’y échappe pas, démontrent à quel point Il est un ’’Dieu proche’’ (Deut 4, 7). Quelle immense consolation pour nous de le constater et d’en faire l’expérience, alors que nous traversons des temps si déroutants pour tous ! À la vérité, nous ne sommes pas seuls, car il veille sur nous à la manière dont le Père le déclare si proche de lui comme Fils bien-aimé !

Jésus baptisera dans son propre sang

Cette vérité éclate également à nos yeux à travers les paroles du Baptiste : ’’lui vous baptisera dans l’Esprit Saint.’’ Saisit-il déjà ici l’entière portée de cette déclaration ? Car, en effet, le don de l’Esprit Saint, selon la chronologie de l’œuvre divine par laquelle nous sommes sauvés, doit d’abord être précédé par la propre mort de Jésus et sa résurrection. Ainsi Jean dévoile-t-il de façon prophétique toute la trajectoire du Christ en ce monde, le sens profond de sa venue : opérer le salut de tous les hommes, qui n’est pleinement achevé qu’avec la Pentecôte. Or, cela passe par la mort, expérience éminemment humaine s’il en est, et que Jésus va endosser dans sa Passion en tant qu’Agneau innocent. La lettre de saint Jean, entendue tout à l’heure, nous en donne un écho poignant : ’’C’est lui, Jésus-Christ, qui est venu par l’eau et par le sang […] Et celui qui rend témoignage, c’est l’Esprit.’’ Le Baptiste, quant à lui, avait déclaré qu’il ne baptisait ’’qu’avec de l’eau’’, mais Jésus accomplira bien plus grand, car c’est dans son propre sang qu’il baptisera, ce sang versé lors de sa Passion au sujet de laquelle il affirmera bientôt : ’’Je dois recevoir un baptême, et comme il m’en coûte d’attendre qu’il soit accompli’’ ! (Luc 12, 50) Ainsi ouvrira-t-il sans mesure à toute l’humanité les portes du don de l’Esprit !

La source de la joie du Père

La parole du Père proférée au-dessus des eaux s’achève ainsi : ’’en toi [mon Fils bien-aimé], je trouve ma joie’’. Déjà les anges avaient annoncé ’’une grande joie’’ dans la nuit de Bethléem, et les mages avaient tressailli ’’d’une très grande joie’’ à la vue de l’étoile. Ce qui fait le cœur de cette joie nous est ici rendu transparent : c’est le Fils éternel lui-même qui cause la joie du Père… Mais il faut dire davantage : c’est tout fils ou toute fille se reconnaissant enfant de ce Père qui devient pour lui source de joie. C’est à cette hauteur divine que nous devons placer la juste compréhension de notre vocation humaine et de baptisés ! Voilà de quoi alimenter notre joie !

Fête du Baptême du Seigneur
Lectures bibliques : Isaïe 55, 1-11; Cantique, Is 12, 2, 4bcd, 5-6; 1 Jean 5, 1-9; Marc 1, 7-11