Dossier

Cardinal Mario Grech, l'étoile montante 3/9

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Le 25 octobre 2020, lorsque de la fenêtre du Palais apostolique du Vatican le pape François annonce l’élévation prochaine de treize hommes d’Église au rang de cardinal, le nom de Mgr Mario Grech sort en premier. Un honneur pour le prélat maltais qui, à 63 ans, devient sous le pontificat de François une figure déterminante de l’Église catholique.

Accueil des migrants, divorcés-remariés, déchristianisation de l’Europe… l’ancien archevêque de Gozo (Malte) s’est illustré ces dernières années par son action et ses engagements sur des thématiques chères au pape François. 

En le nommant au poste stratégique de secrétaire général du Synode des évêques en septembre dernier et en l’élevant au rang de cardinal, le pontife argentin lui signifie toute sa confiance et ses encouragements.

Tourner la page de «l’Église d’hier»

Mario Grech est né en 1957 à Qala, sur l’île de Gozo, terre de 30’000 âmes qui compose l’archipel maltais. Entré au séminaire en 1977, il est ordonné prêtre sept ans plus tard avant de partir pour Rome terminer sa licence en droit canonique et en droit civil. Il réalise ensuite une thèse de doctorat à l’Angelicum sur «l’harmonisation des dimensions religieuse et civile des mariages canoniques à Malte». De retour à Gozo, il enseigne au séminaire et travaille au tribunal ecclésiastique du diocèse. Devenu curé en 2004, il est nommé un an plus tard par le pape Benoît XVI évêque de Gozo, son diocèse d’enfance. En tant que pasteur, il réalise que sur cette île autrefois conquise au catholicisme, la pratique de la religion est en déclin, comme partout en Europe.

Ce constat oblige, selon lui, à une réaction forte: «si nous choisissons de rester ‘l’Église d’hier’, nous finirons par ne plus être pertinents pour la société, ni même remplir notre mission en temps qu’Église». Dépoussiérer l’Église et lui redonner le souffle de l’Evangile: Mgr Grech va s’y atteler dans un style et une méthode très similaires à ceux du pape François.

Une voix pour les migrants

«Nous sommes en présence de vingt-quatre corps humains non identifiés, mais nous savons que beaucoup d’autres, des centaines, reposent dans le grand cimetière qu’est devenu la Mare Nostrum«. Le 23 avril 2015, devant vingt-quatre cercueils alignés, Mgr Mario Grech préside avec un imam un service funèbre. Quelques jours auparavant, la Méditerranée avait englouti la vie de dizaines de migrants. Un énième scandale pour l’archevêque de Gozo qui, reprenant les paroles du pape François, prévient alors que la «mondialisation de l’indifférence» adviendra si «nous manquons ce moment historique en choisissant de ne pas nous arrêter pour entendre le cri de nos frères et sœurs qui cherchent désespérément un refuge».

Dénonçant l’aveuglement d’une Europe qui a perdu ses «valeurs chrétiennes» dans sa gestion de la crise des migrants, il n’hésite pas à monter au créneau à de nombreuses reprises. Quitte à bousculer par son franc parler les catholiques rétifs à l’accueil des migrants. «De manière ironique, alors que nous, catholiques, célébrions la Nativité de notre Seigneur rejeté dès sa naissance, l’Europe a refusé de donner refuge à 32 migrants», fustige-t-il par exemple début 2019 dans un message signé avec deux de ses frères évêques maltais. Une déclaration qui rappelle évidemment les nombreuses sorties de l’évêque de Rome sur le sujet.

Une voie pour les divorcés-remariés

C’est sans doute aussi sur le dossier des divorcés-remariés que Mgr Grech s’est tout particulièrement illustré. Sensible à cette question épineuse de part à sa formation, il publie début 2017 avec Mgr Scicluna, archevêque de Malte, une note à l’intention de ses prêtres pour proposer des «lignes directrices» d’applications concrètes du chapitre VIII de l’exhortation apostolique Amoris Laetitia.

«Dans l’exercice de notre ministère, nous devons veiller à ne pas tomber dans les extrêmes: dans l’extrême rigueur d’une part, et dans le laxisme d’autre part», peut-on lire dans ce document qui appelle les prêtres à manier «l’art de l’accompagnement» tout en gardant à l’esprit qu’ils ont «le devoir d’éclairer les consciences en proclamant le Christ et le plein idéal de l’Évangile». Insistant sur le fait que toutes «les situations ne sont pas les mêmes», les deux évêques maltais mettent en garde les ministres ordonnés contre la tentation d’appliquer des schémas: «Notre rôle n’est pas simplement d’autoriser ces personnes à recevoir les sacrements, ou d’offrir des ‘recettes faciles’, ou de se substituer à leur conscience. Notre rôle est de les aider patiemment à former et à éclairer leur propre conscience, afin qu’elles puissent elles-mêmes prendre une décision honnête devant Dieu et agir selon le plus grand bien possible».

Longue d’une dizaine de pages, cette réflexion pratique est très certainement remontée jusque dans le bureau du pape. Quelques jours après sa publication, L’Osservatore Romano, journal officiel du Saint-Siège, en faisait un bon écho dans ses pages.

L’enseignement du coronavirus: changer les modèles pastoraux

La personnalité de Mgr Grech s’est peut-être un peu plus dévoilée au grand public lorsque, à peine nommé secrétaire général du Synode des évêques, il a lancé une charge sans retenue contre l’attitude de certains clercs et laïcs durant le confinement imposé par la crise sanitaire. Paru le 14 octobre 2020 dans la revue La Civilita Cattolica, son propos affirme sans langue de bois aucune que la crise a révélé une «analphabétisme spirituel», un «cléricalisme» et une «foi immature» dans une Église déchirée par la question de l’accès aux sacrements à l’heure du coronavirus.

Parmi les nombreuses et vives critiques, Mgr Grech juge «curieux que beaucoup de gens se soient plaints de ne pas pouvoir recevoir la communion et célébrer les funérailles à l’église, mais pas autant qu’ils se sont préoccupés de la manière de se réconcilier avec Dieu et le prochain, d’écouter et de célébrer la Parole de Dieu et de vivre une vie de service». Rappelant néanmoins que l’Eucharistie est bien la «source et le sommet de la vie chrétienne», le prélat souligne qu’elle n’est pas la seule possibilité dont dispose le chrétien pour rencontrer Jésus. Pour lui, l’»activité pastorale» a trop souvent cherché à conduire aux sacrements et non à conduire – par les sacrements – à la vie chrétienne. Il s’agit donc selon lui de réagir en prenant cette crise comme une opportunité de changer de modèles pastoraux, et en réhabilitant notamment «l’Église domestique».

Ces mots, extrêmement forts, sont prononcés dix jours seulement avant l’annonce par le pape de la création de treize nouveaux cardinaux. Preuve est-il que la liberté de parole dont use le prélat maltais ne semble pas contrarier le pontife argentin. Les mois prochains donneront l’occasion d’entendre le nouveau cardinal puisque l’évêque de Rome lui a confié la délicate mission de conduire le fameux «Synode sur la synodalité» prévu en octobre 2022. (cath.ch/imedia/hl/gr)

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